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l'histoire extérieure que je voudrais examiner, pour clierchcr ce qu'y raodiûe le premier volume du grand ouvrage de M. Sorel sur VEurope et la Révolution française.

Non pas, d'ailleurs, comme l'ont déclaré d'abord des amis trop zélés, qu'entre l'ouvrage de M. Sorel et celui de M. Taine, il soit permis de faire, pour la netteté, l'éclat et la puissance de Texécution, aucune comparaison. Avec toutes les qualités que nous n'y saurions méconnaître, que nous y louons volontiers, le livre de M. Sorel n'est enfin qu'un très bon livre, et le liyre de M. Taine, avec tout ce que nous y avons signalé de défauts, n'est pas moins ce qu'on appelle un livre supérieur. Mais, sans les comparer, on peut les associer. Et si, laissant de côté tout le reste, on ne veut regarder qu'à l'étendue des recherches, à la sûreté de l'information et à la nouveauté des résultats, de même qu'il n'avait rien paru- de si profond, depuis Tocqueville, que les trois derniers volumes des Origines de la France contemporaine , de même il n'a rien paru de si neuf, depuis M. de Sybel, que ce premier volume de VEurope et la Révolution française. Entre plusieurs manières qu'il y aurait de le montrer, j'ai choisi celle qui m'a semblé le plus propre à terminer du même coup une controverse qui s'est élevée depuis quelques années sur l'origine, la nature, et les conséquences des guerres de la Révolution.

Je dîs bien : depuis quelques années; car les pre* mîers historiens de la Révolution — Thi«rs ou Mignet par exemple, et encore moins Thibaudeau — n'eussent pas même soupçonné qu'il dût y avoir là quelque jour matière ou seulement prétexte à controverse. De même que, pour les historiens des siècles précédents, les guerres dô religion, qui pendant tant d'années avaient ensanglanté l'Europe, étaient naturellement et fatalement sorties du choc des passions adverses qu'avaient soulevées la Réforme, les nôtres imputaient donc les guerres de la Révolution à cette « force majeui'e », qui, de quelque nom qu'on la-nomme, Providence ou Fatalité, gouverne dans l'histoire et s'assujettit plus ou moins souverainement les volontés des hommes. Et' ce n'était pas une explication, sans doute, mais la conception, quoique vague, n'était pas pour cela moio juste. Peut-être n'y a-t-il de yraiment

grands événements dans Thistoireque ceux quiéchappent aux calculs de la prudence humaine, si ce n'est même là précisément ce qui les distingue des moins grands, dont au contraire nous sommes les maîtres, dès que nous le voulons.

De récents historiens ont changé tout cela. Pour en lever à un seul parti le prestige légendaire dont l'entourait encore l'éclat tragique de sa chute, et spéculant en même temps, je le crains, sur cette horreur de la guerre qui caractérise les âges de décadence, ils ont prétendu mettre ces vingt-cinq ans de luttes meurtrières à la charge des seuls Girondins, et ils ont essayé de montrer qu'il n'eût dépendu que d'un peu de sens politique ou de patriotisme de leur part d'en épargner le reproche à leur mémoire, les malheurs à la France et les ruines à TEurope. Ni l'Europe, disent-ils, trop occupée de sei propres affaires, ni la France, tout entière à sa révolution, ni Louis XVI ne voulaient la guerre, c sachant trop bien que les hasards en retomberaient en dangers mortels sur sa tête et sur celles des siens j>; mais les Girondins seuls en avaient besoin pour l'exécution de leurs plans politiques, et ce sont bien eux qui l'ont seuls préparée, provoquée, déclarée. Ainsi ou à peu près s'exprime M. Taine dans sa Conquête jacobincy ne faisant en cela que redire, avec la force et l'autorité qui lui appartiennent, ce qu'avaient dit avant lui M. Edmond Biré dans sa Légende des Girondins, M. de Sybel dans son Histoire de V Europe pendant la Révolution françaisey Morli-

mer dans son Histoire de la Terreur ^ et tant d'autres encore; — car ce n'est pas ici le lieu de rechercher à qui revient Thonneur de cette découverte. En répondant par des actes aux menaces de rémigration^ à des hostilités obliques par une guerre ouverte, et en opposant enfin les armes aux complots, les Girondins auraient donc commis non seulement un crime, mais une faute énorme, et une faute qu'ils pouvaient, comme un crime qu'ils devaient éviter. Car leurs principes, d'une part, leur interdisaient de se défendre quand on les attaquait, ou, à tout le moinS) pour éloigner la guerre de nos frontières, de la porter eux-mêmes et les premiers en territoire ennemi. Mais, d'autre part, ils sont impardonnables, dans un vulgaire intérêt de secte et de domination de parti, d*avoir « tué la Pologne », privé le monde € de rinfluence de la France », et sacrifié sur les champs de bataille a trois millions de mâles de races supérieures ». Ai-je besoin d'ajouter que ce n'est plus ici M. Taine qui parle? C'est le moins adroit et le plus compromettant de ses imitateurs, c'est Fauteur de VHistoire générale des émigrés^ M. Henri Forneron.

