Les soupirs de la France esclave qui aspire à sa liberté
menu peuple, et notamment du peuple des campagnes. Apprenons à discerner le vrai sens et reconnaître la direction des choses. Par dessous les apparences, et en dépit des actes, qui ne répondent pas toujours aux intentions, on serait parfois tenté de croire, en observant de près cette politique administrative, qu'elle viserait, comme on dit de nos jours, à une espèce de socialisme d'état. Mais, en tout cas, ce qui n'est pas douteux, et ce que Ton est en droit d'afGrmer sans restriction, c'est qu'au xviii® siècle, si quelqu'un a profité du peu d'initiative qui demeurait encore au gouvernement, c'est le peuple des campagnes.
II y aurait lieu de joindre ici tout ce que l'on pourrait dire du développement de l'instruction primaire dans les campagnes. C'est une question dont on s'est, depuis quelques années, passionnément occupé. M. Babeau, dans son Village sous Vancien régime, y avait consacré tout un intéressant chapitre. Les lecteurs nous permettront de les renvoyer à celui que nous y avons nous même consacré pluç haut. Disons seulement que sur ce point comme sur tant d'autres, ce serait fermer les yeux à l'évidence que de ne pas reconnaître que l'ancien régime avait beaucoup fait, et qu'en cette matière, comme en tant d'autres, on a suivi l'impulsion, mais on ne l'a pas donnée. Le paysan d'autrefois pouvait s'instruire , et, s'il était «intelligent et laborieux, » devenir « instituteur, officier, notaire, etc., » dès ce temps-là comme aujourd'hui.
J'ai emprunté ces trois mots « instituteur, officier^
notaire », à Tun de ces nombreux Manuels dont l'école primaire est infestée. On voit Theureuse perfidie de rénumération. Il est vrai, le paysan de l'ancien régime ne pouvait pas devenir aisément « officier, » et, s'il le devenait, il demeurait, sauf exception, dans les bas grades. N'ayant pas la qualité^ il lui était presque aussi difficile de se faire tuer sous l'uniforme de mestre de camp ou de lieutenant-général, qu'il peut l'être aujourd'hui à quiconque n'a pas trouvé dans son berceau le premier million^ d'acquérir le second. La comparaison est d'autant plus naturelle, qu'au XVII* et au xviir siècle, c'était à la richesse bien plus encore qu'à la qualité qu'une compagnie se vendait. Mais, instituteur ou notaire, on ne me fera pas croire aisément que ce fussent à l'ordinaire des Bouillon ou Montmorency qui en disputassent la charge au fils du paysan. On sait que son petit-fils atteignait à mieux que cela. Pas n'est besoin de remonter bien haut dans la généalogie d'un Colbert pour y retrouver le maçon, m vraisemblablement, si nous pouvions la reconstituer, dans celle d'un Louvois pour retrouver le petit boutiquier parisien. J'ai ouï dire aussi qu'un évêque de Nîmes, appelé Fléchier, était le fils d'un épicier de Pernes, et certain évêque de Clermont, nommé Massillon, le fils d'un notaire d'Hyères, qui sans doute eux-mêmes, le notaire et l'épicier, selon le mot de Saint-Simon, descendaient de € quelques manants de là autour ». Irai-je fouiller les Mémoires du noble duc pour y découvrir les humbles origines de quelques-unes
des plus grandes familles de la magistrature ?0Uy dans ce que l'on aurait le droit d'appeler le Contre-Mémoire du parlement de Paris, rechercher les c bouchers» et les e: poissonniers i>, dont on y fait venir quelques-uns des plus grands noms du xviii* siècle ? Mais le poète QuinauU, né dans une arrière-boutique de boulanger, devint auditeur en la chambre des comptes. Et Destouches, dont nous ne savons pas l'origine, après avoir été comédien, fut secrétaire d'ambassade et depuis chargé d'affaires en Angleterre. Les exemples seraient innombrables. Et quant aux charges de finances, à voir tous les laquais qui sont devenus commis, et de commis fermiers- généraux, s'ils étaient si souvent ridicules, et si féroces en même temps, on est tenté de dire, il faut même dire que c'est parce qu'ils sortaient directement du peuple. Il est amusant, de nos jours encore, de voir nos historiens, quand ils rencontrent, chemin faisant, les Bouret et les Paris, ne pouvoir pas se tenir de leur reprocher la bassesse de leur extraction. <L Les noms de Laurent David, Jean Alaterre, Nicolas Salzard, dit un honorable inspecteur d'académie, étaient connus et sans doute maudits jusqu'aux fonds des plus humbles hameaux. Ces noms qui représentaient la plus grande puissance financière et fiscale de la France, appartenaient aux plus vulgaires individus. Salzard, par exemple, avait été portier et était devenu valet de chambre*. » Voudrait-il donc, aussi
1. La France en 1789; par M. Alfred Pizard. Paris, 1883, Degorce-Cadot. Si nous indiquons le livre et si nous nommons TaiH
lui, que les traitants fussent sortis de la côte de Saint- Louis? C'est peut-être beaucoup demander.
La vérité sur tout cela, c'est que, sous Fancien régime, excepté les ambassades et les grands commandements militaires, toutes fonctions, depuis celle de commis des fermes jusqu'à celle même de premier ministre, étaient accessibles à tous, c On ne voit presque jamais qu'une génération de paysans fortunés, dit un texte cité par M. de Galonné. Le cultivateur n'a pas plus tôt acquis un peu de bien qu'il fait quitter la charrue à son fils pour l'envoyer à la ville, et le pourvoir d'un office. » L'unique différence, et elle est considérable, — mais non pas peut-être au sens où on l'entend d'ordinaire, — c'est que, sauf dans la finance, on n'arrivait pas à tout en partant de rien. Il fallait deux ou trois générations pour élever la famille rurale aux honneurs de la c grande robe, > et, des honneurs de la « grande robe > pour Télever à la vraie noblesse, il y fallait deux ou trois générations encore. N'est-il pas permis de se demander si, dans un grand pays comme la France, cette antique lenteur ne valait pas mieux aux intérêts de tous que la moderne rapidité?
Il y a en effet comme une aptitude générale au gouvernement des hommes et au maniement des affaires qui ne saurait s'acquérir sans une longue préparation.
teur, c'est que Tauteur a fait pour être impartial un effort dont il lui faut tenir compte, et que, malgré tout, son livre se lit avec intérêt.
J'arrive, en terminant, à la question de justice liistorique. Elle est bien simple. Quelles que soient les surprises que nous réserve Tavenir, et peut-être nous en réserve-t-il plus d'une, ni les uns ne peuvent craindre, ni les autres ne peuvent espérer que Taiicien régime renaisse jamais de ses ruines. Il ne s'agit donc plus pour personne de le combattre avec des arguments dont l'ardeur de la lutte expliquait la déloyauté, s'il ne la justifiait pas, mais maintenant, avec des preuves, avec des raisons, avec des faits, d'en écrire enfin l'histoire.
