DANS LA LITTÉRATURE
D y a deux maniëreSy -en liUérainre comme en art et comme un peu partout, de s'y prendre a^ec les préjugés : l'une, qui est de n'y reconnaître qu'autant de monuments de l'humaine sottise, et l'autre, de sonder : pour voir si peut-être le préjugé ne reposerait pas quelquefois sur des fondements encore assez solides. La première est plus expéditive, avec je ne sais quoi de libre, d'aisé, de hardi même ; la seconde est plus lente, beaucoup plus lente, mais aussi plus instructive. Je Toudrais essayer aujourd'hui de le montrer par un nouvel exemple, en essayant de dire ce que c'est 4]ue l'on exige du poète, ou de l'auteur dramatique, ou du romancier, quand on réclame d'eux des personnages sympathiques. Le public a-t-îl tort ou
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raison de persister dans cette exigence, qualifiée si souvent de puérile et de tyrannique ? Et l'artiste luimême peut-il, sans quelque danger pour l'art, ou l'éluder, ou s'y soustraire, ou la braver? La question, dans ces derniers temps, a été plus de vingt fois posée. Le bruit qui s'est fait, — pendant une semaine ! — autour de la comédie de M. Henri Becque : les Corbeaux, prouve assez, si je ne me trompe, qu'elle n'est pas encore suffisamment éclaircie.
Tel est en effet, le retentissement que le théâtre donne aux choses ! Ce que l'on reproche à la comédie de M. Becque : — de n'avoir pas été faite pour plaire, -- on ne l'a pas reproché moins vivement aux romans de M. Zola. La cause elle-même d'une certaine poésie, de la prétendue poésie de la laideur et de la pourriture, est incontestablement enveloppée dans le procès du naturalisme. On ne saurait presque rien dire de général, à l'occasion de Pot-bouilky qui ne convienne aux Fleurs du mal, et ne tombe comme d'aplomb sur ce prétentieux Baudelaire. Et si l'on se plaint qu'il n'y ait pas dans le monde où l'auteur de Nana nous fait vivre un seul personnage à qui l'on puisse vraiment s'intéresser, on peut, et il faut même se plaindre ^ qu'il n'y ait pas dans les vers du poète de la Charogne un seul sentiment où l'on puisse sympathiser. Cependant il n'a pas moins fallu que le public reçut en quel* que sorte le choc du naturalisme au théâtre, et sur cette grande scène officielle de la Comédie-Française, non pas peut-être pour qu'il comprît, mais pour qu'il
sentît toute Timportance de la question. Ce que n'avait pu faire en vingt ans Tauleur des Fleurs du mal, ni bientôt en vingt volumes l'auteur des Rougon-Macquart, en moins de quatre actes, et de trois heures, nous l'avons vu faire par l'auteur des Corbeaux,
Est-ce donc d'hier que Ton s'est avisé de mettre le personnage sympathique à la scène, ou de le faire figurer dans le roman? Mais, au contraire, c'est d'hier, et d'hier seulement, que l'on s'efforce à l'en éliminer. Pour se rendre la tâche plus aisée, les naturalistes ont assez habilement imaginé de confondre sa cause avec celle de la comédie de Scribe. J*estime làdessus qu'il faudrait un peu laisser Scribe dormir paisiblement dans sa tombe, bu bien on finira par nous faire croire que ce mort continue de vivre, puisqu'il faut tous les jours qu'on le tue. Le fait est qu'il y a des personnages sympathiques dans l'épopée d'Homère et dans la tragédie de Sophocle. Il y en a aussi dans le Ramayâna de Valmiki, et dans le Pi-pa ki de Kao- Tong-Kia. Est-ce de V Othello de Shakspeare, peutêtre, qu'ils seraient absents, ou de VAndromaque de notre Racine? Mais il ne me semble même pas, — ayant sans doute la vue courte et le préjugé tenace, — qu'ils manquent ni dans le drame de Victor Hugo ni dans le roman de Balzac. Si donc il y a convention, elle est constante ; et quoi que l'on dise de la force de l'accoutumance, ou, si l'on aime mieux, de la paresse naturelle de l'esprit humain, une convention constante a quelques chances au moins de n'être pas tout
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à fait arbitraire. Puisque le personnage sympat^iiqve ne fait pas plus défaut dans h drame chinois que dans le poème hindou, il y a lieu de croire qu'on ne Ta pas subrepticement introduit dans le domaine de Tart pour la plus grande satisfaction du censitaire français de 1840. Et en supposant que ce qui s'est fait jusqu'à nous doive un jour cesser de se faire, on n'a ^s le droit d'en conclure que ceux qui l'ont fait jusqu^ànous n'ont pas eu de raisons pour le faire. Vive la nouveauté ! mais certaines vieilleries ont du bon, quelquefois, et même de Texcellent.
Poussons un peu plus avant maintenant. Qu'est-ce que le personnage sympathique, dans le roman, dans le drame, ou ailleurs? Il semble que cela s'entende, et que la définition aille de soi. C'est un personnage du bonheur ou du malheur de qui nous fassions comme notre propre affaire. Le Rodrigue de Corneille et TAlceste de Molière sont des personnages sympathiques; le Gil Blas de Le Sage et le Figaro de Beaumarchais sont des personnages sympathiques; les Indiana, les Valentine, les Lclia de George Sand sont des personnages sympathiques; la Manon Lescaut de l'abbé Prévost, l'Arsène Guillot de Prosper Mérimée, la Marguerire Gautier de M. Dumas, sont des personnages sympathiques. Vous voyez tout aussitôt que, pour être sympathiques, il n'en sont pas plus vertueux. Ou plutôt, il faut dire que, si quelques-uns d'entre eux ont fait crier à l'immoralité, c'est justement {>aroe que, tout vicieux ou pervertis qu'ils fussent^
ils ne cessaient pas pour cela de nous être sympathiques.
Au fond de toute question d'immoralité qu^ la critique soulève, ce qui s'agite, en effet, c'ast le droit de l'artiste à fixer nos sympathies sur des personnages dont la conduite serait sévèrement jugée par la morale usuelle. Quel est le i^rand argument du prêtre contre le théâtre et des mères de £amilLe contre les romans? Ni les uns ni les autres n'en redoutent une instruction que l'homme et la femme recevront tôt ou tard, etnécessairemealyde l'usage de la vie, maisi^îen l'éveil des sympathies, dans un âge encore faible, pour des personnages dont le prestige de l'art a masqué, comme ils disent, la laideur et la perversité morales. JIos naturalistes eux-mêmes, à bien y regarder, n'en ont-ils pas le sentiment vague et confus, et, au besoin, ne spéculent-ils pas sur cette vérité d'expérience? M. Zola, du moins, ne veut pas dire autre chose quand il enseigne que George Sand serait l'empoisonneur, et que Pot- Bouille ou VAssomwwiry en comparaison de V^ntine et d'Indianay seraient des romans moraux. Je crois qu'il se trompe, et je crois aussi qu'ordinairement on pose mal cette question de l'ijnmoralité dans l'art; mais il me suffit ici que ce que l'on craint, ce n'est évidemment pas que les oeuvres tombent dans Tindifférence, puisque c'est au contraire qu'elles ne risquent, en égarant les sympathies, de nous faire perdre, avec les vrais noms, les justes notions des choses. Ce que l'on trouve à reprendre dans Phèdre^ c'est précisé-
ment que Tamante incestueuse d'Hippolyte nous demeure sympathique, aux dépens du fils vertueux de TAmazone, et dans le Légataire universel^ de quoi les moralistes se plaignent, c'est que nous soyons contre Géronte avec Lisette et son Crispin.
Nous apprenons par là qu'il n'est pas tout à fait exact de dire, comme on le fait trop souvent, que le personnage sympathique doive être le parangon de toutes les vertus et l'archétype de toutes les perfections. Au contraire, dans la tragédie quelque passion coupable, et dans la comédie même un peu de gredinerie leur sont autant de moyens de nous séduire. Quoique criminels, ou même vicieux (ce qui est bien plus remarquable), un héros de drame ou une héroïne de roman peuvent nous être, et nous sont en effet, très souvent sympathiques : ainsi d'Othello, par exemple, et ainsi de Roxane. Inversement, et par contre-épreuve, je n'en sache pas un qui nous soit sympathique parce qu'honnête et vertueux. Lisez plutôt ce que l'on a si spirituellement appelé les mauvais bons livres : Sir Charles Grandison^ par exemple, ou les romans encore de madame Augustus Craven : Fleurange, le Mot de Vénigme, Éliane.
Il n'est guère plus exact de dire que, pour déterminer les sympathies du lecteur ou du spectateur, il soit nécessaire ou même avantageux que le drame et le roman, selon le mot consacré, finissent bien. La tragédie classique d'abord et le drame romantique, s'ils se définissent quelquefois, comme Cinna, par
exemple, ou comme Cromwell^ par la qualité des personnes ou la grandeur des intérêts qu'on y débat, ne se définissent-ils pas aussi souvent, et même plus souvent, comme Bajazet ou comme Ruy Blas, par l'horreur de la catastrophe? Ou encore : si cette catastrophe a parfois pour objet d'éliminer de l'action le personnage antipathique, n'arrive-t-il pas, au contraire, et tout aussi fréquemment, comme dans Othello, par exemple ou comme dans Roméo et Juliette, qu'elle frappe directement les personnages sympathiques? Ou bien enfin : n'est-il pas universellement admis que, quand une aventure véritablement tragique^ dans quelque monde, aristocratique ou bourgeois, qu'elle soit placée, se dénoue par une machine, aux dépens de la vérité des faits et de la logique des caractères, elle tombe de ce seul fait aux conditions du mélodrame? Si quelque dieu, descendant du cintre, au dénouement du Roi Lear, venait réconcilier Cordelia, Regane et Goneril dans une commune et durable affection de leur vieux père, ou si quelque autre encore, au cinquième acte d'Andromaquey mariait lui-même Pyrrhus avec la veuve d'Hector et Oreste avec Hermione, qui dira sans rire qu'Hermione et Andromaque, ou le roi Lear et Cordelia, par la vertu de celte invention, nous devinssent plus sympathiques? Les œuvres, au surplus, encore ici, parlent d'ellesmêmes. Si le Cid finit bien, le Misanthrope finit mal. Gil Blas finit bien, mais Manon Lescaut finit mal. Indiana finit bien, mais Valentine finit mal. Le Demi-
Monde finit bien, mais la Dame aux Camélias £nit mal.
