De Beaurepaire, Recherclies, etc
et du recrutement des autels que les pères du concile enjoignaient la multiplication des écoles. Non pas, à la vérité, comme on l'a soutenu, « que l'esprit du clergé catholique soit entièrement opposé aux progrès des lumières et delà raison », et non pas que l'Eglise, en aucun (emps, ait négligé la cause de Tinstruction ; mais parce qu'à des attaques nouvelles il fallait opposer une tactique nouvelle. « J'affirme, avait dit publiquement Luther, que l'autorité a le devoir de forcer ceux qui lui sont soumis à envoyer les enfants à l'école... C'est pourquoi je veille, autant que j'y puis veiller, à ce que tout enfant en âge d'aller à l'école y soit envoyé par le magistrat. » Le concile suivait le protestantisme sur son propre terrain, et retournait contre lui ses propres armes.
Les historiens de l'instruction primaire auront à rechercher si d'ailleurs les pays protestants ont suivi le conseil de Luther aussi fidèlement, et surtout aussi promptement, qu'on se plaît quelquefois à le dire. Ils trouveront peut-être de bonnes raisons d'en douter. Ils ne feront pas mal encore d'examiner pourquoi le protestantisme naissant devait nécessairement prendre en main, comme on fait une cause urgente, la cause de l'enseignement populaire. Je recomma de à leiir attention ce texte d'un réformateur : « La grande majorité reçut avec empressement la doctrine où l'on enseigne que ce par quoi nous sommes justifiés, c'est la foi et nullement les bonnes œuvres,poi*r lesquelles ils ne se sentent pas a moindre inclination, » On dut remplacer,pour cr 'a
grande majorité,» parla discipline de l'école, cette discipline des bonnes œuvres que la doctrine célèbre de Vimputation était venue détruire. Où Ton avait 6té le frein qu'imposait aux passions l'enseignement du dogme catholique sur l'absolue nécessité des œuvres et Tobligation de travailler soi-même à son salut, il fallait bien en mettre un autre pour brider la malice humaine, et le protestantisme, comme la société laïque aujourd'hui, s'imagina l'avoir trouvé dans l'instruction populaire.
Admettons cependant qu'on ne scrute les intentions de personne, et contentons-nous de dire que, si le protestantisme s'imposa la loi de répandre abondamment l'instruction, le catholicisme suivit sans retard l'exemple qu'on lui donnait.
Je vois qu'aux états-généraux d'Orléans, en 1568, le tiers-état demanda n qu'une prébende fût affectée, dans chaque église cathédrale ou collégiale, à l'entretien d'un précepteur qui aurait pour charge d'instruire gratuitement la jeunesse et sans salaire }>. La noblesse alla plus loin. Le tiers état n'avait demandé que Vinslruction gratuite, la noblesse demanda Vinstruction obligatoire^ en demandant que le clergé prélevât sur le revenu de ses bénéfices « une contribution pour stipendier des pédagogues et gens lettrés en toutes villes et villages... » et que les pères et mères a fussent tenus, à peine de Vamende^ envoyer leurs enfants à ladite école >. Ces vœux n'obtinrent qu'une médiocre satisfaction. Les premiers états de Blois, en 1576, et les seconds.
en 1588, les reriouyelèrent expressément. Cette fois^cc fut le clergé qui prit Tinitiative et qui demanda € que. dans tous les bourgs et même dans les villages, les évéques instituassent un maître, précepteur d*école. pour instruire la jeunesse, lequel serait stipendié pai les paroissiens, tenus de faire instruire leurs enfants^ D. Malheureusement, dans ces années de luttes civiles, compliquées de guerres étrangères, les circonstances ne se trouvèrent pas de sitôt favorables à la réalisation de ces louables intentions.
Ici se place dans notre histoire, non pas une c réforme, T> mais, comme disait Bossuet, une « réformation i de l'église nationale, une renaissance de la discipline religieuse et de la ferveur chrétienne, à laquelle on n'a pas peut-être accordé toute l'attention qu'elle mérite. On n'a pas fait la part assez belle aux Bérulle, aux saint Vincent de Paul, à tant d'autres, et à l'histoire de leurs fondations. Port-Royal non plus et le jansénisme ne tiennent pas dans nos histoires le rang qu'ils devraient tenir. On s'élève de nos jours, et l'on a raison, contre cette manière d'écrire l'histoire qui se réduirait à mentionner des dates et des faits; on demande, et c'est justice, que le peuple ait son histoire aussi ; mais l'histoin des idées, l'histoire des idées religieuses et morales sur Wt, ne saurait non plus nous être indifférente ; oi plutôt, n'est-ce pas la véritable histoire? Or, en cei
1. Voyez les texieg dans V Histoire des états-généraux, de Georges Picot.
belles années, où du Lruit de leurs grandes actions les Henri IV et les Richelieu remplissent le devant de la scène, toute une forte génération grandit, qui sera la génération du siècle de Louis XIV, et dont la piété put bien connaître, il est vrai, toutes les défaillances, mais fut, en somme et tout pesé, si profondément sincère. C'est alors que se. fondèrent toutes ces grandes congrégations qui toutes ou presque toutes se donnèrent pour tâche la diffusion de renseignement.