Je voudrais donc qu'en nous retraçant le tableau de l'ancien régime, on y mît d'abord en sa place tout ce que cet ancien régime a lui-même fait pour préparer le nouveau. Dirai-je que, sur ce premier point, ni le livre de M. Taine ni celui de Tocqueville ne nous donnent une entière satisfaction? Il semble que Tocqueville n'ait reconnu dans l'ancien régime que les commencements de ce qui lui déplaisait dans le nouveau, et je crains fort que M. Taine ne nous ait montré que l'envers du même ancien régime. Ce ne sont pas désormais des considérations générales et philosophiques, ce sont de menus faits, patiemment amassés, opposés, conciliés qui introduiront dans le tableau de
l'ancien régime cet élément de calme et d'impartialité. £t il faudra bien qu'on l'y introduise, « par force ou par amour; i> si l'on veut comprendre la génération même qui fit la révolution. Car, en admettant l'insuffisance d'éducation politique des hommes de la constituante, et surtout des assemblées qui suivirent, il faudra bien reconnaître que, pris un à un, chacun dans son genre et dans le sens de ses aptitudes, presque tous, ou du moins un bon nombre, ont été des hommes remarquables. Et, après avoir trouvé dans les vices de l'ancien régime l'explication de leurs erreurs, il faudra bien, dans ce que j'appellerai les vertus de ce même régime, trouver la justification de leurs qualités.
Je sais tout ce que l'on a dit de l'enthousiasme révo* lulionnaire. Quelqu'un en a même étendu l'influence jusqu'à des faits que Ton n'attendait guère, c Chose très remarquable, et qu'il faut signaler quand on parle de l'influence morale de la révolution, les naissances et les mariages augmentent dès que l'enthousiasme a saisi les cœurs, et les décès diminuent ! i> A plus forte raison, cela s'entend, la même influence a-t-elle subitement dilaté les cerveaux. Mais peu de gens probablement se sentiront disposés à se payer de semblables raisons. Ils voudront qu'on leur dise enfin d'où sortaient tous ces hommes de loi, procureurs, avocats, petits magistrats, petits propriétaires, d'où ces curés aussi qui remplirent les assemblées révolutionnaires. Et s'ils sortaient du peuple, si c'était de la chaumière ou de la ferme paternelle qu'ils étaient partis pour étu-
dier, se pourvoir d'ur^ office, et faire souche de bourgeois, tout aiïolés qu*iJs soient eux-mêmes de haine contre Tancien régime, il n'y a pas à le nier, c'est bien lui qui les a formés.
Il faudra tenir aussi plus de compte que Ton n'a fait jusqu'ici d'un élément considérable, à savoir la situation des peuples étrangers à la veille de la révolution. On nous a dit assez où nous en étions de misère en bas et de corruption en haut. Et les autres peuples, où en étaient-ils? où l'Angleterre? où l'Allemagne ? où l'Espagne? où l'Italie?
€ Lisez les voyageurs des deux derniers siècles, a écrit quelque part Michelet, vous les voyez stupéfaits, en traversant nos campagnes, de leur misérable apparence, de la tristesse, du désert, de l'horreur de pauvreté, des sombres chaumières nues et vides, du maigre peuple en haillons. Ils apprennent là ce que riiomme peut endurer sans mourir. » Anglais, ils auraient pu mieux l'apprendre en Irlande, Italiens en Calabre, Espagnols en Cnstille, Allemands un peu partout chez eux. Mais le fait est que Michelet les a lus avec ses yeux de visionnaire. Car enfin Walpole et lady Montagne, dont on a lu les textes, sont- ils ou ne sont-ils pas des € voyageurs du dernier siècle ? i» Il a suffi qn'Arthu r Young fît une excursion de quelques jours en Catalogne pour y apprendre à admirer le Roussillon : c Nous nous trouvons tout à coup transportés, écrit-il aussitôt, d'une province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi par l'industrie de
Hioinme. > De même, quand le docteur Rigbj passe dans le pnys d^' Clèves, c dont il n*ya pas la centième partie qui soit cultivée », et de là en Uullande, c où il ne voii guère que des friches >, il ne peut s'empêcher d'écrire : <t Combien les pnys et les peuples que nous a\oiis vus depuis que nous avons quitté la France per* (Irnl à être comparés avec ce pays plein de vie! » Arthur Young et le docteur Rigby sont-ils encore ou ne sont-ils p'is dos voyageurs du dernier siècle?
Je craindrais de lasser la patience du lecteur si je voulais rapporter ici tous les endroits du journal d'Arthur Young ou son admiration s't panouit. c PaUy le 12 août 1787. — Quelques parties de TAngleterre se rap{>rochent de ce pays de Béarn, mais nous en avons bien peu d'égales à ce que je viens de voir dans ma course de 12 milles de Pau à Moneins... Partout on respire un air de propreté, de bien-être et d'aisance qui se retrouve dans les maisons, dans les étables fraicliement construites, dans les petits jardins, dans les clôture^, etc. » — t Pont'VEvéque^ le \^ août 1788. — Poni-rÉvêque est dans le pays d'Auge, célèbre par la grande fertilité de ses pâturages. Gagné Lisiei:x à travers la même riche contrée, haies admirarablement plantées; le sol est divisé en nombreux enc os et très boisé. — Le 20. — Le chemin uravit une hauteur qui domine la riche vallée de Corbon... Elle est rempli de beaux bœufs du Poitou et se ferait remarquer dans le Leicester et le Norlhamplon. » — c Strasbourg, le 20 juillet 1789. — Arrivé à Stras- -
bourg, en traversant une des plus belles scènes de fertilité et de bonne culture que Ton puisse voir en France. Elle n'a de rivale que la Flandre, qui la surpasse cependant. » Pourquoi jamais ou presque jamais, ne choisit-on ces endroits pour les citer?
Avant donc d'appeler les voyageurs étrangers en lémoignage de la misère de la France au xvii* et au xviii* siècle, il ne sera que juste de s'assurer que leurs journaux ou leurs lettres ne témoignent pas de la prospérité du pays autant que de sa misère. Quand on aura fait ce premier travail, il ne manque pas d'ouvrages où l'on pourra rechercher alors ce qu'était la condition du paysan étranger. Et peut-être, tout compte fait, se trouvera-t-on, sans le vouloir, insensiblement amené, par des chemins différents, à la conclusion de Tocqueville : que, si la révolution européenne qui devait détruire les restes de l'ancien régim-; éclata en France et non ailleurs, c'est justement parce que, de toutes les contrées de l'Europe, la France était celle où l'ancien régime était devenu le plus doux.
Mais, quelle que soit la conclusion, que nous n'avons pas à préjuger (puisqu'il n'est présentement question que de la manière d'écrire l'histoire de l'ancien régime), on ne s'explique pas que les historiens, bornés aux frontières de France, se soient comme systématiquement abstenus de cette enquête, la seule qui fut décisive. Car, décrire l'ancien régime du point de vue de nos idées actuelles, ce n'est rien qu'en faire la caricature, et pour en écrire l'histoire, c'est au point
l'homme. » De même, qnand le docteur Rigby passe dans le pays do Clèves, « dont il n'y a pas la centième partie qui soit cultivée », et de là en Hollande, € où il ne voii guère que des friches », il ne peut s'empêcher d'écrire : « Combien les pnys et les peuples que nous avons vus depuis que nous avons quitté la France perdent à être comparés avec ce pays plein de vie! » Arthur Young et le docteur Rigby sont-ils encore ou ne «ont-ils p:is des voyageurs du dernier siècle ?