Opposera-t-on peut-être qu'en un certain sens on appelle finir bien ce que nous appelons ici finir mal"^ Ainsi^ les dernières pages de Manon Lescaut et le dénouement de la Dame aux Camélias rétablissent dans leurs droits la loi sociale -et la morale : voilà finir bien. Ce n'est pas là répondre, mais plutôt tourner la question, qui est celle-ci : Quand nous rencontrons dans le drame ou dans le roman des personnages sympathiques, la sympathie qu'ils nous inspirent dépend-elle de l'événement heureux ou malfeeureux qui dénoue leur histoire? En aucune façon; et c'est tout ce que veulent prouver les exemples dont nous nous servons. En quoi donc, et par où nous sont-ils sympathiques? Le nom qu'on leur donne me parait une réponse assez claire. Ils nous sont sympathiques dès qu'ils touchent notre sensibilité, comme ils cessent de l'être aussitôt qu'ils ne Tébranlent pas.
Sensibilité, sensiblerie, sentimentalisme, sentimentalité, rien n'est plus facile que de brouiller tous ces mots ensemble et d'en plaisanter agréablement. Il le serait beaucoup moins de démontrer que ce n'est pas notre sensibilité que doivent atteindre et qu'atteignent effectivement à fond les personnages sympathiques. Aucune situation, dans le drame ou dans le roman, n'est forte ou touchante par elle-même et par elle seule : elle ne le devient qu'en raison de l'intérêt sensible que nous prenons aux personnages dont le destin y est
LE PERSONNAGE SYMPATHIQUE. 25f
engagé. Pareillement, aucun pers^mnage ne ntwis est sympathique par hypothèse ou par définition : il ne le deTient qu'en raison des motifs que l'on nous a donnés de nous intéresser à lui. La plus grande valeur d'une rencontre ou d'une situation dépend des préparations qui nous l'ont rendue nécessaire et, par conséquent, désirée. De même, nos sympathies se déterminent à peine sur la nature des actes, maïs principalement sur les circonstances qui les ont justifiés. Harpagon n'est pas syrapalhique-y mais Shylock te devient incontestablement quattd il prononce la trpade célèbre : « Est-ce que le juif n'esl pas nourri dîcs mêmes aliments, blessé par les mêfn^s armes, sujet aux mêmes maladies, refroidi par le même hiver, échauffé par le même été qu'mi chrétien? Si vous ncHis piquez, ne saignons-nous pas? et si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? el si vi«rs nous outragez, ne nous vengerons-nous pas? j» C'est que l'art ou le génie du poète nous a montés en quelque sorte à l'unisson des sentiments et des passions du personnage.
Toute la psychologie du personnage sympathique est là. Quel qu'il soit par ailleurs, criminel ou vertueux, heureux ou malheureux, homme ou femme, jeune ou vieux, laid ou beau, riche ou pauvre, il s'agit de pénétrer assez avant en lui pour y découvrir un sentiment si général à la fois et si particulier, si profondément humain et si caractéristique de son originalité morale, que sa caiee devienne la nôtre et que
nous nous sentions comme incarnés en lui. Rien autre chose ne le rend sympathique, mais il suffit de cela pour nous le rendre sympathique, el jusque dans le crime. La Phèdre de Racine et le Macbeth de Shakspeare en sont de mémorables exemples. Que maintenant le public s'en rende compte ou non, qu'il prenne souvent Tintention pour le fait et l'artifice pour l'art, voilà du moins ce qu'il demande quand il demande au poète des personnages sympathiques. En a-t-il cependant le droit ? la dignité de l'art peut-elle s'accommo* der de l'exigence ? et, plus généralement, le public at-il quelque compétence aux choses d'art?
C'est se demander tout simplement qui des deux est fait pour l'autre : l'homme pour l'art ou l'art pour l'homme ? Le public, pour sa part, n'a pas là dessus l'ombre seulement d'un doute. 11 est convaincu qu'il a le droit entier de juger Tartiste. On voit des gens qui n'oseraient se prononcer sur un travail de charpente ou de serrurerie professer des opinions, comme on dit, très arrêtées, sur le naturalisme ou Vidéalisme dans l'art. Tel homme d'esprit qui ne s'aventurerait pas à donner un avis sur une fourniture de toile à voile ou de lame à matelas juge néanmoins, du fond de son fauteuil à la Comédie-Française ou du coin de son feu, que le roman du jour est mauvais et la pièce détestable. Et il n'est pas enfin jusqu'au moindre commis marchand, lequel sourirait de pitié si le client qu'il sert disputait de l'apprêt d'un satin ou du cati d'un drap, qui pourtant n'hésitera pas à formuler son ar-
rêl, péremploire et sans appel, sur les Méditations elles-mêmes ou la Légende des siècles^ sur Lamartine et sur Victor Hugo. En vérité, comme si l'art était au monde la seule chose dont on put parler sans en rien entendre, ni se donner seulement la peine d'en rien apprendre! comme si tout homme, pour peu qu'il ait des yeux et des oreilles, y apportait en quelque sorte une compétence infuse! et comme si notre jugement, partout ailleurs chancelant et trompeur, se trouvait, en matière de peinture ou de poésie, subitement investi du privilège d'infaillibilité!
Comment, par quelle affectation de dédain transcendant les artistes répondent à ces prétentions du public, on le sait. L'artiste seul, à les en croire, serait juge de l'art; il n'y aurait d'opinion qui comptât pour lui que celle de ses pairs ; et le moindre témoignage d'un rival de gloire et de popularité l'assurerait plus fermement de la valeur de son œuvre que les applaudissements de toute une salle soulevée par le délire de l'admiration. C'est dommage toutefois qu'en général, pour parler de la sorte, il faut que l'artiste ait échoué. Car, au contraire, lorsqu'ils ont réussi, se targuent-ils assez de l'approbation du public ! Font-ils assez bon marché du sentiment de leurs pairs ! Et se raillent-ils assez de ces règles de l'art sur lesquelles on prétend les juger ! La foule n'est plus alors ce ramassis de courtauds de boutique et d'amateurs incompétents; c'est un tribunal, un tribunal incorruptible, le seul tribunal de qui l'on s'honore de relever. Ah! vraiment
oui ! les juges de l'art sont bien reçus, s'ils s'avisent de jeter une note discordante au milieu du concert des éloges, et les hommes du métier proprement accommodés, s'ils osent signaler une faute contre les lois du genre. Il faudrait pourtant s'entendre une bonne fois. Si le public a raison quand il applaudit, n'aura-t-il pas aussi raison quand il siffle? L'artiste, s'exposant de lui-même, et sans y être contraint par aucune obligation, au jugement du public, ne devra-t-il pas être tenu de s'y soumettre en toute circonstance, et de le subir sans en murmurer? Et la grande règle de toutes les règles étant enfin de plaire, comme dit Molière, n'aura-t-on pas véritablement violé toutes les règles en une, du moment que Ton aura déplu?
Voilà bien la grande règle, en effet, celle du moins que, pendant longtemps, on a considéré comme telle, et nous touchons le fond du débat. Ce que le public demande à l'art, ce n'est pas tout à fait de lui complaire, mais qu'il puisse du moins, lui, public, s'y plaire. On n'ouvre pas le roman qui vient de paraître pour y chercher des raisons de trouver la vie la plus triste ; on ne va pas au théâtre avec l'espérance de joindre un nouveau motif aux motifs que l'on peut avoir déjà de se plaindre des hommes. Cependant c'est justement ce que voudrait le naturalisme. L'art n'est pas fait pour plaire, selon son esthétique; il l'est même si peu qu'une œuvre qui plaît aurait, pour cette seule raison, manqué son but. L'art est l'imitation de la nature, qui est mauvaise, la reproduction de
la vie, qui est cruelle, et l'expression de l'homme, qui est féroce. Tout œuvre donc qui représentera l'homme sympathique, la vie facile, et la nature clémente, sera nécessairement mensongère et, comme telle, sortira de Tart.
Admettons avec eux que le monde soit mauvais. Beaucoup de personnes alors prétendront que c'est justement parce que ce monde est mauvais.
