‹ Histoire et littérature, Volume 3Chapitre 11 sur 27 · LES TRAVAUX DE M. DE BKOGLIE · texte numérisé non relu

LES TRAVAUX DE M. DE BKOGLIE

peut dire qu'elles agissent à la façon des forces de la nature,

Qu(B mare, quse terras, quœ denique nubila cœU Yerrunt, ac subito vexantia raptant,

il est permis de croire qu'elles aient échappé à cette action directe et effective des hommes.

Ajouterai-je même que, si l'histoire politique ou militaire a pu paraître souvent ingrate, c*est peul-êtr.i pour n'avoir pas toujours fait le compte qu'il eût fallu, dans une opération de guerre ou dans une négociation diplomatique, de la personnalité propre de ceux qui les ont conduites ? M. de Broglîe avait trop le sens de l'histoire et celui de la réalité pour tomber dans cette erreur commune. Aussi, dans ces quatre volumes^ sont-ce bien les volontés ou les passions des hommes qui engendrent les événements ; et, d'un seul et même coup, le livre y gagne en valeur dramatique ce qu'il y gagne en vérité humaine. De combien s'en est-il fallu que la retraite de Prague, au lieu de ce qu'elle fut, ne fût peut-être qu'une honteuse capitulation ? Uniquement de ce qu'il demeurait encore de vigueur, de résolutioi' d'esprit dans le corps malade de Belle-Isle ou dans la machine usée du vieux maréchal de Broglie. El, en même temps que l'intérêt que nous prenons toujours au spectacle d'une volonté qui se déploie, c'est ce qui fait ici le drame et la leçon de la retraite de Prague. Mais de combien s'en est-il fallu que la première campagne de Louis XY, se terminant par une

grande victoire, ne changeât la fortune de la guerre, celle de la France même, et l'avenir, par conséquent ? D*un accès de fièvre, et, quand il fut passé, de ce que la maladie avait révélé, dans ce prince à qui Ton voulait croire encore, d'irrémédiable faiblesse et d'irrésolution invincible.

En signalant, dans le livre de M. de Broglie, à côté de la philosophie générale des événements, celte subtile psychologie des petites causes, c'est d'ailleurs un nouveau mérite que j'en indique : la variété des tableaux et la diversité du ton. Il est d'autant plus remarquable qu'il est aujourd'hui plus rare. La monotonie règne dans Técole nouvelle : une intrigue de cour s'y raconte avec le même style qu'une négociation diplomatique, et l'on y parle des amours de Louis XV avec le même sérieux que de la bataille de Jlosbach ou du traité de Paris. J'en sais bien l'une au moins des raisons. C'est encore la fureur de traiter, comme on dit, scientifiquement l'histoire. De même donc que le naturaliste ne croit pas qu'aucun être vivant soit indigne de son attention, ni surtout que sa masse puisse faire d'un éléphant un objet plus intéressant qu'un ciron,de môme, aux yeux de l'historien, - c'est assez qu'un fait se soit passé pour qu'il ait droit de cité dans l'histoire. Mais, de même encore que le naturaliste, dans ses classifications et dans ses descriptions, ne fait pas la place plus large au cèdre qu'à rhysope et qu'il en parle exactement du même ton, de même aussi l'historien, quelque sujet qu'il traite.

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le traite par une rigoureuse application de la même méthode.

Rien ne serait plus facile que de. montrer ici, comme plus haut, le vice de cette comparaison de l'histoire de Thomme avec celle de la nature. Il suffira de dire que l'homme n'a d'histoire qu'autant qu1l se dégage lui-même et se sépare du reste de la nature. J'ajouterai qu'en déformant les proportions des événements et les ramenant tous, par ce moyen, à la même échelle, on altère ce qui est un des principaux objet de l'histoire : les rapports des événements. Et 4^'est en outre, on le voit bien, la ruine même de l'histoire comme art, n'y ayant vraiment d'art qu'à la condition d'un peu de perspective, de lumière, de couleur et de diversité. Heureusement pour nous que l'artiste, en M. de Broglie, n'est pas au-dessous de riiistorien. Sans que l'unité du sujet y perde rien, chaque chapitre, dans ces quatre volumes, a sa couleur et vraiment son individualité. Du ton de la plus éloquente émotion, noble sans rhétorique et clialeur<;use sans déclamation, comme dans la Retraite de Prague, le duc de Broglie passe à celui du plus élégant badinage ou de la plus pénétrante ironie, comme dans la Mission de Voltaire à Berlin ou comme dans la. Maladie du roi. Et, dans l'un comme dans l'autre cas, c'est le même accent de justesse, la même et rare appropriation de l'expression au sujet, la réalité de l'histoire avec les alternatives de ses combinaisons tour à tour tragiques ou amusantes*

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Pour y réussir, il ne fallait pas moins que cette extraordinaire souplesse de style que le duc de Broglie, ainsi que nous Tavons indiqué, semblerait avoir surtout acquise au contact et comme dans le maniement des affaires, dans Tintervalle qui sépare ces quatre derniers volumes des premiers chapitres du Secret du roi. Les premiers chapitres du Secret du roi remontent à quinze ans bientôt. Qu'il fût capable des hautes généralisations historiques et de la grave éloquence que demande la grande histoire, c'est ce que le duc de Broglie avait prouvé, — sans parler l'i»; A^ sQj) premier livre, — dans et dès ses premières s diplomatiques. Et le Secret du roi nous fait connaître non moins capable de démêler 'il peut y avoir quelquefois, ce qu'il y a com* [nent de nature assez délicate, pour ne pas uspecte, dans ce que Ton appelle une intrigue ur. Mais ici ces deux qualités, si diverses ou si contradictoires, apparaissent fondues enseme puis-je pas dire pour la première fois, quand ge aux deux beaux livres à côté desquels j'ai jvoir placer d'abord celui jie M. de Broglie : la ution d'Angleterre et les Négociations relatives succession d'Espagne^ deux modèles de l'art re l'histoire, mais le premier peut-être un peu I et le second un peu académique?