Je craindrais de lasser la patience du lecteur si je voulais rapporter ici tous les endroits du journal d'Arthur Young où son admiration sTpanouit. « Pau, le 12 août 1787. — Quelques parties de l'Angleterre se rapprochent de ce pays de Béarn, mais nous en avons bien peu d'égales à ce que je viens de voir dans ma course de 12 milles de Pau à Moneins... Partout on respire un air de propreté, de bien-être et d'aisance qui se retrouve dans les maisons, dans les étables fraîchement construites, dans les petits jardins, dans les clôtures, etc. » — « Pont-VEvêquej le \^ août 1788. — Ponl-l'Évêque est dans le pays d'Auge, célèbre par la grande fertilité de ses pâturages. Gagné Lisiei:x à travers la même riche contrée, haies admirarablement plantées; le sol est divisé en nombreux enc'os et très boisé. — Le 20. — Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche vallée de Corbon... Elle est rempli de beaux bœufs du Poitou et se ferait remarquer dans le Leicester et le Northamplon. » — - « Strasbourg, le 20 juillet 1789. — : Arrivé à Stras-'
bourg, en traversant une des plus belles scènes de fertilité et de bonne culture que Von puisse voir en France. Elle n'a de rivale que la Flandre, qui la surpasse cependant. » Pourquoi jamais ou presque jamais, ne choisit-on ces endroits pour les citer?
Avant donc d'appeler les voyageurs étrangers en (émoignage de la misère de la France au xvii* et au xviii* siècle, il ne sera que juste de s'assurer que leurs journaux ou leurs lettres ne témoignent pas de la prospérité du pays autant que de sa misère. Quand on aura fait ce premier travail, il ne manque pas d'ouvrages où l'on pourra rechercher alors ce qu'était la condition du paysan étranger. Et peut-être^ tout compte fait, se trouvera-t-on, sans le vouloir, insensiblement amené, par des chemins différents, à la conclusion de Tocqueville : que, si la révolution européenne qui devait détruire les restes de l'ancien régim'; éclata en France et non ailleurs, c'est justement parce que, de toutes les contrées de l'Europe, la France était celle où l'ancien régime était devenu le plus doux.
Mais, quelle que soit la conclusion, que nous n'avons pas à préjuger (puisqu'il n'est présentement question que de la manière d'écrire l'histoire de l'ancien régime), on ne s'explique pas que les historiens, bornés aux frontières de France, se soient comme systématiquement abstenus de cette enquête, la seule qui fut décisive. Car, décrire l'ancien régime du point de vue de nos idées actuelles, ce n'est rien qu'en faire la caricature, et pour en écrire l'histoire, c'est au point
de vue des idées et de la situation de l'Europe en 1789 qu'il conviendrait de se placer.
Voici enfin une autre condition, non moins méconnue, quoique non moins nécessaire. C'est encore dans un Manuel que je trouve cette phrase : € Jacques Bonhomme se demandait parfois ce que devenait tout l'argent qu'il donnait aux percepteurs d'impôts. Il eût bien voulu supposer qu'il servait à payer l'armée, à entretenir les routes, les canaux, enfin à assurer le bien du pays. Mais comment le croire quand il apprenait de quel luxe s'entouraient les princes et le roi? » N'est-ce pas jouer de malheur, lorsque, précisément, s'il est quelque chose que les étrangers qui la traversent envient à la France du xvir et du xvni* siècle, c'est le développement et la splendeur de ses travaux publics? Est-il permis d'oublier, d'autre part, que parmi leurs titres de gloire, et en dépit de bien des fautes, les Bourbons peuvent justement revendiquer celui d'avoir en quelque sorte, et presque les premiers, assis la probité financière sur un trône d'Europe? Et enfin, si on élève un peu plus haut ses regards, ce qu'ils ont fait de la France et du nom français dans le monde, ne paie-t-il pas largement les millions que Jacques Bonhomme leur a donnés? C'est le cas de dire qu'un grand peuple ne vil pas seulement de pain, mais un peu de gloriole, si l'on veut: le bon sens et la justice doivent dire de gloire. Ces impôts, dont le chiffre, depuis moins de cent ans, a plus que sextuplé en valeur absolue, puisque le dernier budget de la
monarchie n'a peut-être pas même atteint 500 millions, et plus que triplé en valeur relative (c'est-à-dire en tenant compte de la différence du pouvoir de l'argent), ils ont été le prix de la puissance politique et de la grandeur morale de la France. Et on dira ce que l'on voudra des hontes du règne de Louis XY et de la décadence incontestable de la politique française au xv!!!"" siècle, mais il n'est pas moins vrai qu'il suffit d'ouvrir Thistoire pour voir quelle figure la France de 1789 faisait encore dans le monde.
C'est qu'en effet, par une longue habitude, par une tradition constante, avec une régularité qui se continuait même lorsque le prince, comme Louis XV, semblait avoir abdiqué son rôle, tous les grands ressorts de cette antique monarchie étaient, si l'on peut ainsi dire, tournés vers le dehors et tendus pour l'accroissement de la grandeur française en Europe. Oui, sans doute, cela coûtait cher! On n'achetait pas gratis un roi d'Angleterre et les princes de la ligue du Rhin, on n'avait pas pour rien à sa solde le roi de Suède et l'électeur de Brandebourg; il y fallait des espèces sonnantes. On ne se mettait pas non plus en état de résister à l'Europe coalisée presque tout entière, et souvent même de lui dicter la loi, sans de grandes dépenses et surtout, comme on dit aujourd'hui, sans de fortes disponibilités. On n'entretenait pas sans argent une grande diplomatie, la mieux informée qu'il y eût, la plus habile que l'on ait jamais vue peut-être à exercer une grande influence par toute la séduction des
moyens du monde enveloppant et déguisant la brutalité de l'action matérielle. Et les flottes, qui après avoir été celles de Duquesne et de Tourville, furent encore celles de Sufl*ren? Et les armées, dont les dernières victoires ne furent pas Fontenoy ni Lawfeld, mais Valmy, mais Jemmapes même? Et les forlificalions, celles de Vauban, qui ne devaient pas, jusqu'à deux cents ans de dislance, nous être tout à fait inutiles? Direz-vous peut-être que cela coûtait cher? Ce n'est pas mon avis; mais ce n'est pas aujourd'hui la question. Je dis seulement que, si cette misère intérieure, qui n'a pas été toujours aussi lamentable qu'on le veut bien prétendre, a été la rançon de cette grandeur extérieure, dont nous ne pouvons même plus nous faire aujourd'hui l'idée, c'est un trait qu'on ne saurait sans injustice omettre quand on parle de l'ancien régime, et qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, que l'on y introduise, si l'on veut en donner un portrait ressemblant.