Qu'il a faUu s'en faire un autre, et l'inventer;
et que cet autre monde est le monde de Tari. L'art nous apparaîtra comme une conquête de la sensibilité sur la nature, de même que la moralité, par exemple, est une victoire de la volonté sur les instincts et les appétits. Il aura son origine dans le besoin que nous éprouvons de faire quelquefois diversion el trêve aux soucis delà vie; il aura pour but la constitution d'un ordre idéal où chaque chose soit à sa place : à sa place et dans son rang. Et nul n'aura le droit de combattre cette conception de l'art, parce qu'aulrement il n'y aurait plus d'art, et l'art ne serait qu'un avec la science. S'il ne s'agissait que de « constater l'homme », la psychologie pourrait y suffire. S'il n'était question que de résoudre des problèmes sociaux, l'économie politique n'a pas été inventée pour autre chose. Et si le but de l'art était enfin de « manifester les causes permanentes et génératrices » des choses, la science remplit déjà l'office, et le remplit incomparablement
mieux. Celte prétention toute moderne de faire concourir Tart au même but que la science est vaine, et elle est tout aussi dangereuse que la prétention de le faire concourir, comme on Ta voulu quelquefois, au même but que la morale ou la prédication. L'objet de l'art n'est pas d'enseigner, mais de plaire, au sens large où jadis on entendait le mot. Le public a donc raison de vouloir des œuvres qui lui plaisent. Il est d'ailleurs bon juge de son plaisir ; et son incompétence ne se trabit que dans les jugements qu'il prétend porter sur la qualité, la nature, et les causes de son plaisir.
C'est qu'il n'y a rien de si délicat que de classer les plaisirs entre eux, rien de si difficile que d'en déterminer exactement la nature, rien de plus aventureux que de les vouloir assigner chacun à sa juste cause. Le plaisir que nous éprouvons à satisfaire un appétit n'est évidemment pas le même plaisir que nous éprouvons à saisir, par exemple, une vérité nouvelle : ontils seulement une commune mesure? Le plaisir que nous ressentons à voir jouer Tartufe n'est pas le même que nous ressentons à voir jouer Britannicus. Il y a mieux ; et si c'est un plaisir d'une nature et d'une qualité déterminée que nous éprouvons à voir jouer Tartufe, il est assurément d'une autre nature et d'une autre qualité à voir jouer le Légataire universely comme il est autre encore à voir jouer Britannicus et certainement autre à voir jouer Polyeucte. Mais quelque définition que l'on donne du plaisir et
quelque hiérarchie des plaisirs entre eux que Ton essaie de constituer, il n'est du moins pas douteux que les plaisirs de la sympathie tiennent un rang très élevé dans cette hiérarchie, le premier peut-être à de certains égards, et pour bien des raisons faciles à donner.
On peut prouver la dignité morale et l'importance esthétique de la sympathie en plusieurs manières. On peut établir d'abord qu'elle est, sous ses formes les plus élevées comme dans ses manifestations les plus humbles, le principe même, l'âme diffuse en quelque sorte, et l'ouvrière cachée de la vie sociale. Par une rencontre singulière, qui mérite bien d'être signalée, ce sont les positivistes qui l'ont fait avec le plus de force; et c'est peut-être M. Taine qui, dans sa Philosophie de Vart, a le plus solidement démontré que les œuvres de l'art étaient d'autant plus hautes qu'elles exprimaient mieux ce « caractère bienfaisant *, et celle f unique faculté d'aimer ».
Une autre manière est de consulter l'histoire, et de constater qu'entre les grands artistes, ceux-là précisément ont le plus créé qui ont le plus aimé, c'est-àdire dont la sympathie s'est le plus largement, le plus généreusement étendue à tout ce qui est humain. Ilacine a plus créé que Corneille. Shakspeare a mille âmes et Gœthe n'en a qu'une : ce grand esprit, si curieux de tout ce qui se saisit par la seule prise de l'intelligence, a manqué de sympathie.
Une troisième manière enfin serait de faire voir que les personnages le plus sympathiques nous sont ceux,
comme nous disions, dans Tâme de qui le poète est descendu le plus profondément, et qu'ainsi, la sympathie qu'ils nous inspirent est une suite immédiate, un effet direct, une conséquence nécessaire de leur nouveauté psychologique et de leur originalité morale. [Jn>e résolution quelconque n'est en réalité que le total visible d'un nombre presque infmi de sentiments accumulés. Un monstre, au moral, est un homme aux senliments successifs de qui nous ne pouvons nous substituer, et dont les actes, pour ainsi dire coupés de leurs origines, éclatent à nos yeux sans justificalion et sans cause. Tels sont les personnages du drame romantique : tel est le François I*' du Bot s'amme, tel est le don Salluste de Ruy Bla$. Mais^ au contraire, dès que nous avons saisi les mobiles d'un acte et que, sans excuser toutefois Tacte luimême, s'il est moralement mauvais, nous avons reconnu cependant que les mobiles en étaient dans la nature et dans la vérité, le personnage nous devient déjà sympathique. Tels sont les héros de la tragédie de Racine : telle est l'IIermione à'Andromaque, telle est l'Agrippine de Britannivus, et telle est la Roxane de Bajazet. £l quand enûn au crime même, à quelque dogré que ce soit, il se mêle un élément moral, c'està-dire un sentiment non-seulement naturel, mais généreux, mais délicat, mais louable dans son principe, alors nos sympathies accompagnent le personnage dansTextrémilé du malheur et le suivent jusque dans ie châtiment. Tels sont les personnages du drame de
Shakspeare : tel est Othello, par exemple, ou telle est lady Macbeth. C'est la fatalité du théâtre ancien qui. reparaît dans le théâtre moderne, et le criminel y est redevenu, comme autrefois, plus malheureux que coupable. On s'apercevra sans doute, si Ton y veut bien réfléchir, qu'il n'en va pas autrement dans l'histoire, et dans la vie, par conséquent, elle-même que dans la littérature et dans l'art. Une circonstance atténuante, pour parler la langue du droit, n'est pas une circonstance qui diminue la culpabilité de l'acte, mais une circonstance qui nous aide à comprendre les motifs de l'acte, et ce qu'ils ont pu prendre sur le coupable, à un moment donné, d'irrésistible empire.
11 résulte de là qu'en demandant au poète, à l'auteur dramatique, au romancier des personnages sympa^ thiqueSy bien loin de leur demander rien, comme le croient les esprits forts, qui soit contradictoire aux exigences de l'art, c'est précisément, et d'instinct, un désir, un souhait, un vœu que l'on forme intérieurement de les voir s'y soumettre. Mais on peut aller plus loin encore. Et si l'on considère que le public, au grand dépit des esthéticiens du pessimisme, n'a peutêtre jamais été plus que dans notre temps curieux de personnages sympathiques^ il est permis de croire que sa curiosité procède justement d'un sentiment très vague, mais très délicat, et d'une intelligence très confuse, mais très saine, des conditions nouvelles faites à l'art moderne par le progrès des siècles et la croissante complexité de la vie.
Jusque dans la poésie même, eu effet, depuis tantôt cent ans passés, la sympathie n'est-elle pas devenue le principe intérieur de Tart? Je ne parle pas de celte sympathie dont le poète s'est ému de nos jours pour les souffrances et les joies de celui que nos Français du XVIII* siècle, à l'imitation des Grecs et des Romains, eussent appelé volontiers le barbare. Je pourrais en parler, car enfin ce que nous avons gagné sur le xviii* siècle, c'est d'avoir compris ou senti que notre littérature nationale, quoique universelle, n'avait pas cependant épuisé la source des émoiions humaines. Si le mot de couleur locale, dont on a fait, dont on fait encore tant de bruit, signifie quelque autre chose que la capacité de reproduire ce qu'il y a de plus matériel dans la forme et dans la couleur, il exprime le pouvoir de comprendre, à force de sympathie, ce qu'il y a de diversité, selon les temps et selon les lieux, sous et dans l'apparente identité du même sentiment. Hais je veux parler de cette sympathie plus particulière, et comme on dit, intime, que le poète éveille en nous par la seule manifestation de sa propre personnalité*
Une grande révolution littéraire s'est accomplie le jour où l'auteur des Confessions a conquis pour le poète le droit de montrer Thomme à l'homme, sans interposition de personnes fictives et sans le secours d'une fable imaginaire. Si Corneille a souffert, si Racine a aimé, si Molière a pleuré, nous avons pu le deviner, ils ne nous en ont du moins rien dit; mais le poète des Méditations nous a confié jusqu'aux secrets
dont il n'était pas le seul maître; le poète des Feuilles d'automne et des Contemplations, jour par jour, a iuscril l'histoire de sa vie dans ses vers ; et le poète des Nuits a pris le monde à témoin de ses amours trompées. Qui ne voit que c'est à notre sympathie qu'ils ont fail appel? à notre expérience commune des misères de la vie qu'ils se sont adressés? à ce qu'il y a de capable en nous de ressentir avec eux la tristesse des douleurs et le triomphe des joies qu'ils ont chantées? C'est ce que n'ont pas compris les Charles Baudelaire. Ils n'ont pas vu que ce que nous aimions dans ces grands poêles, c'était la répercussion en eux et la multiplication de nos propres sentiments. Ils ont cru que nous les suivrions à leur tour dans leurs paradis artificiels et que nous confondrions avec les rêves du poète les hallucinations du mangeur de haschich. Ils se sont trompés, et pourquoi se sont-ils trompés? Pour n'avoir pas reconnu l'importance esthétique de la sympathie.
Mêmes remarques à faire sur le roman de mœurs, et qui expliquent en même temps que l'étendue de son domaine, la force aussi de son empire. Enfermés chacun que nous sommes et comme emprisonnés dans le cercle de notre condition, ce que nous avons goûté du roman de mœurs, qu'est-ce autre chose que ce qu'il nous apportait d'informations sur ce vaste monde, au milieu duquel nous vivons plus ignorants de ceux qui sont avec nous les enfants d'un même sol que des mœurs des Germains, peut-être, au temps de l'histo-
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rien lafin, ou que de la p&ychologie des nègres du Congo? Mais, comment on vit dans ce milieu social où la sécurité du lendemain est à la merci d'un chômage, et quelquefois de l'indisposition d-un jour; comment encorr^, à l'autre extrémité de réchelle, daus ce milieu où la facilité de satisfaire le désir en a «ommeémoussé Taiguillon : voilà ce que nous cheri^hons dans le roman de mœurs. Et voici ce que nous aimons à y trouver : une sorte de supplément à la très petite et très imparfaite expérience que nous avons de la vie; l'analyse de ce que deviennent les sentiuients moyens quand ils passent d'un milieu dans un autre, la réfraction qu'ils y subissent, la forme et la couleur imprévue qu'ils en prennent; ce qu'il arrive «nûnde Thomme selon les circonstances où le hasard, la fortune, la nécessité, ses propres fautes, sa propre volonté le placent, et ce qui subsiste en lui de très semblable à ce que nous sommes tous, en même temps que ce qui s'y engendre de très personnel à lui-même et de très particulier à sa condition.