st que personne de nous n'échappe entiëreu^ent lûuences de son temps ni ne les domine de si [u'il ne finisse par y céder. Dans l'histoire comme

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ailleurs^ nous voulons de nos jours une manière moins tendue, plus de naturel, moins d'artifice, et une reproduction ou une imitation plus fidèle de la vie. Il sera sans doute piquant que nous en devions le modèle au duc de Broglie. C'est en quoi cependant nous ne conseillerons à personne de vouloir Timiter à son tour, car, pour que la dignité de Thistoire et de l'historien n'y perde rien, il y faut des qualités de goût, de mesure, de finesse, et, par-dessus lout, une aisance native, ou, pour mieux dire encore, une grâce d'état que Ton apporte ou que l'on reçoit, mais qui ne s'acquiert pas.

Il nous reste à souhaiter maintenant que le duc de Broglie continue bientôt et achève une œuvre dont luimême, d'ailleurs,a déjà marqué les limites et ordonné le plan. Après les causes de la guerre de la succession d'Autriche et ses premières phases, l'historien nous doit au moins l'explication dans le même détail des causes de la guerre de Sept ans, afin qu'ainsi, son Frédéric II et Louis X V rejoignant son Secret du roi, nous ayons de la même main l'histoire diplomatique entière du règne de Louis XV. Ceux qui savent combien l'histoire générale du xviii» siècle a été faussée par les écrivains du xviii^ siècle d'abord et les noires ensuite, — et ceux qui ne le savaient pas seraient inexcusables de ne pas ^'empresser de l'apprendre dans les livres du duc de Broglie, — ceux-là, dis-je, mesureront aisément l'intérêt, l'importance, la nouveauté d'une telle œuvre. Et qui pourrait mieux que

lui nous la donner? d'autant qu'assurément, si ce n'est lui, ce ne sera sans doute personne, — par une crainte bien naturelle de s*exposer désormais à la plus inévitable et la plus redoutable des comparaisons.

1er Février 1885.

Et moi aussi, puisque tout le monde en parle et que Toccasion, selon toute apparence, ne s'en représentera plus de sitôt, j'aiy ou je crois avoir quelque chose à dire du théâtre de Voltaire. Ce n'est pas pour le louer, ce n'est pas non plus pour le déprécier, c'est simplement pour l'expliquer, et, en l'expliquant, concilier, si je le puis, les opinions contraires de tant d'honnêtes gens qui l'ont diversement jugé. Délicate entreprise, mais non pas impossible, ou même plus facile qu'on ne se l'imagine, si seulement nous voulions mêler & la critique un peu d'histoire, et dans nos jugements mettre ou tâcher de mettre quelque autre chose que nous-mêmes. Le commencement de la critique est de juger d'abord, pour les approuver

1. Le Théâtre de Voltaire, par M. Emile Deschtntl. Parls^ 1886; Galmann Lévy.

ensuite, mais plus souvent pour y contredire, nos impressions personnelles. Et, si peut-être l'on pensait, — comme je ne serais pas éloigné de le penser pour mon compte, — que ni Zaïre, ni Alzire, ni Mérope, ni Tancrède ne valent un tel effort. Voltaire le vaut sans doute, Voltaire, et, parmi toutes les manifestations de sa prodigieuse activité, ces tragédies sur lesquelles il fondait, avec ses courtisans, ses plus sûres espérances de gloire et d'immortalité.

C'est, en effet, un premier point qu'il nous faut retenir. Si Voltaire, plus d'une fois et de bonne heure, a voulu faire de la tragédie de Corneille et de Racine un instrument de propagande philosophique; s'il n'a c -mposé quelquts-unes de ses meilleures pièces que pour apprendre au vieux Crébillon comment on traite une Sèmimaris ou un Oreste; s'il n'en a même écrit quelques autres, de son propre aveu, que pour les notes qui les accompagnent; cependant il n'en a pas moins aimé, passionnément aimé l'art du théâtre ; et, pour être assuré que l'avenir le placerait au rang de Racine et de Corneille, je ne sais si l'on ne peut dire qu'il eût donné son Dictionnaire philosophique, et Candide ou Zadig par-dessus le marché. Ceux-là seuls ont pu s'y méprendre qui n'ont pas lu sa Correspondance ou qui ne connaissent pas l'histoire de sa vie, attendu que, de l'une comme de l'autre, les choses de théâtre occupent au moins la moitié. Et quel feu! quelle vivacité! quels enthousiasmes et quels désespoirs ! — plus « d'enthousiasmes » quô

de « désespoirs »; — mais quelle conscience î et quo de scrapules ! C'est une bien mauvaise pièce que sa Rome sauvée, mais je doute qu'on ait jamais plus laborieusement peiné sur un chef-d'œuvre, que lui pour la faire si médiocre. Avez-vous lu son Adélaïde Du Guesclin ? Je crains que non ; et cependant il ne Ta pas refaite moins de quatre fois, et nous en possédons trois versions différentes : la quatrième est encoro inédite. Et non seulement il aime à faire des tragédies, mais encore, et presque autant, à les mettre en scène et les jouer lui-même. Qui ne se rappelle ces représentations de Girey, de Potsdam, des Délices, de Ferncy? le chambellan de sa majesté prussienne, sous la figure de s^on Gicéron, plus paré qu'uno châsse,

flomaias! j'aime la gloire et ne veux point in*en taire...

ou le gentilhomme ordinaire de la chambre du roi dans le rôle du vieux Lusignan? Tout en étant un moyen pour Voltaire, avant d'être un moyen, une chaire ou une tribune, le théâtre a été un but, et le plus haut que puisse viser le poète. Et les tragédies elles-mêmes de sa vieillesse en seraient les preuves, au besoin, ce Triumvirat^ ces GuèbreSy ces Lois de Mi* nos, qu'à peine songeait-il à faire jouer, mais où le pamphlet prenait involontairement la forme du théâtre, — parce qu'il n'y en avait pas qui rappelât de plus beaux triomphes ou de plus flatteurs à l'auteur de

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Zaïre, de Mérope, de Tancrède, ni surtout qui lui fût plus familière et plus naturelle.

