Handbuch der ErâkundCf von À. Hummel
plus de choses, ni qui les disent avec un art plus achevé de relever l'indignité des sujets par la noblesse de l'expression, ou d'en égayer l'aridité par une plus heureuse plaisanterie, j'aime surtout leur conversation. Elle a des surprises très réjouissantes et des enseignements très utiles. Aussi bien on nous a reproché si souvent une ignorance, devenue proverbiale en Europe, des langues et des nations étrangères, nous en avons payé si chèrement la peine, qu'il est assez naturel que nous tâchions de corriger ce vice de l'éducation nationale.
Toutefois, comme on écrit beaucoup en Allemagne, et qu'il ne s'y rencontre pas de si mince sujet qu'il ne ne fournisse la matière de toute une « littérature », comme disent nos voisins, il faut borner son désir d'apprendre et faire un choix de ses lectures. A plus forte raison, si nous voulons sincèrement nous instruire et savoir ce que pense de nous l'Allemagne contemporaine, il sera bon de n'en pas croire toute sorte de discours, et nous ne consulterons pas toute sorte de livres. Nous nous dirons, par exemple, que les maîtres de la science et de l'érudition sont tenus de quelque réserve et de quelque tempérance de langue; qu'ils ne peuvent pas s'abandonner à toute la fougue de leur emportement ; qu'ils sentent, qu'ils doivent sentir qu'un savant ou même un érudit compromet toujours quelque chose de soi dans certaines invectives non moins étrangères au ton de la bonne compagnie qu'à la science. L'avouerai-je? mais jusque dans ces occasions solen-
nelles, jusque dans ces banquets internationaux où ils s'arrogent d'être les porte-voix de la patrie germanique, ils nous demeureront suspects de bon goût, de modération, de convenance officielle. De moins gros personnages n'ont pas de ces arrière-scrupules, et tel professeur de gymnase ou de séminaire (ce sont nos écoles normales) ne craindra pas de dire hardiment, pour notre édification grande, ce qu'un correspondant de rinslitul de France n'ose guère qu'insinuer.
Ni trop haut, ni trop bas non plus : l'écrivain populaire, tel journaliste qui flatte, le nez au vent, la passion du lendemain, le romancier qu'on estampille, toutes gens qui fondent sur nous leur cuisine, dépassent trop souvent leur pensée par l'expression. Ce serait donc injustice, mauvaise foi que de prêter à leurs clameurs une oreille trop attentive et trop prompte à s'effaroucher. Mais le maître d'école, celui surtout qui s'est donné mission de former les instituteurs de l'homme, voilà l'homme qu'on peut lire en confiance, et dont la parole peut passer avec autorité pour le miroir fidèle des opinions, des préjugés, des passions de ces classes moyennes qui sont la force et l'honneur de l'Allemagne moderne.
Aussi est-ce une bonne fortune quand de loin en loin, par hasard, on peut mettre la main sur quelqu'un de ces livres d'autant plus significatifs que, revêtus des apparences du désintéressement et de l'impartialité scientifique, ils trahissent plus ouvertement la naïveté du parti-pris. Le livre dont nous avons inscrit plus
330 niSTOIRE ET LITTÉKATURE.
haut le titre est de ceux-là. Il ne sera pas maurais d'y joindre le sous-litre : c'est un livre de famille : Hausbuch des geographischen Wissens. Les Allemands, qui ne détestent pas le mol pour rire, ont de ces appellations. Ce gros volume de 1336 pages, lourd et compact, est un mamiel, et les énormes atlas des Kiepert et des Slieler sont des Hand-atlaSy comme qui dirait atlas de poche. Ici du moins la mention a sa valeur; elle précise l'intention du livre, elle en augmente pour nous rinlérêt; nous sommes dûment avertis que l'auteur s^est proposé de faire œuvre populaire, et qu'il a souhaité dans son cœur de voir son manuel tenir place à la table de famille.