S'il n'était question que des seuls Girondins, il Snviendrait sans doute encore qu'on leur fût juste; mais j'avoue que je laisserais le soin de les réhabiliter à ceux qui parmi nous se réclament toujours d'eux. Les Girondins, avec des qualités de tenue et, si je puis ainsi dire, des allures d'hommes du monde qui

manquaient au brasseur Santerre ou aa boucher Legendre, ont, d'ailleurs, commis assez de fautes et de crimes, pour qu'un crime de plus on une faute de moins ne modifiât pas beaucoup le jugement que l'histoire en doit [»rter. Hais il s'agit de la Révolcr* tion, ou plutôt de la France elle-même, s'il est vrai qu'un grand pays demeure toujours solidaire des pouvoirs qu'il a subis ; et la question est de savoir si nous devons faire aujourd'hui pénitence du crime que nous aurions commis en troublant jadis gratuitetement la paix de TEurope et du monde.

C'est à ce point de vue que s'est placé M. Sonel. Et, si Ton avait dit avant lui qu'il ne dépendait pas plus des Girondins que des Montagnards, ou du roi de Prusse que de l'empereur d'Allemagne, d'épargner à l'Europe ce choc de la Révolulion et de l'ancien régime, M. Sorel a le premier décomposé, si je puis ainsi dire, et résolu en ses éléments historiques celte mystérieuse « nécessité » que les historiens antérieurs de la Révolution n'avaient conçue qu'abstraitement et eu bloc. C'est le grand intérêt de son livre, un peu confus en d'autres endroils,.un peu trop abondant en détails, mais sur ce point du moins d'une clarté parfaite et d'une évidence que je ne crois pas que l'on puisse désormais obscurcir.

Lorsque la Révolution française éclata, la surprise fut grande en France, plus grande peut-être qu'on ne le croit et qu'on ne le dit communément, mais moins grande en Europe et d'une tout autre nature qu'on

ne se rimagine. Révolutions d'Allemagne, en effet^. révolutions des Pays-Bas, révolutions d'Angleterre, poinr ne parler que de celles que les peuples avaient faites conire les rois et qui avaient réussi, l'Europe en avaii vu beaucoup depuis moins de deux siècles, et d'assez sanglantes, la plupart, pour ne s'émouvoir ni seulement s'étonner des débuts de la nôtre. Nous raisonnons toujours en France — et ceux mêmes de nous qui l'ont le plus violemment attaquée — comme si la Révolution, tout d'abord, avait aiFecté le caractère unique, sataniqiie ou providentiel, c'est ici tout un dont on ne saurait nier qu'elle demeure aujourd'hui marquée dans Thistoire. Mais il s'en faut, et de beaucoup : pas plus que la Réforme avant elle, notre Révolution n'a développé d'abord toutes ses conséquences, puisque l'on peut croire, après quatre-vingts ans, qu'elle en relient encore plus d'une; les acteurs eux-mêmes du drame, ceux du moins qui ne sont pas morts avant le dénouement, n'en ont discerné la portée qu'à la longue; et, quant aux cabinets, ils n'y ont rien aperçu qu'après coup, si l'on peut ainsi dire, mais surtout rien que de conforme aux précédents historiques.

