‹ Histoire et Litterature IChapitre 20 sur 21 · Marcus Sclilichling: Erd und Volkerkunds · texte numérisé non relu

Marcus Sclilichling: Erd und Volkerkunds

qui peuplent la zone inlcrnnéiliaire, où s'est accompli le mélange des éléments français et germanique, ressemblent de bien plus près aux Germains qu'aux Français; les Basques, s'il faut en croire les conclusions de la linguistique et de l'aniliropoiogie, représenteraient, sur les confins de la France et de l'Espagne, comme un îlot préhistorique, seul témoin survivant de la disparition d^s races primitives de l'Europe, et, pour les Cagots des Pyrénées, on y verra les derniers restes de la race hunnique ou slave îles Alains. Quant aux Bretons, héritiers de la pure tradition celtique, étrangers à notre langue, à nos mœurs, à notre histoire, on n'apprendra pas sans quelque étonnement « qu'ils considèrent tout ce qui n'est pas Breton et le Français lui-même ou Gallo, — c'est ainsi qu'ils l'appellent, — comme leur étant absolument étranger ».

A la vérité, vous pourriez vous demander ici comment il se fait que le Français et le Breton soient si manifestement étrangers l'un à l'autre, puisqu'enfin l'un et l'autre sont Celtes, et qu'à l'un comme à l'autre on applique encore les mêmes traits dont César se servait pour les dépeindre? Ou bien, si les Français sont Romains plus que Celtes, vous pourriez à bon droit témoigner quelque surprise que la France ne pût réussira s'assimiler 400000 Italiens quand lltalie, dans la seule province de Turin, s'assimile à peu prcs une môme proportion de Français, puisque aussi bien ils sont fils de la race détestée,

puisqu'ils furent également dans le passé la matière de la gloire impérissable dllermann : c'est que le fin de la doctrine vous échapperait. En eiïet, ce ne sont là que les chiiîres d'une statistique en quelque sorte officielle, ce que révèle un premier coup ^d'oeil jeté de loin et qui s'arrête à la superficie des choses. Que si l'on pénètre un peu plus avant, on ne lardera pas à s'apercevoir qu'au fond il n'y a guère de véritables Français que ceux de l'Ile-de-France. J^ *raduis : € Les habitants de la Champagne sont apparentés de très près auK Lorrains orientaux ; leur stature imposante, leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus, tout rappelle que TAIlemagne n'est pas loin. > Reculons donc alors et replions-nous sur le centre ou sur l'ouest, en Normandie, par exemple. « Dans les veines du Normand bat encore, à ne s'y pas méprendre, un sang germanique... De là son aptitude aux aifaires, son habileté, son coup d'oeil. Il n'est pas seulement le meilleur agriculteur, il est aussi le meilleur matelot de la France... C'est un arrière souvenir du temps des anciens rois de mer. :»

Et voyez un peu ce que c'est d'avoir étudié ! Ce que j'admire le plus chez les Allemands, ce que nous pourrions leur envier, c'est un goût naturel pour la discipline. On sent qu*ils ont été dressés par des rois caporaux. Le professeur Haeckel ayant déclaré quelque part n que, pour apprécier la valeur intellectuelle de l'homme, il n'élait pas de meilleur étalon que l'aptitude à adopter la théorie évolutive et la philosophie

monistique qui en est la conséquence, n tout bon Allemand depuis lors d'évoluer conciencieusement, pour donner une haute idée de son développement intellectuel. Quoi cependant! ni la Flandre, ni la Picardie, ni la Bretagne, ni la Champagne, ni la Normandie! car, pour le Roussillon, pour la Savoie, pour la Corse, on a déjà vu qu'il n'en saurait être question. De quel côté nous retournerons-nous? vers la Bourgogne? « La Bourgogne est de toute la France la province qui ressemble le plus à l'Allemagne... Même dans la grande ville industrielle de Lyon, c'est à peine, comme aussi dans toutes les contrées avoisinantes, si l'on rencontre quelques traces de l'inconsistance et de la frivolité françaises. » C'est un terrible homme que ce M. Hummel, un redoutable ethnographe, un cruel statisticien. Pousserons-nous au Languedoc? « En Languedoc, la race est forte, sérieuse... de caractère bien autrement ferme et persévérant que la vraie race française. Arndt en a donné la raison : c'est que dans ces contrées, les conquérants visigoths ont détruit l'élément gaulois ou du moins y ont mêlé une forte proportion de sang germanique... Cette origine se trahit dans l'aptitude philosophique de la race... » Pour le coup, nous n'avons plus qu'à nous réfugier en Provence. Là, du moins, aux environs d'Aix et de Marseille, dans ces plaines fameuses qu'illustra le carnage des Teutons, nous pouvons espérer que les souvenirs du monde romain nous défendront des prétentions germaniques. Apprenez, bonnes gens, que c si selon toute vrai-

semblance les départements de la Méditerranée renferment le plus grand nombre des descendants français de race latine, ce n'est pas encore qu'il n'y ait lieu de supposer que le sang y soit croisé dans une forte proportion de sang goth et burgonde. »