Quelqu'un aura-t-il ce courage? Espérons le, sans trop y croire; souhaitons-le, sans nous en flatter. Le temps presserait cependant. Car, si l'on n'y prend garde, et qu'on laisse faire aux politiciens, encore quelques années, et il sera trop tant. L'esprit de secte et la violence auront, en efl*et, détruit tout ce qui était jadis, et ce qui seul peut être le fondement de Thistoire ; l'inlelligence, l'amour et le respect du passé.
!•' Avril 1883.
S'il suffisait, non pas même pour écrire un bon livre, mais pour ne point gâter un beau sujet, d'être animé fies meilleures inlentions, nous n'aurions pas assez d'éloges pour les quatre cent dix-neuf pages que M. Paul Charpentier vient de consacrer à Tétude de cette maladie subtile, mystérieuse, et profonde que Ton a désignée, voilà longtemps déjà, faute d'un autre nom plus significatif, sous le nom de mal du siècle. On n'est pas en effet plus vertueux, plus austère, plus moral, on ne donne pas de meilleurs conseils, on n'est pas plus digne enfin d'un prix de Monthyôn que M. Paul Charpentier. C'est dommage, en vérité, que la morale ne soit pas partout à sa place, que la pureté des intentions n'ait rien de commun avec l'analyse psychologique, et
1. Une maladie morale, —Le mtA du^iéCh, par M. Panl' €harpenlier; Paris, 1880. Garnier.
que sir Charles Grandisson soit le dernier homme du monde qu'on puisse appeler à connaître de Werther, de René, de Childe-Haroid et de tant d'autres illustres désespérés ou dégoûtés à leur suite, qui, comme on Ta si bien dit, loin « d'avoir adouci dans les plaisirs qui les environnaient Tamertume de leur âme, ont répandu cette amertume sur tous les plaisirs qui pouvaient l'adoucir ^.
Si ce n'était pas ici jouer d'un trop vilain tour à un homme si bien intentionné^ nous citerions volontiers quelques jugements échappés à la plume intrépide de M. Paul Charpentier. Ainsi, quel courage, quelle force de conviction, et quelle fureur de moraliser ne lui a-t-il pas fallu pour écrire cette phrase : « Chateaubriand a déclaré que s'il le pouvait il anéantirait René. Si ce vœu était sincère, il doit lui en être tenu compte?!» mais quelle insensibilité de puritanisme pour ne découvrir dans Musset tout entier que « des aspirations insufCsantes vers le bon et vers le vrai »? ou quelle froideur et quelle barbarie d'impitoyable justicier pour ne voir dans Lélia qu'une c triste spéculation de l'auteur sur la crédulité et la sympathie de trop faciles lecteurs »? Évidemment il en a dû trop coûter à M. Charpentier d'écrire ces choses, et d'autres semblables, pour que nous insistions. Aux dieux ne plaise que nous ajoutions par d'inutiles reproches aux remords de sa conscience littéraire ! et contentons-nous de dire que son livre est un livre manqué. Non pas, si vous voulez, qu'il n'ait
fait preuve d'une certaine connaissance de son sujet, — connaissance générale et pour ainsi dire extérieure. Je ne crois pas cependant que personne s'étonne si je dis qu'il en a méconnu la vraie nature, toute particulière et tout intérieure. Son grand tort est d'avoir cru qu'à force de morale on pouvait se tirer d'un sujet avant tout et peut-être uniquement psycho^ logique.
Qu'est-ce donc que le mal du siècle? Il serait difficile, mais heureusement fort inutile, de le définir. On ne débute pas en physiologie par une détinition de la vie, non plus qu'en psychologie par une définition de l'âme. Savoir, c'est connaître par les causes. Ce sont les causes du mal du siècle qu'il s'agit d'analyser d'abord ; la défmition viendra plus tard ou elle ne viendra pas, ce n'est pas une aiïaire.
Laissons de côté les causes générales. Elles ne prouvent ni n'expliquent rien, parce qu'elles expliquent et prouvent trop. Assurément la révolution profonde qui s'est accomplie dans les idées vers la fin du dernier siècle, et dont notre révolution française n'est rien que le plus dramatique épisode, n'a pu manquer d'avoir son retentissement et d'exercer son influence même sur ceux qui l'ont combattue, qui la combattent encore, et qui la combattront. Connaissez-vous une curieuse parole d'Esquirol ? <l L'influence de nos troubles politiques, dit-il quelque part, a été si profonde que je pourrais donner l'histoire de notre révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu'à la der-
nière apparition de Bonaparte, par celle de quelques aliénés dont la folie se rattache aux événements qui ontgignalé cette période de notre histoire. » Lorsque la tempête trouble et bouleverse ainsi des intelligences que Ton peut considérer comme moyennes, quels effets n'admettrez-vous pas qu'elle puisse, qu'elle doive produire sur les imaginations fortes? Seulement, ce qu'Esquirol disait là de la révolution française, il était bien convaincu, et nous le sommes avec lui, qu'il eût pu le dire de la Réforme et des guerres de religion. A tout prendre, parmi ces causes générales et profondes, je n'en vois vraiment qu'une qui fût de nature à précipiter les esprits dans ce doute incurable et dans ce désespoir sans issue qui sont un des caractères de la maladie du siècle : c'est à savoir le démenti sanglant donné par la brutalité des faits aux rêves d'or de la philosophie du xviii* siècle. Mais justement je doute que vous trouviez que Rousseau, ni Gœthe, — cela va sans dire, puisque la Nouvelle Héloise est de 1760 et Werther de 1775, — ni Chateaubriand, ni Byron en aient été particulièrement affectés.
Il faut donc descendre à des causes plus spéciales^ et chercher un commencement d'explication dans l'analyse même de l'organisation et du tempérament de Tartiste ou du poète. Car, il faut bien en convenir, l'artiste ouïe poète ne sont pas créatures tout à fait semblables au commun des mortels. Rousseau, Goethe, 011 Byron ne sont pas précisément des garçons horlogers, des conseillers de cour ou des pairs d'An*
gleterre qui prendraient la plume, à leurs inomenls perdus, pour se délasser, comme on prend sa canne après avoir fermé boutique, ou comme on demande sa voiture pour a aller faire un tour de promenade ». Mais ils ont leur organisation de poète, c'est-à-dire la fibre plus délicate, plus nerveuse, plus irritable, les sens plus fins, l'imagination plus forte. Telles impressions, qui glissent sur notre épiderme plus grossier, pénètrent, s'insinuent, et se prolongent plus profondément en eux pour s'y multiplier d'elles-mêmes. Ils sentent ce que nous ne sentons pas. Ajoutez que « la manière, et non la réalité des choses, suffit pour remplir toute la capacité de leur âme : parce que, les moindres objets produisant de grands mouvements dans les fibres délicates de leur cerveau, elles excitent par une suite nécessaire dans leur âme des sentiments assez vifs et assez grands pour l'occuper tout entière ». C'est pourquoi de très vulgaires contrariétés les atteignent aux sources mêmes de la vie. C'est pourquoi des accidents' insignifiants aux autres hommes leur sont d'irréparables malheurs. Et c'est pourquoi vous êtes envers eux souverainement injustes si vous comparez leurs souffrances aux souCTrances du vulgaire.