Ce qu'étaient ces précédents, c'est ce que nous rappelle à ce propos M. Sorel. « Les gouvernements, nous dit-il, ne voyaient dans la révolution d'un État étranger qu'une crise particulière; ils la jugeaient d'aprè,î leurs intérêts; ils l'exilaient ou la calmaient suivaut qu'ils voyaient leur intérêt à souteni} c^i État ou hieo

à Taflaiblir. C'était un des champs de manœuvres préférés de la politique et Tune des ressources classiques de la diplomatie. » Et l'historien ajoute, en reprenant cette comparaison que l'on ne saurait trop reprendre, en effet, de la Réforme et de la Révolution : (l La grande révolution qui avait soulevé l'Europe centrale au xvi* siècle... laissait aux hommes d'État le souvenir des plus belles occasions que Vhistoire leur eût offertes... On vantait la richesse politique dece&temps comme on célébrait celle de ces mines du Pérou, où Ton sacrifiait des générations entières pour charger d'or quelques galions d'Espagne. » Telle est la vérité vraie. On peut donc bien prétendre, avec H. de Sybei, qu'au début de la Révolution, pour donner aux affaires de la France toute leur attention, les puissances continentales étaient trop acharnées au partage de la Po* logne. Mais il faut ajouter qu'aussitôt qu'elles auraient les mains libres, il était dans leurs traditions d'essayer de tirer de nos troubles le parti qu'en ce moment même elles tiraient des agitations de Pologne. Et parce que le caractère nouveau de la Révolution leur échappa d'abord, parce qu'elles n'y virent qu'une révolution comme elles en avaient tant vues, parce qu'enfin elles la crurent également dommageable à la grandctr de la France et profitable à leurs intérêts, c'est poi r cette raison même, c'est pour cette raison seule, en l'absence de toute autre, que les puissances ne pouvaient pas ne pas déclarer tôt ou tard la guerre à la Révolution en même temps qu'à la France — si la

Révolution ne les avait prévenues. La politique, telle qu'on l'entendait dans les chancelleries du xvm® siècle, suffirait a rendre inévitables les guerres de la Révolution, eiy s'il en est ainsi, n'avouera-t«on pas bien que, dans ces conditions, il importe assez peu de savoir € qui a commencé >?

S'il y avait des degrés dans la nécessité, je dirais qu'une antre raison, que signale M. Sorel, mais que peut-être il n'a pas assez développée, rendait la lutte plus inévitable encore. Sans discerner pour cela le vrai caractère de la Révolution, l'Europe ne tarda pas, en effet, à s'apercevoir qu'il y avait là quelque chose d'autre et de plus que dans les révolutions d'autrefois, un principe obscur, un élément perturbateur, une force inconnue dont l'influence cachée dérangeait, faussait et déjouait tous les calculs ordinaires de l'ancienne politique. Depuis que le système d'équilibre dominait toutes les combinaisons de la politique de l'Europe, c'était un axiome universellement admis, et au surplus prouvé par l'expérience, que nul n'était dSsez fort pour résister, lui tout seul, à l'effort de tous ses rivaux réunis. Cependant la Révolution non seulement y résistait, mais encore elle gagnait sur eux. Comment cela se faisait-il, par quel concours de £*rconstances nouvelles, et quel était cet élément de résistance ou cet instrument de victoire?

On crut l'avoir découvert quand les Jacobins se furent emparés de la Révolution. On s'imagina que, de longue date, quelques adeptes suaient formé, pour le

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renversement des lr6nes et Textermination des rois^; une vaste société dont Paris était le centre; que, dans l'Europe entière, par des moyens mystérieux, ils avaient recruté des milliers d'adhérents à leurs desseins criminels; qu'ils se les étaient liés par des serments, par des épreuves, sous des menaces terribles; et la nature même des craintes que francs-maçons ou jésuites avaient inspirées tour à tour aux gouvernements du xvïii» siècle, donna un corps à celte étrange conception. « Nous avons vu des hommes s'aveugler sur les grandes causes de la Révolution française, écrivait en 1797 Fauteur d un long et lourd, mais bien curieux pamphlet*. Pour eux, tous les maux de la France et toutes les terreurs de l'Europe se succèdent, s'enchaînent par le simple concours de circonstances impossibles à prévoir... Les acteurs qui dominent aujourd'hui ignorent les projets de ceux qui les ont devancés; et ceux qui les suivront ignoreront de même les projets de leurs prédécesseurs. » Mais nous, au contraire, poursuivait-il, nous leur dirons : «Dans cette Révolution française, tout, jusqu'à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, mé* dite, combiné, résolu, statué; tout a été l'effet delà plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seul le ù\ des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes

1. Mémoires pour servir d l* histoire du jacoiinisme, par i'abbô Barruel. Londres et Hambourg, 1797-1798.

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et qui ont su choisir et bâter les moments proprces aux complots. ^ L'opinion du pamphlétaire était celle des gouvernements. De la manière qu'ils avaient procédé, quelque trente ans auparavant, contre Tordre des jésuites, accusés eux aussi presque des mêmes complots et dans les mêmes termes, ils essayèrent donc de procéder contre les jacobins. Mais, ne pouvant les atteindre qu'à travers la France, comme jadis il* n'avaient atteint les jésuites qu'en portant au Saint* Siège lui-même une irréparable blessure, ce n'était plus ici leurs intérêts seulement ou leur avidilé de conquête et d'accroissement, c'était leur sécurité même et leur existence menacées qui les obligeaient à la guerre. La Révolution devenait un danger public, d'autant plus eiïrayant que la nature en était moins connue, et dont on ne voyait à vrai dire qu'une chose : qu'il fallait l'anéantir dans sa source ou se laisser dévorer par elle.