A plus forte raison au théâtre. Car, dans une salle de spectacle, la communication qui s'établit d'ellemême entre les hommes assemblés nous empêche de faire à l'auteur dramatique ce que nous consentirions de concessions au romancier, ce que nous en avons consenti, par exemple, à l'auteur de Madame Bovary. Si cependant, à la grande rigueur, on conçoit que l'élément sympathique puisse être absent de la comédie de caractères^ et si l'on admet qu'il puisse 6lr6
suppléé dans la comédie d'intrigue parTintérêt de eu*riosilé pure, il ne peut être remplacé par rien, encore moins faire absolument défaut dans la comédie de mœurs. Â mesure que vous approchez vos personnages de la condition du spectateur, et que vous prétendez fiiire du Ihéâlre une plus fidèle, plus exacte, plus minutieuse observation de la vie, j'ai le droit d'exiger qu'en effet il y ait plus en eux de ce que je sens en moi, afin qu'il me soit plus aisé d'entrer dans leurs sentiments. 11 n'importe pas beaucoup après cela que le public y soit trompé quelquefois, et que, comme il est arrivé si souvent, sa faveur s'égare sur une apparence, une ombre, un fantôme de personnage sympathique : l'aimable mais insignifiante ingénue des comédies d'Eugène Scribe, et le brave mais ridicule capitaine des mélodrames du boulevard. Tout s'imite. Il y a une contrefaçon de la force qui ne consiste guère que dans la grossièreté ; tout de même il y a des artifices pour donner le change au public sur ses propres sympathies. La mère à qui l'on a pris son enfant, le père dont on a déshonoré la fille, l'ouvrière séduite, lemari trompé, l'épouse trahie, le fils naturel, que sais-je encore! voilà ce qu'on appelle vulgairement des personnages sympathiques; et je ne veux pas nier qu'on en ait singulièrement abusé, qu'on en abuse étrangement tous les jours. Mais cela même, bien loin de contredire ou de contrarier la définition, n'exige seulement pas qu'on l'élargisse et la confirmerait au besoin. Car il est évident qu'on n'abuserait pas de ces personnages
sympathiques si d*autres n'en avaient usé les pre* miers avec succès. Il est évident que les mêmes types ne reparaîtraient pas sur la scène, à intervalles fixes, non plus que dans le roman, s*ils ne reparaissaient pas aussi bien, avec la même constance et la même régularité, dans la réalité de la vie. El il est évident qu'ils ne renaîtraient pas ainsi périodiquement parmi nous comme de leurs propres cendres s'ils n'exprimaient quelque chose d'éternellement humain.
Avant donc de louer les audacieux d'avoir brisé les conventions, il est bon d'examiner à quoi les conventions répondent. On s'aperçoit alors le plus souvent, pour peu qu'on se soit efforcé d'en approfondir le sens qu'elles ressemblent beaucoup « à des rapports nécessaires qui dériveraient de la nature des choses, » ce qui est la meilleure définition que l'on ait jamais donnée des lois. Je ne sais si je l'aurai pu montrer, — à l'occasion du personnage sympathique — aussi clairement que je crois le voir moi-même. On aura compris du moins que cette question, si simple en apparence et d'une solution si prompte, était à vrai dire extrêmement complexe. Elle dépend de vingt autres questions et vingt autres questions en dépendent. Si le lecteur a reconnu la liaison et que le principe même de l'art était engagé dans le procès des Agnès du théâtre de Madame et des lago de l'Ambigu Comique, c'est beaucoup, et pour le reste... il l'excusera sur la difficulté de la matière.
15 octobre 1882.
En ce temps de Manuels d'instruction morale et civique, où c*est à qui s'efforcera d'inspirer à l'enfance elle-même, — on pourrait dire dès le berceau, — le plus inintelligent mépris et la haine la plus aveugle de la France d'autrefois, ce n'est pas seulement un bon livre, c'est presque une bonne action qu'un ouvrage comme celui de M. Albert Babeau sur la Vie rurale dans Vancienne France. Après nous avoir initiés, voilà trois ou quatre ans, au détail de la vie publique de l'habitant des campagnes pendant les trois derniers siècles, c'est aujourd'hui la vie privée, si mal
1 . 1. L* Ancien Régime dans les provinces de Lorraine et Barrois, par l'abbé D. Mathieu. Paris, 1879, Hachette.— II. Le Vil^ loge sous V ancien régimCy par M. Albert Babeau. Paris, 1879, Didier. — III. La vie rurale dans Vancienne France, par M. Albert Babeau. Paris. 1883, Didier. — IV. La Vie agricole sous Vancien régime en Picardie et en Artois, par le baron A. de Galonné. Paris, 1883, GuiUaumin.
connue, si mal étudiée surtout, de ce même paysan que le consciencieux historien nous expose. Son livre sur la Vie rurale dans V ancienne France complète son livre sur le Village sous V ancien régime. J'ai vu qu'on leur avait à tous deux reproché ce que j'en apprécie surtout : retendue et le caractère général des conclusions. Mais, s'il est vrai que M. Babeau s'est appliqué plus particulièrement à l'étude d'une seule province, il n'a pas négligé tout ce qu'il s'est accumulé de travaux depuis quelque temps sur l'histoire des autres. Entre tant de livres qui conûrment les siens, j'en cilerai surtout deux : l'un, parce que je vois qu'il n'en a pas fait grand usage et que je le trouve très bon, c'est V Ancien Régime dans la province de Lorraine etBarroiSy par M. l'abbé Mathieu ; et l'autre, parce qu'il a paru tout récemment, c'est la Vie agri^ cole sous rancien régime en Picardie et en ArtoiSy par M. le baron de Calonne. Tous ensemble, ils soulèvent trois intéressantes questions : Tune de méthode, l'autre de fait, la troisième de justice historique. Commençons par la première.
On ne sait pas assez combien sont nombreuses, délicates, complexes, les difficultés de pareils sujets. Les députés ni les professeurs de physiologie n'en tiennent
compte, et, pour n'avoir pas à les résoudre^ affectent de les ignorer, ou les ignorent peut-être, et en tout cas les suppriment. Elles continuent de subsister pourtant, et elles font le désespoir de Thistorien. Le nombre et la diversité des matériaux en est la principale cause. C'est qu'il en est, à vrai dire, des textes comme des chiffres. On prétend à tort qu'il n'y a. rien de plus brutal; on devrait soutenir, au contraire, qu'il n'y a rien de plus maniable, de plus souple, de plus complaisant. Pour ma part, j'ose avancer, et notamment en ce qui touche les trois derniers siècles de nolro histoire antérieure, que je n'y connais pas d'opinion que l'on ne puisse autoriser par des textes.
Veut-on, par exemple, prouver que, sous l'ancien régime, la situation de l'habitant des campagnes était au dernier degré du dénûment matériel et de la misère morale? Il n'y a rien de plus facile, et, de 1689 à 1789, pour un siècle entier, on peut échelonner une séria de témoignages irrécusables. Commencez par le passage fameux de La Bruyère (1689) : — « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne... > Continuez par la citation de Saint-Simon (1725) : — « Au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly on vit en Normandie dherbes des champs. Le premier roi de TËurope ne peut être un grand roi s'il ne l'est que de gueux de toutes conditions. i> Ajoutez la lettre de Mas** sillon (1740) : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles; la plu.*
part même, la moitié de Tannée, manquent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture. }> Joignez encore le journal de D'Argenson (1752) : — « Des seigneurs de Touraine m'ont dit que, voulant occuper les habitants par des travaux à la campagne, à journées, les habitants se trouvent si faibles et en si pelit nombre qu'ils ne peuvent travailler de leurs bras... » On voit les conclusions où mène invinciblement cette lente accumulation de textes, et l'espèce de réquisitoire qui se dresse, pour ainsi dire de luimême, article par article, contre l'ancien régime.