Lorsque l'on a la passion du théâtre ainsi chevillée dans le corps et qu'après tout on est Voltaire, il est difficile que ce soit une passion tout à fait malheureuse. On ne s'expliquerait pas d'ailleurs, si Voltaire n'avait pas eu quelques-unes au moins des qualités d'un homme de théâtre, comme on dit aujourd'hui, que son siècle l'eût tant applaudi sur la scène et que, depuis sa mort, ses pires ennemis, quelques-uns au moins de ses pires ennemis, lui aient tout disputé, sauf ce don du théâtre. Car, ce n'est pas seulement Marmontel ou La Harpe, ce n'est pas seulement Diderot, l'a'iteur du Fils naturel et du Père de familley c'est Fréron, c'est Geoffroy, c'est l'auteur lui-même des Soirées de Saint-Pétersbourg qui ont cru devoir lui rendre justice en ce point. « Voltaire, avec ses ceiit volumes, ne fut jamais que joli, disait Joseph de Maistre ; j'excepte la tragédie... car je n'entends point contester son mérite dramatique. » Une cabale peut bien faire tomber une pièce, et une coterie en faire réussir deux, mais trompe-t-on ainsi sur leur plaisir jusqu'à trois ou quatre générations d'hommes? Et, pour y joindre les étrangers, ne penserons-nous pas que Goethe savait ce qu'il faisait quand il traduisait Mahomet, qu'il savait ce qu'il disait quand il vantait (f le mérite dramatique >, aussi lui, de Zaïre, de Tancrède, ou d'Alzire; et, nous, si nous voulons être justes pour le théâtre de Voltaire, le point de vue

a-t-il tellement changé que ces témoignages ne soient pas dignes seulement d'être discutés? Mais je prétends, au contraire, que quiconque ne les ? pas discutés, celui-là pourra sans doute parler d théâtre de Voltaire, il pourra même en parler agréablement, il n'en aura rien dit de solide, ni qui mérite à son tour d'arrêter ceux qui repasseront sur ses traces.

En réalité, c'est que Voltaire n'eut pas seulement quelques-uns des dons qui font l'homme de théâtre, mais il fut vraiment un auteur dramatique, ayant, avec le goût, Tinslinct de la scène. On n'ira pas le chercher dans les Lois de Minos ou dans les Gitèbres^ évidemment, et encore bien moins dans Saill ou dans la Mort de Socrate. Ajoutons, si Ton veut, selon le mot d'un homme d'esprit, que ses tragédies antiques, à l'exception i' Œdipe et de Mérope, ne dépassent pas de beaucoup ce qu'on pourrait attendre d'un régent de collège translatant en vers français la prose de Gicéron ou les vers de Sophocle. Elles sont déjà de la famille des tragédies de Ponsard. Hais l'auteur ôe ZaïrCy A'Alzire, de Sémiramis, de l'Orphelin de Chine, de Tancrède est certainement un habile homme, qui connaît son métier, qui possède son art, un esprit fécond en ressources, ingénieux et agile, qui peut-être abuse de certains moyens plus romanesques qi»e tragiques, — et notamment, comme Crébillon, des déguisements ou des reconnaissances, ou encore, comme depuis lui, de t la croix de sa mère » , des agitations et des explosions de l'amour maternel.

— un inventeur, en somme, de qui datent beaucoup de choses^ et un Dumas père, en un mot, ou un Eugène Scribe au xviii* siècle. Ce qui manque à Zaïre ou à Tancrède, je le sais, j'essaierai de le dire tout à rheure, et il s'en faut que ce soient deâ chefs-d'œuvre. Sont'Ce même des pièces bien faites ? J'aurais besoin , avant d'oser le dire, de consulter un homme de l'art. Hais ce sont des intrigues adroitement combinées, d'un réel intérêt romanesque, émouvantes à suivre, qui donnent satisfaction à cet instinct de curiosité que nous portons au théâtre, que n'avaient peut-être assez consulté ni Molière ni Racine; et, derrière la toile, si des yeux exercés découvrent aisément la main qui dispose, entremêle et dénoue tous ces fils, on ne peut nier au moins que ce soit une main singulièrement prompte, ingénieuse et experte. Entre Crébillon, au commencement du siècle, et Beaumarchais à la fin, voilà d'abord ce que ses contemporains ont applaudi dans Voltaire : l'art ou la science du théâtre, et le don de l'auteur dramatique.

Il a eu d'autres qualités. J'ai vu que l'on s'égayait de cette « extension géographique », si je puis ainsi dire, qu'il a donnée aux mœurs de la scène française, en osant tour à tour y produire des « chevaliers français », des Persans, des Arabes, des Péruviens et jusqu'à des Chinois. Mais sait-on bien^que^ sans parler des Alexandre et des Annibalj des Didon et des Cléopdtrey cette même scène, en cent cinquante ans, n'avait pas vu paraître moins de douze tragédies sur

les Labdacîdes, y compris VŒdipe de Voltaire luimême, et guère moins d'une vingtaine sur la seule famille des Atrides? C'était beaucoup. On loue les romantiques, et non pas sans raison, quoique avec excès, de leurs recherches de cotdeur locale et de leurs tentatives de restitutions historiques. S'il n'y a rien de moins péruvien que le Zamore de Voltaire, ni rien de moins tatare que son Gengiskan, moquons-nous-en donc, j'y consens, mais pas plus que des seigneurs anglais d'Alexandre Dumas ou des brigands espagnols d'Hugo; et laissons-lui l'honneur, puisque enfin c'en est un, d'avoir essayé le premier d'élargir ou de reculer notre horrzon dramatique.