Commençons par accorder que, dans cet art secondaire et pourtant difficile encore, de résumer la science à Tusage du grand public, sans en déguiser la sévérité, sans en rabaisser la dignité, les Allemands sont passés maîtres. Leurs manuels, si Ton y faisait seulement circuler un peu d'air et qu'on en abrégeât les longueurs, donneraient l'idée de la perfection du genre, et nous gagnerions à les pratiquer. L'ouvrage de M. Hummel est donc bien conçu, bien disposé; même les proportions en sont bien prises, — pour des proportions allemandes. La lecture en est toujours facile, agréable parfois. Les renseignements de toute sorte y abondent, pressés, copieux, circonstanciés, empruntés aux meilleures sources, et chacun en son lieu. Les notions de cosmographie, de physique terrestre, d'histoire naturelle générale, disséminées chez nous dans vingt
livres spéciaux, où c'est tout un travail que de les aller chercher, prennent à loisir ici l'espace que nos ouvrages français leur mesurent si parcimonieusement. A combien d'enfants de nos écoles enseigne-t-on qu'en géographie botanique le châtaignier est l'essence caractéristique de la zone française? Mais les notions d'ethnographie surtout y ont un ample développement, et ce ne sont pas assurément les moins curieuses à relever, ni les moins instructives.
Que l'Allemagne et les Allemands occupent la place d'honneur*, il n'est que naturel; et nous aurions mauvaise grâce de nous en étonner seulement. L'Allemagne donc avant tout et par-dessus tout. Deutschland vor Allem und iiber Ailes in der Weltt Nous sera-t-il permis au moins de demander si ce retentissant aveu de préférence, et si ce sacrifice de toute méthode à l'orgueil patriotique est bien conforme aux exigences de la rigueur scientifique? Ce n'est pas au moins l'ordinaire que nos livres de géographie ouvrent par la France une description du monde, ni même une description particulière de l'Europe. Qu'importe! l'Allemagne a l'espace devant elle : de Dunkerque, en passant par Anvers, Amsterdam et Copenhague, jusqu'aux bords du Niémen, où le grenadier russe monte la garde, du Mont-Blanc jusqu'aux Carpathes, c'est la grande patrie germanique. L'Allemagne a le nombre : 87 mil-
1. Le quart à peu près de Touvrage, non compris TAutriche- Hongrie .
lions d*enfanls, qni vont de jour en jour croissant et multipliant, Germanm a germinandOy contre 83 millions de Slaves et 83 millions de Gréco-latins. Il est vrai que pour obtenir ce chiffre, il a fallu forcer d'environ 15 à 20 millions Teslimalion habituelle du groupe germanique. L'Allemagne a la force, et comme le dit élégamment notre auteur : c Les Français, qui avaient fondé leur politique sur la lenteur allemande, ont pu juger sur échantillon ce que pèse le poing de l'Allemagne. » Avec cela, s'il voit des Allemands partout, c'est qu'il y en a partout sans doute. Vbi enim sunt duo vel très congregatiy ibi sum in medio corum. Prolifique et cosmopolite, c'est leur devise, et, comme chacun sait, de nulle part plus aisément que d'Allemagne on n'emporte sa patrie à la semelle de ses souliers.
Les plus simples convenances de politesse internationale m'interdisent de reproduire ici les termes dont se sert un philosophe à la mode pour blâmer énergiquement chez ses compatriotes cette tendance au cosmopolitisme^. D'ailleurs quiconque a jamais éprouvé ce plaisir si vif d'entendre sonner sur la terre étrangère le son de la langue maternelle, ne voudra pas certainement chicaner le plaisir d'un géographe dont l'impeccable statistique, au fond de la Finlande, sur quelque deux millions d'habitants, a découvert jus-
1 . E de Hartmann, Gesammelte Studien und Aussàtze, 1876 p. 103.
qu'à 400 Allemands dans le gouvernement de Wiborg. Et s'il remarque ailleurs, dans une description détaillée de TAutriche-Hongrie, que les 8 millions d'Allemands qu'on y compte ont été dans le passé, sont encore dans le présent, pour 6 millions de Magyars et t4 millions de Slaves, une vraie bénédiction, wahrer Se g en, une rosée du ciel, ce serait étroitesse d'esprit que d'essayer de discuter le mot ou de contester la chose.