Mais veut-on prouver maintenant le contraire? N'allez pas supposer qu'il y ait le moindre embarras. Les textes sont aussi nombreux et aussi décisifs : « On ne saurait croire combien les paysans sont heureux, écrit un anonyme en 1728, maintenant que leurs gentilshommes et leurs seigneurs ne leur enlèvent plus le chapon ni la poule, le veau ni le mouton, l'œuf ni le fruit, et qu'un chacun mange en repos sans crainte d'êlre maltraité de personne. » Dix ans plus tard : € Les villages ^ont peuplés de paysans forts et joufflus, vêtus de bons habits et de linge propre, écrit eu 1739 lady Montagne; on ne peut imaginer quel air d'abondance et de contentement est répandu dans tout le royaume. » Et Walpole, en 1765 : c Je trouve ce paysci prodigieusement enrichi depuis vingt-quatre ans que je ne l'avais vu... Les moindres villages ont un air de prospérité, et les sabots ont disparu. » N'oublions pas non plus Yoltaire, en 1774 : € Comment
peut-on dire que les belles provinces de France sont incultes? C'est se croire damné en paradis. Il suffit d'avoir des yeux pour être persuadé du contraire... Voyagez, messieurs, et vous verrez si vous serez ailleurs mieux nourris, mieux abreuvés, mieux habillés, et mieux voilures. » C'est, en effet, on vient de le voir, l'avis des étrangers. « Nous avons maintenant voyagé pendant 5 ou 600 milles en France, » écrit en 1 789 un docteur Rigby, dont on a publié tout récemment des Lettres qui forment aux Voyages d'Arthur Young une instructive contre-partie, « et nous avons vu à peine un arpent inculte, si ce n*est dans les forêts de Chantilly et de Fontainebleau. Partout ailleurs, à peu près chaque pouce de terrain a été labouré ou bêché, et semble en ce moment écrasé sous le poids de ses moissons... Quel pays! quel sol fertile! quel peuple industrieux ! » Et, pour Arthur Young lui-même, après avoir tiré de ses Voyages tout ce que Ton en a tiré de textes sur la misère de nos campagnes à la veille de la révolution, quiconque a pris la peine de le lire sait que l'on en pourrait tirer au moins autant, et d'aussi significatifs, sur leur prospérité.
Tous tant qu'ils sont, étant témoins oculaires, il est probable qu'ils ont raison, mais chacun selon sa nature, son éducation, ses préjugés, — dont il faut commencer par faire la part; chacun selon les temps et les circonstances, — dont il faut commencer par faire une recherche exacte; chacun enfin selon les lieux, — dont il faut commencer par acquérir la connais-
sance. Ainsi, d'une part, La Bruyère est un styliste^ comme on dit, et de qui l'expression, ici, comme en plus d'un cas, est légitimement suspecte de dépasser la pensée; Saint-Simon, à son tour, est un mécontent, d'autant plus éveillé sur les maux du royaume qu'il croit posséder dans son rêve de constitution aristocratique la panacée qui les guérirait; Massillon luimême est un évêque, et sa sensibilité, son zèle pieux, son ardeur de charité l'enlrainenl aux exagérations de langage. Mais, d'un autre côlé, cet anonyme qui chante à Leyde les Délices de la France n'y a peut-être pas regardé de très près; lady Montagne est une grande dame, dont l'observation superficielle ne va pas sans doute beaucoup au-delà de l'écorce des choses; Voltaire est un égoïste, qui jouit de cent cinquante mille livres de rente et qui, quand il a mangé, comme ses moyens le lui permettent, « d'un caneton de Rouen et d'un pluvier de Dauphiné, i» n'admet pas volontiers que Ton puisse quelque part mourir de faim. Tous ces petits problèmes, de valeur du témoignage et de crédibilité du témoin, ne se résolvent déjà pas sans beaucoup de recherches et de longues hésitations.
Il faut faire en outre attention que ces témoignages qui crient lamentablement misère peuvent se reporter à des années de détresse. Tel fut l'hiver de 1724, qui vit la première inslilution des dépôts de mendicité. Telle fut encore l'année 1740. A la Chine, dans l'Inde anglaise, en Irlande et ailleurs, nous savons que, jusque de nos jours, il sévit parfois d'épouvantables
famines. On peut aussi concevoir telle hypothèse, même sous la république, où la France ne suffirait pas à. sa propre consommation. En tout cas, c'est une question que de savoir si l'on peut, sur la foi des témoins de €es années de misère, tracer un tableau ressemblant, de ce qu'était la situation des campagnes dans les années d'abondance et de prospérité. C'en est encore une autre que de savoir jusqu'à quel point, et dans quelle mesure, on peut rendre un régime politique responsable de maux dont la cause prochaine était dans une erreur économique ou financière (comme rinterdiction de la libre circulation des grains) dont on n'est revenu que de nos jours. Et ni Tune ni l'autre n'est précisémeni facile à débrouiller.
Enfin, comme il y a lieu de distinguer les années, il y a Heu de distinguer aussi les régions. Ce qui est vrai de l'Alsace peut ne l'être pas du Béarn; ce qui est vrai de la Provence peut ne Têtre pas de la Bretagne. En dépit de la centralisation administrative, il faut toujours se souvenir que les provinces de l'ancienne France ont chacune leur individualité marquée. Leur incorporation à la patrie commune ne date pas de la même époque. La réunion ne s'en est pas faite par les mêmes moyens. Les unes ont été, comme la Bretagne, annexées par un mariage; les autres, comme le Roussillon, par la guerre; une troisième, par accession, comme la Navarre; une quatrième, par échange, comme la Lorraine. Chacune d'elles a conservé, du temps de son indépendance ou de sa dépendance d'une
sance. Ainsi, d'une part, La Bruyère est un styliste^ comme on dit, et de qui l'expression, ici, comme en plus d'un cas, est légitimement suspecte de dépasser la pensée; Saint-Simon, à son tour, est un mécontent, d'autant plus éveillé sur les maux du royaume qu'il croit posséder dans son rêve de constitution aristocratique la panacée qui les guérirait; Massillon luimême est un évêque, et sa sensibilité, son zèle pieux, son ardeur de charité l'entraînent aux exagérations de langage. Mais, d'un autre côté, cet anonyme qui chante à Leyde les Délices de la France n'y a peut-être pas regardé de très près; lady Montagne est une grande dame, dont l'observation superficielle ne va pas sans doute beaucoup au-delà de l'écorce des choses; Vollaire est un égoïste, qui jouit de cent cinquante mille livres de rente et qui, quand il a mangé, comme ses moyens le lui permettent, <r d'un caneton de Rouen et d'un pluvier de Dauphiné, i» n'admet pas volontiers que l'on puisse quelque part mourir de faim. Tous ces petits problèmes, de valeur du témoignage et de crédibilité du témoin, ne se résolvent déjà pas sans beaucoup de recherches et de longues hésitations.
Il faut faire en outre attention que ces témoignages qui crient lamentablement misère peuvent se reporter à des années de détresse. Tel fut l'hiver de 1724, qui vit la première institution des dépôts de mendicité. Telle fut encore l'année 1740. A la Chine, dans l'Inde anglaise, en Irlande et ailleurs, nous savons que, jusque de nos jours, il sévit parfois d'épouvantables
famines. On peut aussi concevoir telle hypothèse, même sous la république, où la France ne suffirait pas à. sa propre consommation. En tout cas, c*est une question que de savoir si l'on peut, sur la foi des témoins de ces années de misère, tracer un tableau ressemblant, de ce qu'était la situation des campagnes dans les années d'abondance et de prospérité. C'en est encore une autre que de savoir jusqu'à quel point, et dans quelle mesure, on peut rendre un régime politique responsable de maux dont la cause prochaine était dans une erreur économique ou financière (comme l'interdiction de la libre circulation des grains) dont on n'est revenu que de nos jours. Et ni l'une ni l'autre n'est précisément facile à débrouiller.
Enfin, comme il y a lieu de distinguer les années, il y a Heu de distinguer aussi les régions. Ce qui est vrai de l'Alsace peut, ne l'être pas du Béarn; ce qui est vrai de la Provence peut ne l'être pas de la Bretagne. En dépit de la centralisation administrative, il faut toujours se souvenir que les provinces de l'ancienne France ont chacune leur individualité marquée. Leur incorporation à la patrie commune ne date pas de la même époque. La réunion ne s'en est pas faite par les mêmes moyens. Les unes ont. été, comme la Bretagne, annexées par un mariage; les autres, comme le Roussillon, par la guerre; une troisième, par accession, comme la Navarre; une quatrième, par échange, comme la Lorraine. Chacune d'elles a conservé, du temps de son indépendance ou de sa dépendance d'une
autre couronne, sinon précisémenl des privilèges, tout au moins des coutumes reconnues, consacrées, authentiquées. Le pouvoir central ne s'y fait pas sentir de la même manière ; il se heurte en Languedoc à des bornes qu'il ne rencontre pas en Normandie. L'impôt, notamment, n'est partout ni assis sur les mêmes bases, ni réparti de la même façon, ni perçu dans les mêmes conditions. Mais s'il faut tant distinguer et diviser, s'il faut souvent aller si loin chercher le principe et reconnaître l'origine de ces distinctions, s'il faut enfin, parce que tout se tient, s'entre-croise et se commande, hésiter si longtemps avant que de conclure, qui ne voit la difficulté de représenter au vrai, même seulement à cent ans de distance, la condition réelle de plusieurs millions d'hommes dispersés sur un territoire de plusieurs milliers de lieues carrées?
On y parviendra cependant; on est en voie d'y parvenir. Les histoires provinciales se sont heureusement multipliées dans le siècle où nous sommes, et des ouvrages comme celui de M. Albert Babeau témoignent éloquemment du. parti que l'on en peut tirer. Il faudra seulement que la méthode en devienne de plus en plus rigoureuse, et que de plus en plus on les appuie sur ce que l'on appelle les documents d'archives.
J'en donnerais volontiers la définition suivante. Un document d'archives est un document qui, de quelque nature qu'il soit, n'a pas été rédigé pour servir à Thistoire. Ce qui le caractérise essentiellement, on pourrait presque dire que c'est son insignifiance intrinsèque;
ce qui en fait le prix, c'est que ceux qui le rédigaient n'ont pas eu conscience d'y mettre ; ce qui en fonde rautorité, c'est ce que l'on y trouve des renseignements étrangers à l'objet de sa rédaction. Tel est un compte de syndic, tel est un procès verbal d'élections, tel est un traité passé entre une commune et son maître d'école, tel est un contrat de mariage, tel est un inventaire dressé après décès, tel est un testament. Quand on écrit des lettres, il s'y mêle toujours, et jusque dans des lettres d'affaires, quelque chose de la personne de celui qui les écrit. Voyez, par exemple, les lettres de Colbert et de Louvois. Quand on rédige des Mémoires, on y prend toujours une attitude. Les exemples en seraient trop nombreux, si Ton me demandait d'en citer. Quand on compose enfin des histoires, on y apporte quelquefois un intérêt, souvent un parti-pris, toujours un dessein. Mais dans un testament, dans un inventaire, dans un contrat de mariage, s'il se glisse quelque autre intention que de tester et de régler les droits des mineurs ou des conjoints, on ne peut pas dire que ce soit celle de tromper la postérité sur la valeur d'un cheptel ou la situation d'un immeuble dotal.