Je regrette, pour moi, la part que le spectacle a prise dans le théâtre moderne, le spectacle, c'està-dire le décor, le mobilier, le costume ; et, s'il faut opter, je suis de l'école qui se contentait d'une « conversation sous un lustre », comme on a défini quelquefois la tragédie de Racine. Mais combien sommes-nous de cette école en France? Et sur quoi nous appuierions-nous de solide pour nier qu'après tout le plaisir des yeux soit l'un au moins des éléments du plaisir dramatique? Et, si nous ne pouvons ni ne voulons le nier, n'est-il pas vrai qu'en variant le lieu idéal de la scène, c'est Voltaire qui a opéré la transformation des anciennes habitudes? Et je dis qu'il a certes moins fait pour l'opérer en débarrassant les planches des jeunes fats qui les encombraient qu'en choisissant des sujets comme Zaïre, comme Alzire^ comme

rOrphelin de la Chine, — assez difficiles à jouer en gants blancs et en robes à paniers.

Maintenant, dans ces sujets eux-mêmes, s'il n*a. pas toujours su tirer des situations qu'il avait trouvées tout le pathétique latent qu'elles contenaient, pourquoi ne dirions-nous pas ce qu'il a su pourtant mettre, lui,rauteur de Candide et des Om /les du comte de Chesterfieldy de réelle sensibilité? Oui! le mol ne semble guère lui convenir, d'abord; et, en effet, qui sera sec, si Voltaire fut sensible? Et cependant oh avouera que dans ses tragédies, — je ne suis pas le premier à en faire la remarque, — les jolis vers abondent, vers heureux, vers charmants, qui partent, qui ont l'air de partir du cœur :

Je me croirais haï d*ôtre aimé faiblement...

{Zaïre.) L*art n'est pas fait pour toi, tu n*cn as pas besoin,

(Zaïre.) Pars, emporte avec loi mon bonheur et ma vie...

(Ahire.) Mon eœup peul-il servir d'autres dieux que les tiens ?. . .

(Zulime.) Qu*il est dor de haïr ceux qu'«n voudrait aimer!..,

Alahomet.) La patrie est aux lieux où l'Ame est enchaînée...

{Mahomet.)

C'est qu'à dire le vrai, quand on essaie de le voir tel qu'il fut, créature nerveuse, irritable et vibrante à l'excès, nul n'a été plus facile que Voltaire à toutes

les émotions. L'effet n'en dure jamais longtemps chez lui, ni ne va bien profondément, mais il les éprouve toutes avec une soudaineté, une rapidité, une vîva« cité singulière, et une femme ne passe pas plus vite du découragement à l'espoir ou un enfant des larmes au sourire. C*est ainsi que, si je m'explique Tassemblage en lui de tant d'hommes différents, je n'ai pas de peine à comprendre, qu'ayant d'ailleurs écrit tant de pages parfaitement cyniques, il ait néanmoins pu trouver de tels vers. Un physiologiste dirait que cette irritabilité de nature est la base physique de la sensibilité; et la sensibilité de Voltaire n'est peut-être qu'à la surface, mais elle est bien réelle, et l'accent en est bien sincère, communicatif et touchant.

Allons plus loin, et convenons que, dans quelquesunes au moins de ses meilleures tragédies, cette sensibilité pénètre, échauffe, anime le«ujet tout entier: € Il me semble, a dit un bon juge, Alexandre Vinet, que, pour le pathétique pénétrant et même navrant, et pour l'éloquence abandonnée et d'effusion. Voltaire a peu de rivaux... Il réussit mieux que personne à inspirer de la sympathie pour ses personnages. En ce point.» il surpasse peut-être Racine lui-même... Voltaire me para t posséder à fond le don d'exciter et d'approfondir la pitié. Il n'intéresse pas seulement, il désole. » Et je trouve que Vinet a raison.

Jamais Iphigénie en Aulido immolée n'a fait couler autant de larmes que mademoiselle

iW HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

Gaussin sous les traits de Zaïre, ou mademoiselle Clairon sous ceux d'Aménaïde; et Tîntérêt que Ton prend aux personnages de Racine n'est sans doute pas moindre, mais il est autre. Qui donc a dit que ce qu'il admirait le plus dans les chefs-d'œuvre de la scène française du xvii^ siècle, c'était encore qu'il se fut trouvé un public de théâtre pour les goûter et pour y applaudir? Les personnages de Racine sont plus près de nous que ceux de Corneille, mais ceux de Voltaire sont encore plus près, moins énergiquement caractérisés, d'un trait moins net et moins profond, moins vrais surtout, mais toutefois plus semblables à nous, plus voisins de notre faiblesse, et, comme tels, plus touchants. On l'a déjà fait remarquer plusieurs fois : avec le Télémaque de Fénelon, avec les sermons de Massillon, avec les comédies de Marivaux, avec les romans de Prévost, vers le commencement du xviii* siècle, une veine de sensibilité toute nouvelle s'insinue dans l'esprit français, c II faut de la tendresse et du sentiment. » Une sympathie nous gagne, une pitié nous prend des maux d'autrui, laquelle certes n'était pas étrangère aux grands écrivains de l'âge précédent, mais dont leur bon sens impitoyable (c'est le cas de le dire) et leur morale un peu janséniste croyait devoir surveiller sévèrement l'expression. Au xvii* siècle, il n'est pas seulement de mauvais goût, mais il passe pour dangereux de se laisser aller à toute sa sensibilité. Les contemporains de Voltaire se font, ûu contraire, plaisir et honneur de s'y abandonner, non

éedement un plaisir, mais une Aolupté même, et plus qu'un honneur, je veux dire une vertu. Et c'est en * essayant de donner une satisfaction littéraire à ce goût de son temps que Voltaire, qui est de son temps, mérite la leuange d'avoir vraiment ajouté quelque chose à Fart de Racine et de Corneille.