Eh oui ! si vous ne regardez qu'à la superficie des choses, il pourra bien vous sembler que ni Jean- Jacques, ni Byron, ni tant d'autres n'ont été si malheureux, ni si maltraités par le monde, ni si cruellement persécutés par le sort. Si Rousseau, dans ses Conffssions, note presque involontairement qu'à'
partir de tel jour il a cessé de connaître la faim, vous pouvez répondre en effet, avec Tautorité du bon sens et l'inhumanité du pharisien, qu'il y a de par le monde quantité de misérables qui passent leur vie tout entière uniquement à combiner des moyens de se défendre de la faim, et qui ne remplissent pas pour cela l'univers de leur lamentations. Maintenant c'est Byrou qui, par la bouche de Conrad, de Lara, de Manfred, répand, avec cette abondance de sarcasmes que nul n'a surpassée, son mépris et ses malédictions sur le monde. Quoi? Que lui est-il arrivé? Quelles épreuves extraordinaires a-t-il traversées? Quelles tortures inouïes a-t-il subies? Il est fatigué de vivre, et il meurt du dégoût d'exister. Voire ! ce n'est que cela, repart le chœur des pharisiens. Eh bien ! s'il n'avait pas abusé de la vie, il n'en serait pas dégoûté ! Est-ce que nous en sommes dégoûtés ? S'il n'avait pas abusé des plaisirs, il n'en serait pas rassasié ! Est-ce que nous en sommes rassasiés? Non, sans doute, vous n'êtes ni rassasiés ni dégoûtés. C'est que vous n*aviez pas reçu d'en haut ce don fatal, celte rare et redoutable faculté de vivre en un quart d'heure une vie tout entière, et d'épuiser dans une seule expérience toute la douleur ou toute la volupté. Mais eux, c'est en quoi précisément ils sont poètes. Ils vivent comme tout le monde et sentent comme personne. C'est leur misère, mais c'est leur grandeur. Étonnez-vous après cela qu'ils aient familièrement le désespoir dans le cœur et le blasphème à la bouche.
Dirai-je qu'ils sont malades? Ce sera comme vous le voudrez, ou plutôt comme vous l'entendrez. « L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut. Rien que la médiocrité n'est bon. C'est la pluralité qui a établi cela et qui mord quiconque s'en échappe par quelque bout que ce soit. » Lorsque le poète, — Rousseau, Byron ou Chateaubriand, — découvrant quelque côté jusqu'alors mal connu de l'humaine nature, exprime quelque sentiment dont la singularité nous étonne, nous nous écrions d'abord que ce sentiment n'est pas dans la nature humaine. En effet, il n'est pas dans la nôtre; .ou du moins il n'y est qu'à 1 état vague et confus de malaise intérieur, et nous ne l'y avions pas aperçu. Si donc, toutes les fois qu'on dépassera les têtes vulgaires, on est malade ; si, toutes les fois qu'on découvrira dans les profondeurs de soi-même quelque chose qui n'est pas en tout le monde, on est malade ; si, toutes les fois qu'on souffrira de sa douleur au-delà de ce qu'il est convenu qu'on en doit souffrir, on est malade; oui, les Jean-Jacques, les Byron et les Chateaubriand sont malades, c Des êtres singulièrement constitués doivent nécessairement s'exprimer autrement que les hommes ordinaires. Il est impossible qu'avec des âmes si différemment modifiées ils ne portent pas dans l'expression de leurs sentiments et de leurs idées l'empreinte de cette modiGcation. >
Et telle est bien, pour le dire en passant, Terreur où quelques médecins sont tombés quand ils ont émis ce surprenant aphorisme « que le génie n'est qu'une
névrose ». Car, comme ils se disaient qu'en la place de Jean-Jacques ou de Byron, ils n'eussent assurément pas ressenti pour des maux si vulgaires de si vives atteintes, ils accumulaient bien au courant de leur thèse force observations médicales, mais au fond ils les déclaraient fous d'avoir fait tant de bruit pour rien. Ils ne réfléchissaient pas que, n'y ayant rien d'un homme à un autre homme, ou dans le même homme, selon les circonstances, qui soit plus divers que les sensations, plus variable que les sentiments, plus mobile et changeant que l'imagination, on n'est pas nécessairement fou, ni seulement malade, ni même exposé à le devenir jamais, parce qu'on a des sensations plus fortes, ou des sentiments plus poignants, ou une imagination, j'oserai dire plus visionnaire que le commun des hommes, et voire des bons esprits. Que d'ailleurs cette exaltation de la sensibilité puisse dégénérer parfois en une affection dont les inégalités, les bizarreries et les manifestations extérieures aient véritablement je ne sais quoi de morbide, on peut l'admettre. Encore ici, cependant, si l'on veut bien prendre la peine d'y regarder d'un peu près, on trouvera que, dans l'espèce, quelque cause, plus particulière et toute personnelle, est intervenue.