En eiïet, si la supériorité des races germaniques est désormais, comme le proclament les oracles de l'ethnographie d'outre-Rhin, un fait acquis à la science, nous n'avons qu'à courber la tète, et il importe à notre dignité de faire taire la révolte de notre orgueil; mais si c'est une illusion, comme nous osons nous flatter qu'il reste peut-être encore quelques raisons de le croire, qui ne jugera que nous savons trop ce qu'il en coûte aux peuples de s'endormir dans l'il* lusion de leur supériorité, pour nous soucier beaucoup de désabuser nos voisins ?
Passons donc aux Allemands, sans compter, toutes les vertus qu'ils s'adjugent, et convenons que de la « profondeur du sentiment germanique », découlent, comme d'une source intarissable, toute intelligence et toute probité :
Oui, vous êtes, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir du monde est chez vous retiré.
Oui, la bonne foi, bannie du reste de la terre, s'est
réfugiée chez eux, dans les manifestes du grand Frédéric, envahissant la Silésie pour la sousiraîre aux convoitises des ennemis de l'Autriche et l'annexer amicalement à la Prusse, ou dans les discours de M. de Bismarck, se défendant d'avoir livré les Polonais aux Russes et protestant qu'il n'avait fait que « les expulser par la frontière russe ». Oui, les Allemands se sont constitué des vertus de famille un inaliénable apanage, un monopole de la chasteté : sera juvenum Venus, eoque inexhausta pubertas. Pour les vieillards c'est autre chose, depuis cet hercule saxon qui léguait à ses sujets trois cent soixante et quelques bâtards, jusqu'à ce patriarche bavarois qui laillit mettre une couronne royale sur la tête de Lola Montés. « Nul peuple comme l'Allemand ne sent la force de ce mot : chez soi, daheim ; nul peuple n'a d'expression qui puisse traduire l'idée de l'amour allemand, Minne. > C'est pourquoi l'Allemagne est vraiment le cœur de l'Europe, et « comme dans l'organisme le cœur a pour fonction de faire circuler à travers les membres un sang qui renouvelle les parties vieillissantes et fortifie les plus jeunes, ainsi l'Allemagne a pour mission dans l'histoire de rajeunir par la diffusion du sang germanique les membres épuisés de cette vieille Europe. » Les Allemands ont toutes ces vertus, ils en ont bien d'autres encore, et, quand ils ne les auraient pas, je voudrais qu'on les leur reconnût : « pour la beauté des choses qu'ils en ont dites et la justesse du raisonnement qu'ils en ont fait. >
Il va sans dire que les Français paient les frais de cette apothéose du Teuton. Soyons justes toutefois, et sachons à notre cjcographe quelque gré de n'avoir pas repris trop bruyamment le thème, — qui commence à s'user, — de la corruption et de l'immoralité françaises. Remercions-le de n'avoir pas dévoilé tout l'excès de notre misère, toute la grossièreté de notre barbarie et par exeniple de ne pas enseigner, comme cet autre, qu'en France « on allelle des femmes à la charrue en guise de bœufs et de chevaux » *. Et si parfois, chemin faisant, il lui arrive encore de s'égayer aux dépens de notre vanité nationale, il y réussit toujours si plaisamment qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal fait et Thumeur bien atrabilaire pour ne pas en rire avec lui. Que dirons-nous de l'ingénieuse et vive image qu'il a trouvée pour tourner en ridicule notre prétention de guider au progrès la civilisation moderne? « Les Français, écrit-il, se considèrent comme le balancier de l'horloge européenne; » ô bonheur et ressouvenir joyeux de l'expression! Il paraîtrait d'ailleurs que depuis quelque temps déjà les Allemands nous ont relevé de ce rôle aussi raonolone qu'honorable.
Pourquoi seulement faut-il qu'ici commence à percer le bout de l'oreille germanique? Pourquoi par exemple réduire toute notre valeur scientifique à quelques progrès accomplis dans le domaine des sciences exactes,