Je pourrais m'étendre longuement sur ce thème. Un caractère essentiel de la tragédie de Corneille et de Racine, c'est, à mon sens, le peu de prix ou d'importance que leurs héros, le public du xvii* siècle, et le poète lui-même y semblent attacher à la vie des autres. On y tue avec une facilité prodigieuse; la légende ou l'histoire y justifient les pires horreurs; et le bonhomme Corneille n'est pas plus ému de l'épouvantable catastrophe de sa Rodogune que le tendre, l'élégant, le délicat Racine de celle de son A thalie. Au contraire, l'âme cachée de la tragédie de Voltaire, le principe diffus de sa sensibilité, la source de son faihètique, c'est l'importance qu'il donne, c'est le prix qu'il met à l'existence humaine, si considérable à ses yeux que la passion en peut bien excuser quelquefois, mais que rien au monde, ni jamais, n'en saurait justifier la suppression violente : Voltaire a l'horreur du sang. Il ne lui paraît donc nullement ridicule, mais aatarel, mais humain^ mais utile que l'on plçure,

.... de ce pauvre Holopkerne

Si méchamment mis à mort par Judith;

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et, de fait, sous les noms d'Orosmane et de Zamore, de Tancrède et de Zamti, comme sous ceux d'Aménaïde ou de Zaïre, il s'efforce précisément à nous émouvoir pour autant d'Holophernes. Et je veux bien que ce ne soit pas là le grand art, — dont on pourrait dire, je crois, que l'objet est de nous soustraire un temps aux conditions de notre vie mortelle, — mais je ne vois pas pourquoi ni comment on nierait que ce soit de l'art. Si ce n'en est pas dans Mahomet ou dans VOrphelin de la Chine, ^ c'en est assurément dans Alzire ou dans Tancrède; à moins que l'art, pour mériter son nom, ne doive être impassible ou plutôt inhumain. Et, quand ce ne serait pas l'éternel honneur de Vtltaire, — au prix même de quelques rapsodies, comme OlympiCy par exemple, ou le Triumviraty — que de nous avoir enseigné le respect de la vie humaine, il resterait vrai qu'au théâtre, en mêlant Témolion humaine à l'émotion d'art, il a remué le premier quelques fibres que ses prédécesseurs avaient oublié ou négligé de toucher.

Humanité, sensibilité, don d'intéresser et de plaire, recherche heureuse de la nouveauté, instinct et science de la scène, voilà beaucoup de qualités, et assez rares, si rares même qu'au xviii* siècle^ et presque jusqu'à nous. Voltaire les a seul possédées. Comment donc se fait-il qu'elles soient demeurées stériles; que, d'une cinquantaine de pièces que VoKaire nous a laissées, on en nomme à peine cinq ou six; qu'on en représente encore moins; et enfin, quand on les

représente, qu'elles nous semblent si fort au-dessous de leur mince renom? A la vérité, pour ma part, je " n'ai jamais vu jouer Zaïre sans un réel plaisir, et, spectateur naïf, si Tancrède m'était rendu, je me sens fort capable de m'y intéresser encore. Mais, après cela, je conviens qu'il y faudrait porter des dispositions d'esprk assez particulières, dont une grande lassitude ou un grand dégoût du drame romantique. Et c'est pourquoi, en attendant que ce jour soit venu pour tout le monde, on peut se proposer de donner les raisons littéraires de la médiocre estime où les fanatiques eux-mêmes de Voltaire tiennent aujourd'hui presque tout son théâtre. Les voici toutes en raccourci : si Voltaire est vraiment un auteur dramatique, on ne saurait être par malheur moins poète qu'il ne le fut; en substituant Us sujets d'invention pure aux sujets consacrés de l'histoire ou de la légende, il n'a pas seulement rabaissé la dignité, il a méconnu l'essence même de la tragédie française; et enBn, et tout seul, son style suffirait encore, si je puis ainsi dire, à déclasser ses tragédies.

Non pas peut-être que ce style ait toujours mérité l'outrageux et insultant dédain dont nos romantiques l'ont traité jadis : dans le temps où l'auteur de Zaïre et d*Alzire n'était à leurs yeux qu'un drôle, il faut se souvenir que le poète même de Phèdre et i'Athalie n'était aussi pour eux qu'un polisson. Les étrangers se sont montrés plus justes. S'il le trouve inférieur au style de Corneille et de Racine, et très inférieur,

cependant M. John Morley les compare ; il n*y a pas encore quinze ans que Strauss vantait, dans Jules César et jusque dans Rome sauvée^ c Téloquence du poète et l'énergie de sa langue » ; et Yinet, san.<^ se faire d'illusion sur les défauts du style de Voltaire, ne laissait pas de le trouver admirable, c'est son mot, c pour l'abondance, l'abandon, la manière aisée et noble ». C'était aussi, ai-je besoin de le rappeler? l'opinion des contemporains de Voltaire, l'opinion de Geoffroy lui-même, qui, ne voyant d'ailleurs dans Alzire qu'un c amas de folies », cependant y louait encore « la magie du style»; c'était l'opinion de La Harpe; c'était l'opinion de Marmontel, qui, plus subtil que tous les autres, percevait des différences entre le style redondant et diffus de Tancrède et « la belle versification » de VOrphelin de la Chine. Et, au fait, si l'on n'a pas trop vanté la prose de Voltaire, cette élégance dans la simplicité, ce naturel, cette aisance, il serait surprenant qu'il n'en eût rien passé ni n'en demeurât rien dans ses vers. Dans ses tragédies romaines, le style de Voltaire est autant au-dessous de celui du vieux Corneille que de celui de Racine dans ses tragédies d'amour ; mais il ne manque pour cela ni d'aisance, ni de force au besoin, ni d'éclat, ni de charme. Il y a plus que de l'agrément, il y a de la tendresse et de la volupté dans Zaïre; il y a de l'éloquence dans Brutus, dans Jules César, dans Alzire^ dans Mérope; et dans les vers croisés de Tancrède^