S'il faut repousser, comme une injure à la dignité de l'homme, toute parenté qu'on essaierait, sur de fausses analogies, d'établir entre l'aliénation mentale et le génie, cependant on ne peut pas oublier que le moral dépend du physique et qu'il éprouve quelquefois
de terribles effets de cette tyrannie. Le spiritualisme ne saurait consister, comme on Fa cru trop souvent^ à dissocier ce que la natyre a inséparablement uni. L'hypocondrie bien caractérisée de Rousseau ne peut pas ne pas avoir affeclé sa pensée. Si Byron jusqu'à son dernier jour n'avait pas ressenti, de traîner son pied bot, une humiliation plus douloureuse que de tous les anathèmes de la pruderie britannique, il n'aurait pas sans doute été tout à fait le même Byron. L'une des origines de la mélancolie de l'auteur &'Ohermann est certainement dans l'espèce de honte et de désespoir qu'il éprouvait, d'avoir, dans la force de l'âge, par l'effet d'une singulière atrophie, « les bras plus faibles que ceux d'un enfant ». Leopardi n'a-t-il pas trop vivement protesté contre la t lâcheté i> de ceux qui s'attachaient moins € à détruire ses observations et ses raisonnements qu'à accuser ses maladies )>, pour que nous puissions douter de l'influence de ses maladies sur ses raisonnements? Et croyez-vous qu'Henri Heine ait tort, ou qu'il ne parle que par métaphore, quand il dit ingénieusement : a La nuance rose qui domine dans les écrits de Novalis n'est pas la couleur de la santé, mais bien Véclat menteur de la phtisiCy et la teinte de pourpre qui anime les contes d'Hoffmann n'est pas la flamme du génie, mais bien le feu de la fièvre? » Est-il possible de vouloir étudier la maladie du siècle, et d'éliminer d'entre la foule innombrable des causes qui l'ont pu provoquer, une cause aussi puissante, aussi constamment agissante, aussi sûre
et certaine de ses effets que la souffrance physique? Croirez-vous encore que les conditions matérielles de la vie ne soient de rien à la mélancolie de la plupart de ces illustres malades? Que l'on éprouve quelque répugnance à mêler, dans la biographie de l'artiste ou du poète, les questions d'argent à l'appréciation de ses œuvres, cela se conçoit, et il n'y a rien de plus naturel. Si c'est quelquefois le moyen A'animer une biographie, nous convenons volontiers qu'à l'ordinaire il nous importe aussi peu de savoir l'état de la bourse d'un grand homme que de connaître la couleur de ses bas. Mais, comme le dit Senancour, dans une sorte de confession, « celui qui ne verrait dans la pauvreté que l'effet direct de la privation d'argent... n'aurait aucune idée du malheur; car la non-dépense est le moindre mal de la pauvreté >. Presque tous ces grands mélancoliques ont connu les embarras d'argent, qui la dette et qui la pénurie, Tun l'élroitesse du domestique, et l'autre l'incertitude même du lendemain, lisez : toutes les mille humiliations que ces maux, bien vulgaires, traînent pourtant à leur suite. Tel a (l senti durement l'inconvénient de vivre avec des gens d'un autre état que le sien ». Et tel autre, vers quarante ans, repassant son existence et n'y trouvant pas deux semaines heureuses, comptait au nombre de ses griefs contre la destinée celui c de n'avoir jamais eu le cabinet commode et solitaire qui lui aurait été indispensable ». Cette humiliation ou cette angoisse de la pauvreté, qui niera que ce soit un élément auquel on doive faire
sa part, puisque nous parlons médecine, dans l'étiologie de la maladie du siècle? Autrement, puisque dans aucun siècle peut-être i*or n*a plus brutalement exercé sa grossière domination que de nos jours, ce serait faire abstraction du siècle dans l'étude de la maladie, du siècle. 11 est vrai que cela ne coiite pas beaucoup quand on a commencé par faire abstraction du malade. Mais maintenant, si, faisant abstraction du malade et abstraction du siècle, vous voulez cependant étudier la maladie du siècle, que reste-t-il? Il reste de quoi faire un livre comme le livre de M. Charpentier.
On dira : Pourquoi donc alors toutes ces causes n'ont-elles pas agi de tout temps? et par quel privilège d'infortune avons-nous été choisis, nous, les hommes du dix-neuvième siècle, pour en être les victimes?
Nous nous vantons, si nous le croyons. Sainte-Beuve, qui devait s'y connaître, prétendait que Job et Salomon avaient déjà souffert de ce même mal inlérieur. Ce qui est certain, c'est que les Grecs n'avaient pas attendu pour inventer le mot de mélancolie, que nous eussions éprouvé la chose. Tous les mystiques du moyen- âge, ou presque tous, en ont été touchés, et quelques-uns à fond. Je n'affirmerais pas enfin qu'en plein xvii* siècle un Pascal, un Racine même, un La Bruyère peut-être, pour ce qui regarde l'histoire de notre littérature, n'en eussent ressenti les atteintes. Cependant il n'est pas douteux qu'au commencement de ce siècle, il y ait eu un redoublement de l'épidémie. En voici, je crois,
l'une des raisons que Ton peut donner.
J'ai cité plus Haut un mot célèbre de Pascal, mais je n'ai pas achevé la citation. Vous n'avez peut-être pas remarqué que, quand on cite Pascal, on le tronque toujours. Or Pascal dit bien, il est vrai, que « l'extréme esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut... i9 et le reste; mais il s'empresse d'ajouter : u Je ne m'y obstinerai pas. C'est sortir de l'humanité que vouloir sortir de la médiocrité. La vraie grandeur ne consiste pas à en sortir, mais au contraire à y rester. > Là est toute la morale, toute la psychologie, toute la rhétorique du xvii* siècle.
Le plus grand dérèglement de Tesprit pour un homme du xvii' siècle, c'est de donner dans le (L sens individuel > ; à plus forte raison d'y abonder. L'idéal qui règle la méditation et l'action, c'est un développement harmonieux de toutes les facultés. Ni l'imagination ne doit avoir le pas sur la raison, ni la raison ne doit étouffer l'imagination. Il est également réputé mauvais de suivre toujours l'impulsion naturelle de la sensibilité et de ne s'y abandonner jamais. Toutes nos facultés nous ont été données pour nous an servir. Il faut trouver entre elles un « tempérament y>, une t juste médiocrité >. On n'est pas un habile homme parce que l'on est tout sensibilité, tout imagination, ou tout raison, mais on est un habile homme parce que Ton sait faire appel à la raison où il faut, à l'imagination quand il faut, à la sensibilité comme il faut. C'est l'accord parfait de la sensibilité, de l'imagination et de la raison qui fait, la
suprême beauté, la beauté classique d'une Provinaa/e de Pascal, d'une comédie de Molière, d'une fable de La Fontaine, d'une tragédie de Racine, de VOraison funèbre du prince de Condé. EU si, par hasard, vous vous fussiez plaint que cette discipline étroite bornât votre liberté, on vous eût nettement répondu : « Ce n'est pas s'opposer à un fleuve ni bâtir une digue en son cours pour rompre le lit de son eau que d'élever des quais sur ses rives pour empêcher qu'il ne se déborde et ne perde ses eaux dans la campagne; au contraire, c'est lui donner le moyen de couler plus sûrement en son lit et de suivre plus certainement son cours naturel. >
lia continué de survivre quelque chose de cet idéal jusque dans le milieu du xviii® siècle. Voyez Voltaire! Fut-il jamais créature plus irritable, plus excitable, moins maîtresse d'elle-même en apparence et plus à la merci de son premier mouvement, <t d'une structure mentale plus fine », ou « composée d'atomes plus élhérés et plus vibrants* »? Connaissez-vous pourtant une fortune littéraire administrée plus habilement? mais surtout, à la prendre dans son ensemble, connaissez-vous une œuvre mieux équilibrée? Voltaire, — en ce sens etquelles que soient d'ailleurs les différences profondes, — resie, au milieu de son siècle, le dernier grand homme du siècle précédent. Au con-
1. Expressions de M. Taine, dans le premier vblumé des Orfgine$ de la France contemporaine.
traire, pourquoi son rival de génie, de gloire et d'influence, pourquoi le citoyen de Genève est-il le représentant de l'esprit nouveau? Précisément parce que, si jamais homme au monde abonda dans son « sens individuel j», c'est Rousseau. € On s'imaginait, dit-il quelque part, que je pouvais écrire par métier, comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion. » Voilà le grand mot. Il écrit par passion, c'est-à-dire passivement, dans le sens où son génie le pousse. Il ne lui importe pas que ses idées soient justes, il lui suffit qu'elles soient siennes. Aussi est-il le premier qui se soit avisé que l'analyse et la peinture de soi-même était une matière suffisante pour le poète.