Le pouvoir royal, pour lui, ne s'occupa sérieusement de l'instruction primaire que lorsqu'il y vit, à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, un moyen de pallier les désastreuses conséquences de ce grand coup d'état. Il ne suffisait pas d'avoir chassé les ministres, il fallait les remplacer. C'est à cette occasion que l'ancienne monarchie posa le principe de l'enseignement obligatoire : « Enjoignons à tous pères, mères, tuteurs et autres personnes qui sont chargées de l'éducatit n des enfants, et nommément de ceux dont les pères el mères ont fait profession de la religion prétendue réformée, de les envoyer aux dites écoles et au catéchisme jusqu'à l'âge de quatorze ans. ^ La déclaraticn est de 1698. Une déclaration de 1724 réitéra les mêmes prescriptions, et chargea de plus les « procureurs fiscaux de se faire remettre tous les mois a liste des enfants qui n'iraient pas aux écoles, afin de faire poursuivre les pères, mères, tuteurs et curateurs chargés de leur éducation .» Que des écrivains, entraînés par l'esprit de parti, citent ces textes sans
112 HISTOIRE ET LITTfillATU RE.
autre commentaire, et qu'ils présentent ces déclaralions, assez remarquables d'elles-mêmes, comme des déclarations ou édits sur Tinstruction, dont la diffusion de l'enseignement serait le seul but, je ne m'en étonne pas, mais je ne comprends pas pourquoi M. Babeau s'écarte ici de son impartialité habituelle. Car ce n'est vraiment pas assez de diie « que Louis XIV, pourfaire élever les enfants des protestants dans les principes do catholicisme, n'hésita pas à décréter pour tous l'instruction primaire obligatoire :»• Il fallait dire encore que la longue Déclaration de 1698 d'où l'on fait cet extrait était intitulée: D^c/ara^ion concernant la religion. Il fallait rappeler surtout que la Déclaration de 1724 est cette déclaration fameuse contre les protestants, où le duc de Bourbon, le méprisable amant de la marquise de Prie, s'imaginait, dans sa férocité naïve, continuer la tradition de Louis XIV, en aggravant les dispositions de l'édit de 1685. Que sert-il en vérité de dissimuler les choses, et ne se trouvera-t-il pas toujours quelqu'un pour les rétablir dans leur vérité? Oui, ce fut dans un intérêt politique, dans une intention de prosélytisme religieux que le gouvernement de Louis XIV et le gouvernement de Monsieur le Duc s'occupèrent de l'instruction primaire. Eh bien, que nous importe? Ils s'en occupèrent : voilà le fait. Un grand bien sortit d'un grand mal, si l'on veut. En futil moins un bien ? Je pourrais demander quel est le prince ou le gouvernement qui ne mêle pas à ses intentions les plus gônérjuses quelques vues d'intérêt
et de prosélytisme politique. Je pourrais demander si, dans le temps où nous sommes, ceux qui réclament avec le plus d'ardeur l'instruction obligatoire voudraient nous donner à croire qu'ils travaillent à la propagation des idées qu'ils détestent? Ceci serait nouveau dans le monde. Mais je me contenterai de demander si nous avons des opinions pour les garder ou pour les répandre? Poser la question, c'est l'avoir résolue. Ni la parole ne vaudrait la peine d'être parlée, ni l'instruclion d*être distribuée, si la parole et l'enseignement n'étaient pas le légitime instrument de domination des intelligences et des âmes.