Cetie élimination faite, je laisse à calculer ce qu'il reste de vrais Français, — Normal-Franzosen^ — comme les appelle si bien notre géographe, c'est-àdire, si je traduis correctement, de Français selon la formule, coulés au moule de la haine et de l'orgueil allemands. Ah ! les Allemands ont la mémoire longue ! Il y a quelques années, leurs souvenirs ne remontaient encore que jusqu'à Cunraddin de Hohenstaufen, qui fut décapité à Naples par les Français. Ils remontent un peu plus loin aujourd'hui, jusqu'à l'époque des grandes invasions. Voici le portrait du vrai Français, du Français de l'Ile-de-France : a L'Ile-deFrance est le cœur de la France, non pas proprement le cœur, mais comme la farce du pâté français, « Fûllsel des franzôsischen Fladens. > Vous reconnaissez ici le goût incorrompu de l'Allemagne. « C'est cette partie du pays qui, comme un ferment de pourriture, a réussi lentement à faire lever et corrompre le reste. C'est elle dont la légèreté, l'inconstance, la folie, s'est étendue, pour les gangrener, aux parties plus nobles de la France. C'est là, dans ce vrai pays gaulois, qu'habite la population la plus malingre, la plus rabougrie, jusqu'au point de ne pouvoir pas atteindre la taille réglementaire du soldat français. » Quant à ce der-

nier détail, je me fais un vrai plaisir d'apprendre à M. Hummel que la laille moyenne est sensiblement plus élevée dans le département de la Seine que dans les départements de FAude, de la Haule-Loire, du Tarn, de la Lozère et de TArclèche, qui font partie cependant de cet ancien Languedoc, si reconnaissable à ses yeux pour terre vraiment germanique.

On se tromperait de ne voir là qu'une boutade humoristique ; il y a plus. Quand M. Hummel appelle Cliambord « un édilice gothique », ou quand il fait de Cuvier « un naturaliste wurlembergeois », sans doute il plaisante, et c'est qu'il veut égayer la monotonie d'une longue nomenclature de départements et de villes; mais, dans ces artifices d'ethnographie, dans ces insinuations perfides, je crains qu'il ne soit trop aisé de voir toute une théorie naïve d'impudence, tout un système d'ambition qu'on dirait que, dès à présent, l'Allemagne s'exerce à justifier dans l'avenir. On le reconnaît à l'accent de colère frémissante et contenue que prend le style du géographe quand il parle de la Lorraine. Tl cite quelques paroles de Arndt qui datent de 1843, et continue lui-même en ces termes : « On pourrait ajouter que ces Lorrains, race d'ailleurs honnête et laborieuse, ont importé par-delà la frontière la [dupart des défauts allemands, sans acquérir par compensation aucune des qualités aimables du Français. Dans l'orgueil de leur passion, ces Lorrains, qui cependant nous ressemblent de si près, s'imaginent que nous devrions nous trouver trop heureux, nous

autres Allemands, d'être asservis et plies sous eux. Rien n'est plus significatif, rien ne saurait mieux caractériser l'attitude qu'ils ont prise en face de leur patrie d'origine que cette protestation contre l'annexion allemande, le premier acte de leur politique dans le Reichstag allemand. >

Ne sent-on pas bien dans ces quelques lignes le dépit, la sourde irritation d'être réduit à s'avouer que depuis cinq ou six ans, dans ces nobles provinces, la germanisation n'a point avancé d'un pas, et que le souvenir de la patrie française y survit encore dans tous les cœurs? Cette ténacité du souvenir, voici dans le manuel même, tout à point pour l'expliquer, un mot bien caractéristique et qui nous venge de toutes les railleries, c'est que « tout ce que les Français ont accompli de grand dans le domaine des sciences ou des arts, a toujours eu pour résultat le progrès de l'intelligence en général et non pas seulement celui de l'esprit français en particulier. » Le lecteur n'apprendra pas sans intérêt que la parole tombe de haut, puisqu'elle est de M. de Roon, auteur d'un manuel de géographie classique en Allemagne, et depuis ministre de la guerre*. Je fais peut-être erreur et j'interprète certainement à faux, mais il me semble qu'on nous donnerait à choisir la formule d'éloge qui nous flatterait le plus, vraiment nous n'en voudrions pas d'autre, et nous l'estimerions

1. C*cst ici un curieux exemple des préoccupations pratiques d« la science ailemande. On y traite V Ethnographie comme Introduction à la géographie politique. Voyez Peschel, Volkerkunde, 1876.

au-dessus de toutes les métaphores usées dont la vanité de nos voisins est si prodigue et leur langue si libérale, toutes les fois qu'il s'agit de faire un parallèle de nos défauts et de leurs vertus.