Au XVII® siècle, le moi est haïssable. C'est à peine si l'on supporte le peu de révélations, non pas même sur sa vie privée, mais sur ses goûts et sur l'histoire de son esprit qu'il y a dans les Essais de Montaigne. « C'est une vanité, et une vanité ridicule et indiscrète à Montaigne de parler avantageusement de lui-même à tous moments. Mais c'est une vanité encore plus extravagante à cet auteur de décrire ses défauts. » Ainsi s'exprime Malebranche. A dater de Rousseau, ce sont les secrets les plus intimes que Ton ne craindra pas de livrer à la curiosité publique. La littérature désormais devient autobiographique. Dans l'œuvre de Corneille, il y a des Rodrigue, des Camille, des Auguste, des Polyeucte, des Pauline; dans l'œuvre de Molière, il y a des Arnolphe, des Tartufl^e, des
Alcesle, des Harpagon; dans l'œuvre de Racine il y a des Hermione, des Andromaque, des Agrippine, des Phèdre, des Alhalie. Dans l'œuvre de Rousseau il n'y îi que Rousseau, comme il n'y a que Chateaubriand dans l'œuvre de Chateaubriand, comme il n'y a que Byron dans l'œuvre de Byron. « Le moi, — disait une personne qui connaissait bien Byron, quoiqu'elle n'ait pas laissé de le calomnier, lady Byron elle-même, — est le principal mobile de son imagination : aussi lui est-il difficile de s'enflammer pour un sujet avec lequel son caractère et ses intérêts ne s'identifient point; mais en introdnisant des incidents fictifs, en changeant de scène ou d'époque, il a enveloppé ses révélations poétiques dans un mystère impénétrable. > La pénétrante analyse d'une femme blessée au cœur complète ici les aveux de Rousseau. Incidents fictifs; — ce sont ces inventions mélodramatiques dont la littérature du milieu de ce siècle a débordé. Changement de scène; — c'est ce sentiment profond de la nature dont la poésie de notre temps s'est imprégnée jusqu'au panthéisme. Changement d'époque ; — c'est cette passion de la couleur locale dont nous commençons à revenir. Mais vous voyez que rien de tout cela n'empêche cette littérature d'être dans son fonds autobiographique, personnelle, subjective. II faut l'avouer, quelque part où le poète plante le décor de son œuvre, il est et reste centre.
Ce n'est pas à dire que l'œuvre en elle-même soit
moins intéressante. Ce n'est pas à dire surtout qu'elle
soit d'une psychologie moins neuve. Au contraire! Descendre ainsi jusque dans les plus obscures profondeurs du moi, c'était en fait sonder toul« une partie (le la nature humaine jusqu'alors presque inexplorée. Mais comme le pécheur de perles, lorsqu'il plonge, à peine depuis quelques secondes a-t-il touché le fond, les oreilles lui tintent, et s'il ne remonte prompte-^ ment à la surface, il va rendre le sang, alors saisissant et serrant dans son filet ce qu'il peut, il ne rapporte souvent qu'un confus amas de coquilles et pas une perle : ainsi ces mélancoliques explorateurs d'euxmêmes, pour une perle qu'ils ont entrevue, quels fonds de vase n'ont-ils pas dû remuer, et de leur découverte, quel dégoût et quelle souffrance en même temps que" quel orgueil n'ont-ils pas ramenés? Trois sortes de gens ont, à ce que l'on prétend, une triste idée de la nature humaine : les vieux magistrats, les confesseurs et les moralistes ; j'entends les La Rochefoucauld, les La Bruyère et les Swift. Les poètes en ont peut-être une plus triste encore; c'est qu'ils expérimentent résolument sur eux-mêmes, ils sont le sujet et l'objet à la fois, le sacrificateur et la victime en même temps.
. . . C'est ainsi que font les grands poètes, Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Ajoutez ici, si vous le voulez, les conditions nouvelles, non plus de la vie matérielle, mais de la vie intellectuelle, et joignez à ces ver^ célèbres d'Alfred •
de Musset cet aveu de George Sand : « Les ambitions ont pris un caractère d'intensité fébrile; les âmes surexcitées par d'immenses travaux ont été éprouvées tout à coup par de grandes l'aligues et de cuisantes angoisses. Tous les ressorts de rintérêt personnel, toutes les puissances de i'égoïsme, tendues et développées outre mesure, ont donné naissance à des maux inconnus auxquels la psychologie n'avait point encore assigné de place dans ses annales. » C'était au plus fort de la crise du siècle qu'elle écrivait ces mots, et c'était justement à propos d'Obermann, Nous ne commenterons pas ces paroles : ce serait revenir par un détour à l'analyse de ces causes générales que nous avons d'abord éliminées de cette rapide esquisse.
Il en est une toutefois dont nous ne saurions omièttine d'indiquer l'influence et le contre-coup psychologicfue sur la littérature du siècle; c'est l'action du génie étranger sur le génie français.
Nous ne voulons rechercher ni par quelles œuvres * l'Angleterre et l'Allemagne ont agi plus particulièrement sur le génie français; quoi que ce fût un sujet d'autant plus propre à tenter la critique qu'il est presque entièrement neuf. Il s'est constitué, depuis tantôt un siècle, une littérature européenne, dans les chefs-d'œuvre de laquelle il serait d'ailleurs aussi difficile qu'intéressant de démêler la part de chacune des grandes littératures nationales, anglaise, allemande, italienne et française. Ce serait comme une carte à
dresser des courants et contre-courants qui se sont heurtés d*abord et contrariés, pour finir, les uns, par se tarir, les autres par confondre leurs eaux el couler enfin librement entre deux ou trois directions principales. On pourrait encore, et ce serait déjà limiter le sujet, se demander par quelles qualités le génie de l'Allemagne et celui de l'Angleterre ont plus particulièrement agi sur le génie français, ce qu'il y avait dans les littératures du Nord, comme les a nommées très ingénieusement madame de Staël, qui fût de nature à tant séduire les héritiers directs de notre xviii® siècle. On trouverait sans doute amplement de quoi répondre. Et il apparaîtrait peut être assez clairement que, depuis Burns jusqu'à Shelley, depuis Lessing jusqu'à Henri Heine, elles nous ont inoculé je ne sais quoi de morbifique, je veux dire tout simplement par là quelque chose d'antipathique au génie français. Non omnis fert omnia tellus. Chaque peuple a ses habitudes, et chaque race son tempérament. « Pauvres écrivains français, disait Henri Heine à nos romantiques, vous êtes un peuple élégant, sociable, raisonnable et vivant, et ce qui est beaUy noble et humain est seulement de votre domaine. C'est ce que vos anciens écrivains avaient parfaitement compris, et vous finirez par le comprendre aussi. > Être soi, voilà le grand point; rester soi, voilà le difficile, et, qu'on soit Allemand ou Français, n'emprunter à l'étranger que ce que l'on est bien sûr de pouvoir s'assimiler et tourner au profit de sa propre originalité.
Pour nous, il nous suffit ici que les littéral ures étrangères aient exercé leur action, et par ce seul fait troublé l'équilibre du génie français. Pour un artiste amoureux de son art, quelles plus vives inquiétudes, quelle plus poignante angoisse, quel plus cruel désespoir voulez-vous qu'il y ait que de s'apercevoir un jour, brusquement, qu'il avait ignoré toute une parlie de son art même? C'est un peu ce qui se produisit à la fin du xviii* siècle quand apparurent les chefsd'œuvre de l'Angleterre et de l'Allemagne. Et ainsi fut complétée la révolution, quelques années auparavant inaugurée par Rousseau.