Aussi, pendant tout le xviii" siècle, voyons-nous les évêques travailler de toutes leurs forces à l'établissement des petites écoles. « Nous exhortons les curés, dit un évêque de Grenoble, de s'appliquer à l'établissement des petites écoles dans les paroisses par toutes les voies que la charité leur inspirera. > L'évêque de Boulogne s'exprime en ces termes : « Convaincu que rien ne contribue davantage à former de bons chrétiens que la bonne éducation des enfants, nous croyons aussi que rien ne mérite plus notre attention et celle des curés que l'établissement des maîtres d'école... Nous désirons qu'il yen ait un dans chaque paroisse de notre diocèse, qui ait soin de tenir bonne école. > L'évêque de Dijon, moins verbeux, ne « désire > ni n'exhorte, il ordonne : < S'il se trouve dans notre diocèse quelques paroisses qui soient sans recteur d'école, nous ordonnons aux curés et vicaires desdites
lu HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
paro'sses de veiller à ce qu'il en soit établi. > Ils vont plus loin. Le gouvernement de Louis XIV, depuis 1685, avait affecté les biens des consistoires protestants ou des religionnaires fugitifs « à l'établiss.ment de recteurs ou de maîtres d'écoles, > de préférence à toute autre affectation, et plutôt même « qu'à la réparation des églises. > Les évéques entrent volontiers dans cette pensée. « Inspirez, disent les statuts synodaux de Toul et de Châlons, inspirez à ceux qui veulent faire des fondations au profit de l'église, de les attribuer à celte bonne œuvre, » de l'établissement des écoles. La Correspondance des intendants avec les contrôleurs généraux nous signale en effet, dans tel village de quaire-vingts feux et de trois cents âmes environ, des « fondations considérables > en faveur des écoles. On trouvera dans un livre de M. de Fontaine de Resbecq, pour la seule province de Flandre, une quantité considérable de ces « fondations ». Tantôt ce sont des nobles, comme en 16G0*, Louis de Croix, écuyer, seigneur de Gourguemez, qui donne un capital de 28,000 florins pour l'entretien et Tinslruction de « douze pauvres orphelins » ; tantôt c'est un prêtre, comme en 1686, Denis Francquet, qui complète l'œuvre de Jean Lenglart, chanoine de Séclia, en « érigeant une école de filles en même forme de l'école de garçons présentement établie par les biens » de ce dernier; tantôt c'est une simple bourgeoise, comme en 1688,
!• Quelques années, par cons<5qucnt, avant la réunion.
« Jeanne Ramery, veuve du sieur Beaudoin Sturtellaghem, en son vivant marchand, » laquelle lègue une renie et une maison dans laquelle « trois filles dévêtes et craignant Dieu seront tenues de recevoir les pauvres honnêtes filles n'ayant moyen de payer écolage jusqu'au nombre de cent cinquante >.
Je ne voudrais certes pas exagérer la valeur de ces citations ni l'importance de ces menus faits. On pourrait sans peine les multiplier, mais il faut bien avouer que de ces fondations le grand nombre sont plutôt fondations charitables que fondations scolaires. Il n'est pas douteux pourtant que dans ces modestes écoles on apprît pour le moins la lecture, l'écriture, un peu de calcul peut-être, et dans les grandes villes, un métier. D'autre part, à défaut de la sollicitude des pouvoirs publics, les habitants même des campagnes connaissent et apprécient déjà les bienfaits de l'instruction. Nous voyons dans la Correspondance des contrôleurs généraux que l'un des premiers soins d'une humble commune, déchargée de ses dettes et libre désormais de sa petite fortune, est de se procurer un maître d'école, ou de traiter avec quelqu'une des grandes congrégations enseignantes, oratoires et jésuiles. Vers le milieu du siècle suivant, on s'adressera de préférence aux frères de la doctrine chrétienne. A la campagne, voici comment se passent les choses. Les notables habitants de l'endroit se réunissent, annoncent à la ronde ou font annoncer par leur curé l'intention qu'ils ont ou de nommer, ou de remplacer un maître
d'école, et parmi les candidats qui se présentent, en choisissent un à Téleclion, sauf d'ailleurs approbation de l'intendant. Car on votait beaucoup, sous l'ancien régime, dans la commune rurale; on y votait même trop. Je veux dire qu'il n'était pas toujours sans danger que ^ la sage-femme » fût élue par les matrones de la localité. M. Babeau nous apprend qu'en 1788 l'usage subsistait dans cent cinquante paroisses de lasubdélégation de Bar-sur-Aube sur cent soixante-dix. Il subsistait aussi, dans les villages de Lorraine, d'après le livre de M: l'abbé Mathieu. Dans les dernières années du XVIII' siècle, on essaya de porter remède à l'insuffisance notoire de ces sages-femmes improvisées, en instituant des cours gratuits d'accouchements. On a constaté l'existence de ces cours à Moulins, Alençon, Rouen, Albi, Nancy. En 1784, pour le diocèse d'Albi, quarante-trois femmes y assistaient régulièrement*.
Quant à la nomination du maître d'école, elle se faisait par les notables, «: à l'issue de la messe paroissiale ». Elle était quelquefois authentiquée par un acte en forme, véritable contrat qui stipulait expressément les obligations du maître et les émoluments consentis par la communauté. Quelques-uns de ces actes ont été publiés : l'un par M. de Fontaine de Resbecq, il est daté de 1777, pour le département du Nord; l'autre, pour le département de l'Aube, par M. Babeau, il est daté de 1712. Dans certaines localités, une sorte