Lorsque les chevaliers descendront dans la place. Vous direz qu'un guerrier, qui veut être inconnu, Pour les suivre au combat dans leurs murs est venu, Et qu'à les imiter il borne son audace

j'entends sonner comme un bruit de fanfares dont l'harmonie plaît encore à l'oreille.

Mais ce que ce style a surtout contre lui, c'est de sentir trop l'homme de lettres, l'homme de lettres du XVIII® siècle, Timitateur de Corneille, de Racine, de Quinault, d'être en deux mots trop composite, et comrae tel, étrangement affecté. Voltaire fait des vers français comme nous faisions jadis des vers latins, avec des épithètes et des périphrases, — et quelles périphrases! — les yeux fixés sur les <r modèles ]», qu'il pille adroitement, pour les mieux imiter et les honorer en même temps. Sa mémoire, trop fidèle, est pleine de réminiscences; il sait Corneille et Racine par cœur ; il tâche à leur dérober ce qui les fait applaudir du parterre; il y croit réussir en traduisant après eux les « beautés » de Sophocle et d'Euripide sur la scène française. Et, comme, d'ailleurs, il pense avoir plus de goût qu'eux, non point par vanité, mais parce qu'il vient après eux et qu'il a plus d'usage ou de monde, en les copiant il les retouche, les corrige et les perfectionne. ^

Notez qu'ici encore son siècle est son complice. Le public du XVIII* siècle, de la première moitié du xviii' siècle surtout, n'est pas ennemi de la nouveauté,

in. — 7

mais, quaad il va voir une pièce iiouvellei il demande évidemment) et d'abord, à s'y relrouver au milieu de figures amies et de situations connues. G*est une preuve, en effet, que le poète connaît ses c auteurs >; c'est un hommage qu'il rend à la culture d'esprit de son public; c'est une consécration nouvelle qu'il apporte au génie de ses prédécesseurs. Dans la comédie de Regnard eu de Destouches, on aime donc à saluer au passage les ressouvenirs de Molière; et, dans la tragédie, c'est peut-être le chef-d'œuvre de l'invention qu'un hémistiche de Corneille ou un vers de Racine ingénieusement détournés de leur sens. On voit seulement ce que peut devenir à ce jeu l'art d'écrire. Le détail en a encore son prix, mais l'ensemble y manque, l'unité, le mouvement, la personnalité, tout ce que Ton n'y peut mettre enfîn qu'à la condition de rejeter d'abord loin de soi ces préoccu* pations de mandarin de lettres. Du Shakspeare et du Racine, un peu de Bajazet et un peu d'Othello^ du Corneille et du Quinault, — beaucoup de Quinault, — des lambeaux de Massillon, des réminiscences de Virgile à travers Boileau,

Grand Dieu! que de vertu dans une Àme infidèle!

c'est le mélange le plus artificiel ou la bigarrure la plus hétéroclite que l'on puisse imaginer, et pourtant c'est Zaïre, et c'est le style tragique de Voltaire. Je ne sais; mais il me semble à ce propos qu'il fau-

drait renverser le jugement consacré. On dit que les tragédies de Voltaire, quelquefois heureusement conçues et presque toujours habilement combinées, sont mal écrites; et on devrait dire qu'au contraire, elles pèchent par être trop bien écrites. Voltaire a une certaine idée de ce que doit êlre un style tragique, une idée très précise, une idée 1res étroite, et il essaie laborieusement d'y ajuster son vers. Un soudai) doit être fier et même un peu féroce ; une femme qui aime doit parler d'une façon touchante; un Espagnol s'exprime avec la majesté d*un lieutenant de Charles-Quint ou de Philippe II; un Péruvien, avec h franchise et la liberté d'un barbare ; on doit retrouver dans le langage de Cicéron l'orateur des Catili' naires, mais, dans chacun des vers que prononce Mahomet, il faut que le fanatisme et l'ambition respirent :

Les préjugés, ami, sont les rois du vulgaire... Je viens mettre à profit les erreurs delà terre... Oui, je connais ton peuple, il a besoin d'erreur...

Et, tandis que l'auteur de Mahomet ou à'Alzire s'acharne à ce travail fastidieux et puéril, il perd, en même façon, le bénéfice de ses plus ingénieuses ou de ses plus émouvantes combinaisons dramatiques. Mais s'il ne se souciait pas plus du style que l'auteur des Demoiselles de SainUCyr ou celui du Verre d'eau; si, pour vouloir faire du style, et du style tragique, il ne sortait pas à tout coup de k nature et

de la vérilé; si ses vers, enfin, ne nous gâtaient pas ses situations, on rendrait une meilleure justice à ses qualités très réelles; au-dessous et assez loin des maîtres, on lui ferait une place honorable; et on louerait volontiers en lui tout ce que nous avons cru devoir y louer nous-même. Les tragédies de Voltaire, « moins bien écrites », ne seraient pas beaucoup meilleures, mais elles prêteraient moins à la critique, et peut-être marqueraient-elles, dans l'histoire du théâtre français, des dates aussi considérables que le Fils naturely de Denis Diderot.