C'est avec de pareils documents que l'érudition moderne a renouvelé Thistoire du moyen âge. En l'absence de ces documents littéraires et de ces mémoires apprêtés dont il y avait surabondance pour l'histoire des temps modernes, il a fallu se contenter de documents d archives et, n'ayant pas ce que Ton eût voulu, se
résoudre à tirer parti du peu que Ton avait. On y a sî bien réussi que les mêmes documents aujourd'hui sont en train de renouveler à son tour la manière d'écrire riiistoire moderne, et que de tant de Mémoires, Correspondances ou Histoires proprement dites, nous ne retenons plus pour nous en servir que ce qu'ils contiennent de plus impersonnel, de plus involontaire et presque de plus inconscient. C'est avec des pièces du même genre que M. Albert Babeau a composé ses deux intéressants ouvrages. Elles en forment les fondations^ elles en sont la substance. De même a fait l'abbé Mathieu pour la Lorraine et M. de Galonné pour l'Artois et la Picardie.
On peut alors, mais alors seulement, quand de la poussière même de ces parchemins on a vu le passé renaître, on peut recourir aux documents d'une autre espèce. UÉmile de Jean-Jacques, par exemple, et la Vie de mon père, deRéiï^ de la Bretonne, contiennent de précieux renseignemens. M. Babeau s'en est heureusement servi. J'aurais voulu qu'il y joignît les premières pages des Mémoires de Marmontel. Outre qu'elles sont fort jolies, — trop jolies peut-être pour être absolument vraies, — elles intéressent l'histoire du Li-^ mousin, qui passe pour une province pauvre, et ellcs^ nous reportent aux environs de 1730. On ne saurait trop relire les Voyages d'Arthur Young; on y joindradésormais les Lettres du docteur Rigby. Mais les Mémoires proprement dits, et les Correspondances surtout ne doivent venir qu'en dernier lieu. On n'y doit
prendre que des couleurs pour animer en quelque sorte et faire vivre la sévérité du dessin. Quant aux ouvrages d'un caractère polémique, tels que VHomme aux quarante écus, de Voltaire, ou tels surtout que VAmi des hommes, du marquis de Mirabeau, le Z)tctionnaire philosophique ou V Encyclopédie , et tant d'autres, voilà ceux dont il faudrait se défier, et voilà ceux pourtant où, comme s'il s'agissait en 1883 d'abattre l'ancien régime vaincu et non pas d'en écrire l'histoire, on va tous les jours encore chercher ses arguments et ses preuves.
Cependant, comme vingt autres l'ont dît avant nous, comme nous l'avons dit plusieurs fois nous-même, et comme nous avons à plus d'une reprise essayé de le montrer, Thistoire des trois derniers siècles, un peu partout, mais en France plus qu'ailleurs, ayant été faussée par l'esprilde parti depuis quatre-vingts ans,est presque entière à récrire. Continuerons-nous toujours de la raconter sur la parole de ceux qui l'ont faite, et prendronsnous éternellement pour autorité dans leur propre cause les déclarations de ceux-là mêmes précisément qu'il s'agit déjuger?
Entrons donc au village et pénétrons dans la maison^ non pas du gros fermier, dont les fils, dès ce temps-là, deviennent, pour peu qu'il plaise à Dieu, procureurs,
avocats, médecins, mais dans la maison du laboureur, « propriétaire, métayer, fermier ou colon, qui gagne sa vie à la sueur de son front et qui, sans jouir du superflu, possède le strict nécessaire ». En Champagne, dans une province dont la pauvreté, même sous Tancien régime, passe pour proverbiale, presque partout le laboureur ou manouvrier est propriétaire de la chaumière qu'il habite. On estime que la plus modeste, à la fin du XVIII* siècle, vaut de trois à quatre cents livres. Le sol, à la vérité, n'en est ni carrelé ni planchéié, les bestiaux y logent avec la famille, la couverture en est de paille ; mais faut-il donc, de notre temps même, aller si loin dans nos campagnes pour y retrouver cette modeste habitation rurale? Le mobilier se compose du lit tout d'abord, « le meuble le plus coûteux de la maison », et qu'en effet nous voyons estimé jusqu'à cent livres dans un contrat de mariage de 1683. Extérieurement, il est fait de poirier, de noyer, « d'antique bois de chêne », orné de rideaux en serge rouge, verte ou jaune, « à franges de soye » ; intérieurement, les filles, en épousant, stipulent au contrat qu'il sera garni d'un matelas et d'un traversin de plumes. Sans doute il n'a pas toujours ni partout ce bel aspect d'aisance et presque de richesse. € Dans les Alpes, nous dit M. Babeau, des sortes de tiroirs placés les uns au-dessus des autres recevaient la literie. » Je crois seulement pouvoir ajouter qu'en dépit de la révolution, au fond de plus d'une province, M. Babeau retrouverait c encore ces sortes de tiroirs ».
Après le lit, le coffre, ou, chez les plus aisés, Tarmoire, l'armoire de chêne, à quatre battants souvent; et dans l'armoire ou le coffre, souvent aussi plus de linge que l'on n'en a de nos jours dans beaucoup de petits ménages parisiens. Voici l'inventaire du coffre de la femme d'un homme de journée. « Quatre draps de toile de chanvre, — une douzaine de chemises, — une douzaine et demie de serviettes, — une douzaine et demie de coiffes, — deux douzaines de mouchoirs de col et à moucher, — une douzaine et demie de collets de toile, — un corset de toile debasin garni de ses manches, — trois tabliers de toile de chanvre, j» Cet inventaire est daté de 1665. Je ne trouve que les mêmes ^ quatre draps de toile de chanvre, » et seulement trois chemises de plus, dans un inventaire de 1672, qui est celui de l'amie de Molière, Madeleine Béjart, laquelle pourtant laissait une fortune assez ronde. Il n'y a que « neufs mouchoirs » dans l'inventaire de La Bruyère. En revanche, dans l'inventaire d'un laboureur de Picardie, dressé en 1754, je trouve jusqu'à vingt-sept chemises.
Les autres pièces du mobilier sont de moindre importance : la table, qui est parfois de « noyer fait à l'antique » et € se tirant par les deux bouts i^ ; quelques escabelles, ou même, vers la fin du xvii* siècle, quatre et cinq chaises (c garnies de paille >» ; dans les environs de Paris, assez souvent e: un petit mirouer » à bordure de bois noir; de temps en temps, au-dessus
du manteau de la cheminée, de mauvaises images;
avocats, médecins, mais dans la maison du laboureur, « propriétaire, métayer, fermier ou colon, qui gagne sa vie à la sueur de son front et qui, sans jouir du superflu, possède le strict nécessaire ». En Champagne, dans une province dont la pauvreté, même sous Tancien régime, passe pour proverbiale, presque partout le laboureur ou manouvrier est propriétaire de la chaumière qu'il habite. On estime que la plus modeste, à la fin du XVIII" siècle, vaut de trois à quatre cents livres. Le sol, à la vérité, n'en est ni carrelé ni planchéié, les bestiaux y logent avec la famille, la couverture en est de paille ; mais faut-il donc, de notre temps même, aller si loin dans nos campagnes pour y retrouver cette modeste habitation rurale? Le mobilier se compose du lit tout d'abord, « le meuble le plus coûteux de la maison », et qu'en effet nous voyons estimé jusqu'à cent livres dans un contrat de mariage de 1683. Extérieurement, il est fait de poirier, de noyer, « d'antique bois de chêne », orné de rideaux en serge rouge, verte ou jaune, « à franges de soye » ; intérieurement, les filles, en épousant, stipulent au contrat qu'il sera garni d'un matelas et d'un traversin de plumes. Sans doute il n'a pas toujours ni partout ce bel aspect d'aisance et presque de richesse. « Dans les Alpes, nous dit M. Babeau, des sortes de tiroirs placés les uns au-dessus des autres recevaient la literie. » Je crois seulement pouvoir ajouter qu'en dépit de la révolution, au fond de plus d'une province, M. Babeau retrouverait c encore ces sortes de tiroirs ».
Après le lit, le coffre, ou, chez les plus aisés, Tarmoire, l'armoire de chêne, à quatre battants souvent ; et dans Tarmoire ou le coffre, souvent aussi plus de linge que l'on n'en a de nos jours dans beaucoup de petits ménages parisiens. Voici l'inventaire du coffre de la femme d'un homme de journée. « Quatre draps de toile de chanvre, — une douzaine de chemises, — une douzaine et demie de serviettes, — une douzaine et demie de coiffes, — deux douzaines de mouchoirs de col et à moucher, — une douzaine et demie de collets de toile, — un corset de toile debasin garni de ses manches, — trois tabliers de toile de chanvre, j» Cet inventaire est daté de 1665. Je ne trouve que les mêmes <i quatre draps de toile de chanvre, » et seulement trois chemises de plus, dans un inventaire de 1672, qui est celui de l'amie de Molière, Madeleine Béjart, laquelle pourtant laissait une fortune assez ronde. Il n'y a que € neufs mouchoirs » dans l'inventaire de La Bruyère. En revanche, dans l'inventaire d'un laboureur de Picardie, dressé en 1754, je trouve jusqu'à vingt-sept chemises.