Pourquoi n'ajouterais-je pas que, dans Tamertume présente, il y a quelque plaisir à songer que, si les Allemands connaissent si bien nos défauts, c'est que nous avons en tout temps fait gloire et parade, pour ainsi dire, de les avouer, de les railler nous-mêmes, et quelque joie maligne à considérer que. s'ils connaissent si bien leurs qualités, c'est que nous avons pris comme à tâche depuis madame de Staël, de les proclamer et de les honorer jusqu'à satiété des amours-propres germaniques. Aujourd'hui même, ouvrez nos livres de géographie : vous n'y trouverez pas un seul mot d'iniure. à peine un témoignage de rancune. On vient de voir ce qu'ils enseignent de nous à la jeunesse de leurs écoles, et je n'ai pas tout cité.

Le premier mouvement était de rire, le second est de réfléchir et de comparer. On pardonne d'abord quelque chose à l'enivrement du triomphe ; il y a un apprentissage de la gloire, et ce n'est pas une petite afTaire que de savoir porter sa fortune. Surtout on rejette bien loin la pensée d'accuser tout un grand peuple de la maladresse ou de la perfidie de quelquesuns. On sait que de tout temps il s'est trouvé de l'autre côté du Rhin des hommes d'esprit et de sens pour se moquer de l'appétit des Mangeurs de Français. On refuse d'admettre que la rancune des vainqueurs

puisse durer au-delà des rancunes du vaincu. Pourtant fermerons-nous les yeux à la lumière? Ce que pense de nous M. Ilummel, on Ta vu; l'ouvrage de Daniel ne nous est guère plus amical, ni sans doute celui de M. Sc.hlichting : voilà pour ceux qui sont à notre connaissance. Et ce ne sont pas là des pamphlets, des brochures d'occasion et de circonstance, ce sont des livres d'enseignement et de lecture courante, qui représentent plusieurs années de travail et de compilation, je dirais presque une vie consacrée tout entière à la géographie. Daniel étail « professeur et inspecteur adjoint au gymnase royal de Halle », M. Schlichling est professeur à la Realschule de Kiel, M. Hummel est un professeur de séminaire; on voit que c'est bien renseignement que reçoit la jeunesse allemande, à tous les degrés de Tinstruction secondaire.

Encore s'ils étaient de bonne foi! Certes nous ne demanderions pas mieux que de le croire; le moyen cependant, quand nous découvrons dans leurs livres des rapprochements de chiffres où nous apprenons que la France ne compte qu'environ 400 ou 500 établissements d'instruction secondaire, tandis que l'Italie en compterait près de 900 * ? le moyen quand, après

i. L'Italie répond d*aiUeurs comme il convient à ces provocations gracieuses. Une revue s'est fondée tout récemment à Florence sous le titre de Revue internationale; internationale, c'està-dire, d'après le sous-titre : britannica, germanica, slava. De la France, pas un mot, si ce n'est pour constater que le temps est venu de se soustraire à l'influence qu'elle prétendait exercer sur la science et la littérature italiennes.

avoir parcouru cette singulière statistique de la population de la France, allant aux provinces baltiques de la Russie, par curiosité bien naturelle, on y Irouve à peine mention, çà et là, de l'élément germanique, et pas un mot de ces populations luthériennes dont les souffrances ont permis de dire « que le martyrologe des protestants de la Baltique n'était pas moins lamentable que celui des catholiques de Pologne* i> ? Que signifie donc alors ce travestissement de la géographie et de l'histoire? De la géographie, quand sous prétexte de généalogie germanique on ne consent à reconnaître de vertus ou de qualités de caractère et d'esprit dans le monde que celles qu'y ont apportées les Germains.

Ah! tournez-vous, de grâce, et Ton vous répondra.

C'est-à-dire, ouvrez vos annuaires et daignez y compter une bonne fois, — depuis M. Dubois-Reymond jusqu'à M. de Talleyrand-Périgord, — ce que vous y rencontrerez de noms d'origine française. Et quant à l'histoire, abandonnez donc une bonne fois ce sophisme suranné du barbare d'outre-Rhin régénérant le monde romain, tandis qu'il est plus clair que le jour que les grandes invasions des premiers siècles de l'ère chrétienne n'ont eu pour résultat que de dessécher dans son germe cette civilisation gallo-romaine qui se dégageait des débris de la civilisation romaine expirée.

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