Il est vrai qu'elles auraient encore ce tort grave, plus grave qu'on ne le croit, de n'être, la plupart, ni des tragédies ni des drames, mais quelque chose d'intermédiaire, d'hybride, pour ainsi parler, de transitoire par conséquent : ce qu'a été de nos jours le roman historique, par exemple, entre le roman proprement dit et l'histoire, ou, du temps de Voltaire lui-même, entre le drame et la comédie, la tragédie bourgeoise et la comédie larmoyante, e: Espèces bâtardes, a-t-il dit quelque part, qui, n'étant ni comiques ni tragiques, manifestaient l'impuissance de faire des tragédies et des comédies! » Changez deux mots dans cette invective : elle est presque plus vraie de la tragédie de Voltaire que de la comédie de La Chaussée. Et il le sait bien, il le sent tout au moins, quand il a soin d'ajouter, comme s*il plaidait dans sa propre cause les circonstances atténuantes : € Ces espèces^ cependant, avaient un mérite, celui d'inté-

resser; et, dès qu'on intéresse, on est sûr du succès. Quelques auteurs joignirent aux talents que ce genre exige celui de semer leurs pièces de vers heureux. » Hais, puisqu'il Ta dit, elles n'en demeurent pas moins des espèces bâtardes, et, en dépit de l'intérêt, du talent et des vers heureux, tel est le pouvoir de la dis* tinction des genres, que ce seul mot, étant mérité, les juge et les condamne.

Ne serait-ce pas que Voltaire, qui Ta tant et si sincèrement admirée, n'a cependant compris qu'à moitié la tragédie de Corneille, mais surtout celle de Racine? Il a voulu l'imiter, sans doute ; mais, en l'imitant, il a voulu aussi la modifier, la renouveler, l'élargir; et il ne s'est pas aperçu qu'en changeant de nature, un genre doit changer de lois. Scrupuleux observateur de la règle des trois unités, par exemple, Voltaire ne s'est pas rendu compte qu'elle devient inutile, gênante même, aussitôt qu'il s'agit, comme dans Zaïr^, comme dans Alzirey comme dans Tancrèdey d'intéresser le spectateur aux mœurs plutôt qu'aux caractères, aux personnes plutôt qu'aux sentiments eux-mêmes ou aux passions, et à l'issue d'une aventure enfin plutôt qu'à une crise d'âme. A-t-il mieux vu la raison du décor historique et de la dignité sociale des personnages dans Rodogune et dans Ci/iwa, dans Bérénice et dans Mithridate? Je ne le pense pas. Zaïre épousera-t-elle ou n'épousera- t-elle pas Orosmane?Zamore frapperat-il ou ne frappera -t -il pas Gusman? Tancrède sauvera-t-il ou ne sauvera-t-il pas son Âménaïde?

tu HISTOIRK ET LITTÉRATURE.

Ce ne sont là des molifs ou des sujets de tragédie qu'autant qu à ces alternatives nous voyons suspendu le destin des empires; et, autrement, Voltaire n'a pas senti que le peu d'histoire et de géographie qu'il mêle au roman de ses musulmanes ou de ses Péruviens, en divisant l'intérêt le disperse, lui donne le change, et finalement le déroute. C'est comme encore quand, par un respect outré de ses illustres prédécesseurs ou par condescendance peut-être pour ses acteurs, qui veulent déclamer à tout prix, il donne constamment à ses personnages le ton pompeux, solennel, emphatique de l'ancienne tragédie. Eh quoi! tant de solennité, tant d'apprêt, tant d'éloquence pour marier sa Zaïre avec son Orosmane, ou une petite Américaine avec un hidalgo! On n'applique pas les moyens du tragique à de si petits intérêts, d'une si mince importance dans l'histoire de l'humanité, si l'on ne veut qu'il en résulte entre le sujet et le style, entre la forme et le fond, entre l'intention et l'effet une discordance toujours désagréable, souvent choquante, et parfois ridicule. Les tragédies de Voltaire ne sont plus des tragédies, mais ne sont pas encore des drames, ou plulôt ce sont des drames embarrassés, empêtrés, entravés dans des lois qui ne sont pas les leurs, qui cherchent à s'en dégager, et qui malheureusement n'y ont pas réussi.

C'est qu'aussi bien Voltaire n'est pas poète, étant l'homme du monde le plus incapable qu'il y ait de ■ortir de lui-même, de s'aliéner, de songer à son

sujet plutôt qu'à son succès, et, en fait de succès, de sacrifier à Tavenir Tespoir du succès immédiat. Si sa prose, — quoiqu'il y eût à dire, et encore que beaucoup de qualités y manquent, — est ce pendant supérieure, très supérieure à ses vers; c'est qu'en prose il combat pour ses idées, mais en vers il ne songe qu'à sa réputation de bel esprit ou qu'à ses intérêts de popularité.