Les autres pièces du mobilier sont de moindre importance : la table, qui est parfois de € noyer fait à l'antique » et € se tirant par les deux bouts ^ ; quelques escabelles, ou même, vers la fin du xvii* siècle, quatre et cinq chaises a garnies de paille » ; dans les environs de Paris, assez souvent e: un petit mirouer » à bordure de bois noir; de temps en temps, au-dessus
du manteau de la cheminée, de mauvaises images;
enfin, mais seulement sous le règne de Louis XVI, dans quelques maisons, une horloge de bois. Certes, si rien de tout cela n'annonce la fortune, rien non plus n'y diffère, autant qu'on le veut bien dire, de ce qu'il est encore de nos jours ; et si l'on dit que ces traits ne conviennent pas à toutes les proyinces et toutes les habitations rurales de l'ancienne France, je réponds qu'il fiml, comme tant d'historiens, n'avoir jamais mis le pied hors Paris, — dans la vraie campagne et dans une vraie chaumière, — pour s^imaginer qu'ils conviendraient à toute la France d'aujourd'hui.
Si le logement n'est pas la tanière que Ton nous peint d'ordinaire, l'alimentation, dans les années moyennes, n'est pas non plus tout à fait ce que les déclamateurs nous représentent. ^ Je ne sais comment il est arrivé, dit quelque part Voltaire, que, dans nos villages, où la terre est ingrate, les impôts lourds, la défense d'exporter le blé qu'on a semé intolérable, il n'y ait guère pourtant un colon qui n'ait un bon habit de drap et qui ne soit bien chaussé et bien nourri. » Voltaire en parle bien à son aise. Il voyait en beau ce jour-là! Nous serons moiiis optimiste que l'auteur de Candide. Mais, pas plus qu'en un sens, il ne convient d'exagérer dans l'autre. Si le pain a manqué trop souvent, il y a quelque chose de puéril à nous montrer le paysan faisant sa nourriture accoutumée de « pattre l'herbe à la manière des bêtes ». D'abord il n'y aurait pas sans doute résisté longtemps ; et puis, comment
donc trouverions-nous dans sa demeure tout ce que i:ous y trouvons de vaisselle? On relève dans un inventaire de 1786, chez un simple raanouvrier, « vingtcinq assiettes, trois saladiers, une escuelle, une salière (le faïence ». Un laboureur, en 1772, ne possède pas moins de cinq douzaines de fourchettes de fer » M. de Galonné ajoute même que « les pièces d'argeuterie sont plus communes chez le fermier qu'on ne saurait le croire, » mais il ne cite pas ses preuves.
Le pain, le laitage, la viande de porc sont la base de l'alimentation. Le pain est d'orge, de seigle, d'avoine, c de farine de glands » dans les années de détresse. Pour le lard, il faut bien que la consommation en soit assez régulière, puisque Voltaire se plaint que les évêques, — dans le temps du carême ! — soient assez intolérants pour eu imposer l'abstinence aux campagnards. On mange moins de bœuf et de mouton. Cependant c les statistiques de 1787, comparées avec les statistiques actuelles, permettent de<lire que, dans le département de l'Aube, le nomi)re des bêtes à cornes n'a augmenté que d'un cinquième et celui des moutons que d'un onzième. » D'où il résulte, fait observer M. Babeau, que, l'approvisionnement de Paris en prélevant une moins grande quantité, les habitants en consommaient à peu près autant qu'aujourd'hui. J'aimerais mieux qu'il eût cité les chiffres de Lavoisier, dans ses fragments sur la Richesse territoriale de la France, d'où l'on déduit que la quantité moyenne de la consom*
mation en viande était, par tète et par jour, de 112 grammes pour la population des villes et 42 grammes pour la population des campagnes. Il est plus d'un chef-lieu de déparlement où la consommation ne s'élève aujourd'hui même qu'à 123 grammes. Quant à la volaille, un Allemand qui parcourt la France, au commencement du xvii* siècle, s'exprime ainsi dans son journal : « Si l'on consommait en un an dans les autres pays le même nombre de chapons, de poules et de poulets qu'on fait ici disparaître en un jour, il serait à craindre que l'espèce n'en pérît. » Enfin, l'usage du vin, dans les provinces méridionales, était presque universel, et celui du cidre dans les répons de l'Ouest: Normandie, Bretagne, Anjou. S'il fallait bien s'en passer et se réduire à l'eau quand la récolte avait été mauvaise, je ne sache pas qu il en aille autrement encore aujourd'hui. De sorte que l'on ne peut même pas prétendre que l'ivrognerie date chez nous de la révolution.
Il convient d'ajouter quelques mois du vêtement. A en croire les inventaires, c'était évidemment par là que s'écoulait le superflu du paysan et surlout de la paysanne, dont la « braverie >, comme on disait alors, était déjà la grande passion. On ne peut pas douter que ce luxe de vêtements soit quelquefois allé très loin sous l'ancien régime, puisque nous voyons au xvi** siècle des ordonnances royales défendre aux paysans de porter « pourpoints de soye, chausses bandées ou buufl'ées de soye i>, et plus tard, au xv!!!*" siècle.
LE PAYSAN SOUS L^ANCIEN RÉGIME. 28i
un cahier de village demander, entre autres vœux, que « défenses soient faites aux serviteurs et servantes de porler soye, argenterie, ni habits non convenables à leur état et condition ». Chemisette de drap ou de laine, quelquefois même « de peau de cerf à boutons d'argent »; pourpoint de drap gris ou noir, « rehaussé de galons » ou <r garni de rubans » ; haut de chausses de même étoffe, manteau de bouracan « couleur musc ou rose sèche », fraise ou collerette, chapeau noir, blanc ou gris, le costume que le paysan revêt aux jours de fête ne diffère pas, comme on le voit, beaucoup du costume de Tartisan ou du bourgeois de la ville voisine. Il a aussi des souliers, mais il ne les porte guère, d'abord parce qu'ils le gênent, et ensuite pour ne pas les user trop vite. Arthur Young s'étonne beaucoup de les voir ainsi marcher pieds nus, leurs souliers à la main, sur les grandes routes; s'il revenait parmi nous, il y retrouverait encore aujourd'hui les mêmes causes d'étonnement.
Le costume des femmes, cela va sans dire, est encore plus riche que celui de leurs maris. Sont-ce bien les f femelles dont parlait La Bruyère, demande à bon droit M. Babeau, cette manouvrière en cotte de serge rou«5e guipurée par le bas, avec ses brassières de drap musc, son devantier de damas à fond rouge, ses manches de damas blanc piqué, son tablier de gros de Tours? » ou encore « cette fermière dont le corps de satin guipure est accompagné d'une jupe couleur de
rose sèche également guipurée »? et n'esl-on pas
282 HISTOIRE ET LITTÉUATUU E.
qunsi (enté de croire avec lui que véritablement les l)aysannes d*opéra comique ont eu des modèles dans la réalité »? Ce serait peut-être beaucoup dire. Au moins devons-nous remarquer que, comme on Ta vu par l'inventaire du coffre à linge d'une simple journalière, les dessous répondent au dehors, ce qui est le vrai signe de Taisance; et que, d*aulre part, celte progression du luxe est constante pendant toute la durée du xviii* siècle. El s'il y a quelque chose de barbare à porter souvent ainsi, ^ n'ayant pas dans ses greniers une provision de blé pour un mois, » toute sa fortune sur son corps, — comme c'est le cas d'un grand nombre de ces fermières ou manouvrières si bien velues, — il ne reste pas moins vrai quQ le goût du luxe jusque dans les dernières classes d'une société prouve qu'elles ont le temps d'y songer, le loisir d'en user, ne fût-ce qu'aux jours de fêtes, et quelques moyens d'y satisfaire.
L'ombre au tableau, c'est celle, si l'on peut s'exprimer ainsi, (|ue le châleau projette sur le village. Non pas que, sur ce chapitre même, il ne règne encore dans nos histoires plus d'un étrange préjugé Beaucoup de ces droits, d'abord, avaient eu leur raison d'êlre ; et quel(|ues-uns ne l'avaient pas tout à fait perdue. Telles étaient la plupart des corvées, et notamment celles que l'on appelait corvées de fief y les plus ridicules et quelquefois, à force d'être humiliantes, les plus lourdes de toutes. Mais, de par les ordonnances royales, elles n'étaient dues qu'autant qu'elles étaient
fondées en lilre, et presque dans toutes les provinces, le lilre n'était valable qu'autant qu'il avait été consenti par ceux conlre lesquels on l'invoquait, et qu'autant qu'il avait une cause légitime, c'esl-à-dire qui eût tourné au profit dos corvéables. Ainsi, cette fameuse corvée de battre les grenouilles dans le fossé du château, pour assurer la tranquililé du sommeil du seigneur, n'était vraisemblablement, partout où nous la rencontrons, que la redevance consentie par le village pour une concession ancienne de prés ou de bois communaux, ou encore, en un temps plus ancien, pour un affranchissement de servage. Il y eu avait d'autres, que l'on appelait corvées de justice. C'étaient celles que le seigneur avait droit d'exiger en sa qualité de détenteur d'une part de la puissance publique. Pareillement, tous ces droits féodaux, que l'on énumère avec tant de complaisance, et sans s'apercevoir que l'on en déguise un seul sous cinq ou six noms qui diffèrent selon les provinces, se réduisaient à deux calégones : droits de justice et di^oits fonciers^ dont l'origine, et par conséquent la justification, est identique à celle des corvées.