Le XVIII* siècle avait connu la littérature anglaise, seulement, comme on peut le voir par Voltaire et même par Diderot, il n'en avait accepté que ce qui lui convenait, que ce qu'il en pouvait faire entrer dans les cadres classiques sans les briser, que ce qu'il en pouvait s'approprier sans dérangement pour ses habitudes et sans dommage pour sa tranquillité. Mais avec le siècle nouveau la question se pose d'une manière toute nouvelle. On comprend désormais qu'entre l'art de Shakespeare et celui de Racine, il n'y a rien de commun que quelques lois très générales et très abstraites. Il ne s'agit plus de les comparer, mais de sentir ce qu'il y a dans l'un et dans l'autre d'unique et d'original, c'est-à-dire précisément d'incomparable. Lequel des deux faut-il suivre ? et lequel imiter ? Le désordre se met dans les idées. On se jette sur les traces de Shakespeare avec un enthousiasme irré-
fléchi. Cependant, toutes les habitudes consacrées par une discipline héréditaire protestent intérieurement et résistent. Tant et si bien que, dans ce conÛit de l'intelligence et de la volonté, les forces s'épuisent, et Ton ne se convainc au total que d'une chose, qui est l'impuissance de concilier les contradictoires et d'unir ce que la nature, les mœurs, la civilisation, l'histoire môme avaient disjoint.
Les traces du désordre qui suivit sont partout dans l'histoire de notre littérature contemporaine. On les retrouverait aisément. Parmi tant de formes qu'a revêtues la maladie du siècle, il y en a quelques-unes, certainement, qu'il faut rattacher à cette causer Lamennais, un jour, se plaignait à Déranger de souffrir du mal du siècle: « Il y en a, lui écrivait-il, qui naissent avec une plaie au cœur. » Et le chansonnier de lui répondre : « En êtes-vous bien sûr ? Je crois plutôt que nous autres qui sommes nés pour écrire, grands et petits, philosophes et chansonniers, nous naissons avec une écritoire dans la cervelle. » Ecrivez donc, concluait-il, voilà le remède à vos maux. Mais Lamen* nais, — et combien d'autres avec lui ! — pouvait-il pas lui dire à son tour : Excellent conseil, mon cher Déranger, si j'étais vous, c'est-à-dire chansonnier, français et gaulois. L'une de mes plaies précisément, c'est d'avoir ouvert en moi l'accès aux idées de toute couleur et de toute forme qui nous viennent des quatre coins de 1 horizon. Je ne sais à quelle voix entendre, je ne sais à quelle voix répondre. Et sollicité, tiraillé^
LE MAL DU Sir.CLE. ^2$
déchiré comme en tous sens, ce qui me torture, c'est l'impuissance où je suis de me rattacher à quoi que ce soit de Cixe et d'inébranlable. Quoi que j'écrive, ce ne sera jamais qu'une expression nouvelle du mal qui me travaille ; et voilà justement la plaie.
Il n'est pas impossible que toutes ces causes jointes ensemble jettent quelque lumière sur les origines, sur les crises, sur la terminaison de la maladie du siècle. 11 s'en faut d'ailleurs qu'elles suffisent à l'expliquer, ou plutôt elles ne nous permettent pas seulement de la définir. Au fond, c'est que l'on enveloppe ici, comme trop souvent, sous une même appellation, largeet lâche, des maladies ou des affections très diverses^et qui n'ont guère de commun entre elles que d'être un dérangement de l'équilibre des facultés bien plus encore que de la santé de l'esprit. Saint*-Preux, Werther, Faust, René, Manfred, Obermann, Adolphe, Lélia, pouvez-vous bien imaginer quelque définition de leur mal qui leur convienne à tous, quelque description de leur soufl^rance où ils puissent tous se reconnaître? C'est assurément le cas de répéter un aphorisme dont les médecins aiment à se servir. « Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. >
11 est bon de méditer parfois sur la part de vérité profonde que renferment de. telles maximes volontairement exagératives. Nous aussi, pour peu que nous y regardions de près, nous trouverons autartit de variétés de la maladie du siècle que nous aurons successivement étudié de malades. Tantôt elle nous apparaîtra
SOUS la forme d'une espèce d'angoisse métaphysique et ce sera, comme dans Faust, le désespoir infini de ne pouvoir comprendre l'énigme du monde et de l'homme, le pourquoi de la naissance et le pourquoi de la mort, mais surtout le pourquoi de l'existence. Tantôt, comme dans Obermann, elle sera toute psychologique et, bien loin de procéder de l'ambition de l'intelligence, elle ne procédera que de la prédominance excessive de la sensibilité sur l'intelligence et de la concentration voulue de cette sensibilité sur elle-même. Tantôt encore, et c'est le cas des imitateurs, — imprudents mais sincères, — dont l'histoire n'a pas gardé le nom, ce sera la torture indicible de ceux dont les forces défaillent à réaliser le rêve et qui ont succombé sans gloire sous le sentiment de quelque disproportion exorbitante entre l'intensité de leur désir et la faiblesse de leur volonté. Entre toutes ces formes, s'il y a quelque chose de commun, ce n'est rien que de vague, de confus, de flottant, — sauf toutefois un trait, à savoir la réalité de la souffrance.
Aussi n'est'il pas anti-littéraire seulement, mais il est inhumain de n'avoir pour ces souffrances que des paroles dures. On aura beau, comme M. Charpentier, inventer des définitions singulières et parler de prétendues maladies, qui seraient des maladies, et qui néanmoins « laisseraient subsister le libre arbitre, » il sera toujours cruel de disputer ses immunités à la souffrance. Mais lui disputer le droit de faire entendre sa plainte, et regretter^ au nom d'une morale trop
L£ MAL DU SIÈCLE. 3i5
étroite, que les Rousseau, les Goethe même, les Chateaubriand, les Byron, les Musset et les George Sand aient poussé les cris immortels que leur a jadis arrachés la douleur, c'est plus que de la cruauté, c'est de la barbarie. Je sais bien que les intentions de M. Charpentier étaient bonnes. J'ai dit et je répète qu'il a donné d'ailleurs à ces illustres malades les meilleurs conseils, comme d'opposer « au célibat corrupteur le mariage et la vie de famille, "» ou encore u le bon sens pratique aux subtilités d'un Scepticisme énervant. Y» Je ne vois pourtant pas très clairement les bons effets du mariage sur un Byron, et je ne sais d'autre part jusqu'à quel point on apprend aux sceptiques quelque chose de bien neuf en les invitant à croire.
Facile omnes, quum valemus, recta consilia œgrotis damus.
Mais si j'en juge par de certains exemples, et quand on veut toucher à de certains sujets, ne serait-ce pas un malheur quelquefois que de se porter trop bien ?
15 septembre 1880.