Pour cette raison, et quand d'ailleurs, occupé qu'il est à la fois de tant d'autres choses, il en aurait le loisir, il n'entre pas dans l'âme de ses personnages, si même il les distingue les uns d'avec les autres : son Gatilina d'avec son Mahomet, sa Sémiramis d'avec sa Clytemnestre, son Gengiskan d'avec son Polyphonie. Ce ne sont tous, en effet, que des mannequins tragiques, tantôt habillés à la grecque, vêtus tantôt à la chinoise. Et, faute de caractères, comme de profondeur, ou, d'un seul mot, faute d'âme et de vie, ce n'est pas à eux, mais à lui, Voltaire, qu'on s'intéresse en eux. Quoi d'étonnant quand on voit comment il les compose : « Le 3 du présent mois, écrit-il à d'Argental, en août 1749, le diable s'empara de moi, et me dit : € Venge Cîcéron et la France; lave l'honneur de ton > pays ! > Ce diable est un bon diable, mes anges, et vous n'auriez pas mieux fait ! > Voilà l'origine de sa Rome sauvée! Son désir d'humilier le vieux Crébiilon, son impatience de prouver sa supériorité sur un octogénaire, son émulation ou sa jalousie du succès d'un rival, voilà ce qu'il prend pour de l'inspiration, ce

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qu'il appellerait, s'il l'osait, son éclair et son coup de foudre. Il combine alors son intrigue, c'est-à-dire que, Crébillon ayant faussé Thisloire d'une manière, il la redresse en la faussant d'une autre; il dispose ses ressorts; et, quand il les a disposés, c'est alors, mais alors seulement, qu'il met des personnages dans son intrigue. Si c'est ainsi que l'on peut réussir, qu'il a même réussi quelquefois, ce n'est pas ainsi que Ton dure, parce que ce n'est pas ainsi que l'on crée. Le don suprême a été refusé à Voltaire, le don qui fait les vrais poètes, grands ou petits, car il y en a de tout rang, le don d'animer des créatures humaines, des êtres de chair et de sang, qui pleurent de vraies larmes, qui poussent de vrais cris de passion et qui meurent enfin d'une vraie mort ; — et cette raison, elle toute seule, expliquerait rinfériorité du théâtre de Voltaire.

C'est pourquoi je n'en donnerai pas d'autres, quoiqu'il y en eût encore plus d'une. Je ne dirai donc rien des intentions de propagande, philosophique, reli^ gieuse, ou sociale qu'il a mêlées dans sa tragédie. Car d'abord j'en vois à peine trace dans ses meilleures pièces, dans ŒdipCj dans Zaïre, dans Brutus, dans Alzire, dans MéropCy dans SémiramiSy dans Tancrède; et Mahomet est peut-être la seule qui soit à la fois destinée au théâtre et où pareille intention se trouve nettement marquée. Mais, de plus, il faut bien avouer qu'aucune loi de son art n'impose à 1 écrivain dramatique l'étrange obligation de n'être qu'un simple

amuseur, et qu'autant de sentences qu*il puisse y avoir dans la tragédie de Voltaire, ily en a davantage encore dans celle de Corneille. — Je ne parlerai pas non plus de la société pour laquelle Voltaire a composé la plupart de ses pièces, la plus civilisée qui fût jamais, la plus douce, la plus élégante, et comme telle, et conséqucmment, la plus éloignée d'une certaine franchise de mœurs, d'une certaine rudesse de manières, d'une certaine force de passion, d'une certaine raideur de caractères, disons d*une certaine barbarie, sans lesquelles, hors desquelles n'y a-t-il peut-être ni ne peut y avoir de tragédie véritable. — Enfin, je n'essaierai pas de montrer que Voltaire est venu trop tard dans un genre trop vieux, c'est-à-dîre, tellement épuisé par ses prédécesseurs, qu'on n'y pouvait rieu innover sans faire moins bien qu'eux, ni faire comme eux sans les copier, les répéter ou les défigurer;.,, mais je terminerai par une simple observation.

Nous sommes très fiers, en France, delà continuité, de la régularité de notre production dramatique; et, en effet, depuis deux siècles et demi passés, il est vrai que la scène tragique, conformément aux lois qu'elle s'était faites, n'est jamais restée vide. Toutefois, comme nous ne sommes pas une autre espèce d'hommes que nos voisins d'outre-Manche ou d'au delà les Alpes, comme le talent et comme le génie sont aussi rares parmi nous qu'ailleurs, il faut sesou« venir que, dans cette production, pour une vingtaine de chefs-d'œuvre, le médiocre abonde, et que peut-être,

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quand on y songe^ n'est-ce pas de quoi se tant glori* fier. Car enfin, le bel avantage, enire Tancrède et Hernaniy par exemple, que de pouvoir nommer Leraierre et Colardeau, Agamemnon ou la Mort d^Abel^ Luce de Lancival et Raynouard lui-même ! Si cependant on reconnaît la nécessité d'une tradition ; si Ton réfléchit combien il y en a qui n'ont jamais été seulement Népomucène Lemercier ou Gabriel Legouvé, qui ne le seront jamais; et, si l'on fait attention, enfin, que Voltaire, dans la tragédie, les a tous dépassés d*autant que Racine ou Corneille le dépassent luimôme, on se trouvera porté naturellement à l'indulgence; on lui pardonnera beaucoup; et ses défauts n'empêcheront pas qu'on rende justice à ses qualité?. Car nous ne pouvons mellre aucun nomàcûtô de ceux de Racine et de Corneille, mais à côté de celui de Voltaire, et bien au-dessous d'eux, je ne vois pas davantage quel nom nous inscririons. Celui de Tauteur dHîenri 111, dira-t-on ? et je le voudrais de bon cœur, s'il n'était pas déjà plus illisible qud Voltaire ; ou celui de l'auteur de Ruy-Blas? mm il faudraitquece graml artiste eût eu le sens et l'instinct au moins du théâtre. Et voici comment je conclus : dans une littérature comme la nôtre, et dans cette abondance de la production dramatique, s'il ne s'est rencontré qu'un homme, depuis cent cinquante ans, dont on puisse encore dire ce que nous avons dit de Voltaire, connaissons ses défauts, signalons-les impitoyablement, et au besoin plaisantons-en ; mais sachons, comme une

chose sûre, que celui-là ne fut pas au théâtre un homme tout à fait ordinaire, et, avant de ricaner au seul nom de Tancrède ou de Zaïre, de Mérope ou de Sémiramis, regardons, 6 mes amis, ce que nous applaudissons aujourd'hui sur nos scènes !

i^ Mpteml^re 1886.

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