Mais c'est ici le cas de dire que ce qui les justifiait €n droit était précisément ce qui les condamnait en équité. Le paysan payait pour un service qu'on ne lui rendait plus. Il aurait même pu prétendre qu'il payait pour un service qu'on ne lui avait jamais rendu, si la liberté est de droit naturel, et que le servage comme l'esclavage soient des usurpations contre lesquelles la
révolte est toujours permise. Nul n'a montré avec plus de force que M. Taine, dans le premier volume de ses Origines de la France contemporaine y que ce qui a perdu les privilégiés de Tancienne France, ce ne sont pas leurs privilèges, ou même Tabus qu'ils en ont fait, mais bien la négligence imprudente ou coupable avec laquelle ils se sont déshabitués de rendre le service public et de remplir l'emploi qui justifiait leurs privilèges. Dans plusieurs provinces, comme la Vendée, comme l'Anjou, comme une partie de la Bretagne, où le gentilhomme campagnard était demeuré sinon c le prolecteur qui nourrit, » — il était bien trop pauvre, — mais à tout le moins t l'ancien qui conduit », ses privilèges n'ont pas empêché le villageois, au jour du danger, d'être avec son seigneur et de se battre sous son commandement. Par malheur, en plus d'une région de ces provinces mêmes, et dans la plus grande part de la France, le paysan, de tous ces privilèges, ne sentait plus que le poids, et d'autant plus intolérableque, s'il était homme, sous de certaines conditions, à en accepter Texercice de bonne grâce, on ne pouvait lui demander d'en comprendre le sens, ni surtout d'en reconnaître l'origine, car d'abord, elle se perdait à trois ou quatre cents ans de distance, dans la nuit du moyen âge, et ensuite, s'il avait sondé jusque-là, c'es alors qu'il en aurait reconnu toute l'illégitimité.
Je ne sais si ce qu'il y avait de plus vexatoire dans ces droits seigneuriaux n'était pas la façon dont ils étaient perçus, la manière dont le seigneur, tantôt
SOUS un nom et tantôt sous un autre, — aujourd'hui sous prétexte d'assises et demain sous couleur de revêture, à la moisson pour son champart et à la vendange pour son carpot, — intervenait dans chaque opération de la vie agricole. Mais, certainement, en ce qui regarde l'état, le paysan de l'ancien régime, lout accablé qu'il fût d'impôts, en sentait moins Ténormité que ce que le recouvrement, — celui de la taille, par exemple, ou encore celui des gabelles, — en avait d'inquisitorial, d'odieux et presque de féroce : « Il résulte plus de préjudices, dit le rédacteur de l'article Vinglième dans V Encyclopédie ^ de la diversité des impôts et du désordre avec lequel s'en fait la levée que de leur charge même, quelque énorme qu'elle soit. » L'idée que l'on avait eue de bonne heure de confier aux taillables, choisis à l'élection, le soin de procéder à la répartition de l'impôt, avait fini par tourner contre l'intention même, évidemment bienveillante, qui l'avait autrefois dictée. Les collecteurs de la taille, comme ceux de la gabelle, étaient nommés par leurs concitoyens, et c'était presque là ce qu'il y avait de plus lourd : cette obligation aux uns de procéder dans leur propre village, et aux autres de s'entendre pour se faire taxer presque à la fantaisie du répartiteur. Même observation pour les coivées royales : ce qu'elles avaient d'insupportable, c'était leur arbitraire, le droit qu'avait un intendant, à peu près selon son bon plaisir et sans égard aux travaux des champs, d'envoyer en tout temps, jusqu'à treize ou
quatorze lieues de chez elle^ toute la population valide, hommes et femmes, d'un même village ; ce n'était vraiment ni la nature du travail, ni le principe de Timpôt, ni même le temps perdu par lequel il se soldait, et qui, après avoir varié de six à cinquante jours Tan, avait été presque partout uniformément réduit à douze. Ajouterai-je ici que ceux qui s'apitoient sur les misères qu'entraînait à sa suite la corvée royale, ne font pas attention que, lorsque Turgot essaya de l'abolir en nature et de la transformer en argent, le soulèvement fut unanime? et que, quand un édit royal eut néanmoins accompli la transformation, les trois ordres de certaines provinces, en 1789, réclamèrent dans leurs cahiers le retour à l'ancien état de choses? Mais il y a tant de points auxquels ils ne font pas plus d'attenlion !
Ne croirait-on pas encore, à les entendre parler des milices, que c'était le paysan, et le paysan seul, qui portait tout le poids du service militaire ? c Les soldats, — dit un professeur de physiologie, député, — c'était le paysan qui les fournissait. On tirait la milice au sort, mais presque tous les jeunes gens étaient exemptés, sauf les fils de paysans; » et il souligne. € Jacques Bonhomme n'avait pas toujours la certitude de manger le pain de son et d'avoine dont il se nourrissait alors, — écrit un autre député, professeur de philosophie, celui-là, — tandis que ses fils mouraient sur les champs de bataille au service du roi. » Donnez-vous ici le spectacle de leur franchise! En premier
lieu, rinstitulion des milices ne date que de 1688, et ainsi n'a pas duré cent ans ; en second lieu, le chiffre fixé par l'ordonnance de 1726 ne les porta pas au-delà d'un total de 60,000 hommes : soit, à raison de six ans de sei^vice, 10,000 hommes par an, c'est-é-dire un milicien par une et plus souvent par deux communes; en troisième lieu, sauf les cas exceptionnels, où, les compagnies se trouvant composées d'anciens soldats, et la nécessité pressant, on en fit entrer quelques-unes on campagne, les miliciens, en temps de guerre, tenaient garnison dans les places fortes, et, en temps de paix, n'étaient astreints qu'à de courtes réunions ; et enfin, en quatrième Jieu, si les exemptions étaient nombreuses, comme ce n'était pas sans doute la noblesse qui manquait à payer l'impôt du sang, il fallait bien que ce fussent messieurs du tiers-état qui en profitassent, — le bourgeois, le boutiquier, l'artisan, l'ouvrier des villes, — et, en effet, c'était eux. C'est un détail à ne pas oublier que celui-là 1 Noblesse et clergé, tout compris, et selon l'évaluation la plus exagérée, ne vont pas ensemble à quatre cent mille âmes. La population totale des villes atteignant au moins huit millions pour toute la France, il reste à peu près sept millions six cent mille privilégiés du tiers-état. Pourquoi donc ne nous en parle-t-on jamais?
A ces traits et quelques autres, on peut voir que, si le paysan, sous l'ancien régime, a connu de tristes jours, et plus tristes qu'il n'en traversera désormais de longtemps (grâce à une évolution économique où
la révolution n'est pour rien, ou pour bien peu de chose), il s'en faut toutefois qu'il ait été ce que Ton nous représente : l'éternel misérable et la victime universelle. A certains égards même, c'est une question de savoir si son sort n'aurait pas été presque meilleur qu'aujourd'hui. M. Babeau, du moins, dans l'un de ses premiers chapitres, a pu se demander si clorsqu'en 1788 des droits politiques furent conférés aux habitants des campagnes, ces droits remplacèrent toujours pour eux les droits plus pratiques et plus à leur portée que longtemps ils avaient directement exercés » ; et il a pu laisser la réponse dans le doute. On a beaucoup parlé des assemblées provinciales du XVIII® siècle, mais il y avait aussi des assemblées municipales, et dont les pouvoirs paraissent avoir été très étendus. Ces assemblées décidaient « les ventes, achats, échanges, locations de biens communaux, les réparations des églises, presbytères, édifices publics, chemins et ponts». Dans plusieurs localités, elles fixaient le ban de vendange et tarifaient le prix de la journée d'ouvrier. Elles nommaient «leur syndic, leur pâtre, leur sergent, leur messier, les collecteurs de dîmes, » et, comme nous l'avons vu, les collecteurs de tailles. Le droit de suffrage, en de certaines circonstances, appartenait même jusqu'aux femmes. Réunies chez le curé, c'étaient elles qui procédaient à la nomination des sages-femmes en titre du village. En 1788, dans la seule subdélégation de Bar-sur-Aube, cent cinquante paroisses sur cent soixante-dix étaient en
possession de ce droit. II en était de même en Lorraine, à ce que nous apprend Tabbé Mathieu. Enfin, dans certaines circonstances, l'assemblée communale était chargée d'assister les pauvres. M. Babeau nous révèle à celte occasion : c qu'il arriva au moins une fois que les cultivateurs qui formaient la majorité de l'assemblée ne consentirent à voter des fonds pour les indigents qu'à la condition d en recevoir autant pour euxmêmes. » Voilà qui est bien rural ! et si M. Babeau nous dit que cela n'est arrivé qu'une fois, c'est qu'il ne veut rien avancer que sur preuves. Accueillant, hospitalier même au riche, cle cultivateur», un peu par tous pays, est dur au pauvre monde.
Un fait bien digne de remarque, à propos de ces assemblées, c'est la protection dont l'intendant et le subdélégué les couvrent, à partir surtout du xviii* siècle. «: La cour, depuis quelque temps, a distribué dans les provinces, disait en 1689 un pamphlet célèbre*, certaines gens auxquels on donne le nom d'intendants. On les voit tenir séance chez eux pour juger les procès de parliculiers, recevoir les plaintes et les griefs du premier venwy et particulièrement du bas peuple et du paysan, et par ce moyen ils ont abaissé la noblesse. » Le pamphlétaire a raison. S'il n'y a pas précisément dessein formé, résolution délibérément prise, et projet arrêté, du moins est-il vrai qu'au xviii* siècle il y a tendance du pouvoir central à se concilier la faveur du