1. Marcus Schlichlingr, i5/v/-ttnd VÔlkerhunde. lelpzis- 1874.
et n*est-ce pas laisser soupçonner qu'on a les meilleures raisons du monde pour garder un silence prudent sur les physiciens, les chimistes, et je ne crois pas que ce soit aller trop loin de dire les naturalistes français? Nous avons tant fait dans ce siècle pour la gloire de rAlIemagne; ses savants, ses érudits, ses philosophes, SCS poètes, nous les avons si généreusement vantés qu'ils nous devraient bien quelque reconnaissance, et, le cas échéant, quelque réciprocité. De même, quand on a reproduit cette remarque d'un très fin connaisseur, <l que, sur trois tableaux français il y avait sûrement un cadavre, > — tandis que, comme il est de notoriété, la peinture des Overbeck et des Cornélius respire toute Tardeur de la vie, — n'est-ce pas donner beaucoup à penser que de ne pas souffler un traître mot de la sculpture française? J'ajoute qu'on aurait bien dû nommer ce très fin connaisseur. Ainsi de notre littérature ; et une fois glissée cette observation singulière « que la poésie française a pour le monstrueux et le vulgaire une prédilection insupportable au goût incorrompu de l'Allemagne, » j'aimerais assez, dans le seul intérêt du manuel, qui serait plus complet, et de la vérité, qui serait plus respectée, qu'on eût touché qudque chose en passant de la prose française. Il ne suffit pas de constater que depuis Louis XIV sa précision et sa clarté c superficielle > lui ont valu l'honneur de devenir le langage de la diplomatie. D*abord il y a six cents ans qu'elle était déjà « le plus délectable langage et le plus commun à toutes
UN mani3Ii:l allemand de géographie. 337
gens, » du moins au dire de Brunetto Latini; et puis, on pouvait la comparer peul-êlre à celte prose allemande, toute raide encore, toute cassante, ankylosée dans ses constructions inflexibles, si vague en même temps, si libre dans le choix des mots et qu'il semble que chacun pétrisse à sa guise, comme une cire molle, à toujours incapable de consistance et de solidité. Hélas ! et si noire poésie, notre poésie contemporaine du moins, ne laisse pas de mériter souvent le reproche qu'on lui adresse, l'Allemagne a-t-elle bien le droit de le lui faire? Le monstrueux! qui donc Ta plus aimé que la poésie germanique? et quant au vulgaire, qui donc, si ce n'est elle encore, s'avisa de vouloir agrandir le détail modeste de la vie bourgeoise jusqu'aux dimensions du cadre de l'épopée? Nous aurons beaucoup profilé le jour que nous romprons avec la superstition des littératures élrangéres et que nous reviendrons au culte trop délaissé de nos traditions nationales. Peut-être alors les Allemands feront-ils à notre littérature le même honneur qu'à nos vins. C'est une ombre de supériorité qu'ils veulent bien nous reconnaître encore. M. Hummel, passant à Dijon, oubliera volontiers qu'un Bossuet y naquit, un Lamartine à Mâcon ; il n'a garde, passant à Meaux, d'oublier d'y mentionner un grand commerce de fromages de Brie, non plus qu'à Périgueux de pâtés de perdreaux truffes, « fameux chez les gourmets ».
Aussi bien nous sommes faits à ces aménités, et que cet autre proclame qu'il y a cette différence entre
le Français et l'Allemand, <r que le Français est nn peuple qui parle et TAllemand un peuple qui pense' », il n'importe, et ce ne sont que menus suffrages. Aujourd'hui le fort de la thèse est ailleurs, et c'est là, si je ne me trompe, l'inattendu, la nouveauté du livre de M. Ilummel, j'entends la nouveauté, l'inaltendu pour nous. C'est tout un art de grouper les chiffres, toute une science de dresser des arbres généalogiques, une philosophie de la statistique appliquée désormais par principes à la politique des nationalités. Du fond (le noire défaite, nous en appelions à celte indestructible vitalité dont nous avons donné tant de preuves dans l'histoire, et nous aimions à nous redire que, s'il est quelque part une contrée sous le ciel dont tous les fils, au jour du danger, se retrouvent confondus dans le même amour de la pairie commune, c'est la France : nous avions compté sans l'arithmétique et sans l'ethnographie.
Sans doute il reste en France à peu près 36 millions d'habitants, mais il y a Français et Français. Et d'abord on commencera par déduire 10000 Bohémiens (Zigcuner), 6000 C^gols, 200000 Basques, 1800000 Wallons ou Flamands, 1100 000 Bretons et 400 000 Italiens, en somme, et si l'on y joint quelques milliers de Juifs, 11 p. 100 de la population totale. Les Italiens, on nous avertit que nous devons renoncer à les assimiler; hs Wallons et les Flamands^