Ainsi, pour que la guerre n'éclatât pas tôt ou tard entre l'Curopeet la Révolution, ii eût fallu d'abord que le passé ne fût pas le passé, et ensuite que TEurope ne fût pas l'Europe. Mais ce n^est pas encore assez, et il reste à montrer qu'il eût fallu de plus que la Révolution ne fût pas la Révolution. Car, on se trompait ou plutôv ou s'égarait, sans doute, en supposant des € combinaisons >, des « complots », et des t conspira* tiens >; mais sur quoi Ton ne se trompait pas, c'était sur le caractère agressif et fatalement belliqueux de la Révolution.

tlS HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

Je ne sais, à la vérité, si je marche toujours ici d'accord avec M. Sorel. M. Sorel reconnaît bien qa'essentiellemeu^ différente en cela de toutes les révolutions antérieures, la Révolution française, dépassant promptement les frontières de l'État français et les bornes du xviii* siècle, prétendit imposer ses principes à une humanité régénérée par eux. C'est ce que l'on en ajustement appelé le caractère universel et abstrait. Et si, non seulement d'après Carlyle et Michelet, ces historiens visionnaires, mais d'après le sage Tocqueville, j'insistais sur cet esprit de propagande et de prosélytisme qui fut l'esprit même ou l'âme de la Révolution, je ne doute pas encore que H. Sorel ne souscrivit au moins à ce que j'en dirais de plus général. Rien n'a fait défaut à notre Révolution de ce qui caractérise dans l'hîsioire les révolutions religieuses. Mais M. Sorel paraît croire, après cela, et en plusieurs endroits, que, si les circonstances l'eussent voulu, cette propagande eût pu s'opérer pacifiquement; ce prosélytisme ne recourir à d'autres armes que celles de la persuasion; cette religion enfin s'étendre ou s'établir par la seule contagion des espérances qu'elle apportait aux hommes; — et c'est ce que je ne puis du tout lui accorder.

Dans TEurope du xviii* siècle, on ne conçoit pas plus la diffusion pacifique des principes de la Révolution que dans l'Europe du xvi* la propagation de ceux de la Réforme par la voie du conseil et de Tévangélisation. Quand, après nous avoir montré dans cette

révolafion si longtemps crue toute politique* une révolution sociale et presque agraire, M. Taine ne s'indignait pas seulement, mais semblait s*étonner des excès où elle s'est portée, nous pouvions lui demander en quel temps, en quels lieux les révolutions agraires s'étaient accomplies sans convulsions violentes et déchirements meurtriers, — successivement, légalement, paisiblement? Nous pouvons également demander à M. Sorel en quels lieux et en quels temps le fanatisme religieux a procédé sans effusion de sang, et quelle foi s*est jamais établie dans le monde, la musulmane ou la protestante, et la catholique elle-même, autrement qu'en appelant la force à témoin de sa vérité?

Tant que la Révolution française est demeurée, si je puis ainsi dire, aux mains des philosophes, connaissant sa faiblesse effective, elle n'a donc guerroyé qu'en paroles; mais, une fois maltresse de TÉtat, des ressources et des armes de la première monarchie de l'Europe, il était inévitable qu'elle passât des paroles aux actes et qu'elle s'en remit du succès de ses principes au hasard des batailles. Et, de même qu'elle ne serait pas la Révolution, mais une émeute ou une insurrection sans conséquence et sans portée, si son eSbrt n'avait pas effacé du sol français jusqu'aux derniers vestiges de la propriété féodale; de même, si elle n'avait pas voulu chasser du monde européen, au nom d'un droit nouveau, jusqu'au souvenir de rÉtat féodal, elle serait tout ce que l'on voudrait,

mais non pas )a Révolution. Bien loin donc qu'il y ait aucune contradiction entre ses principej» et ses actes, elle devait être conquérante parce qu'elle était la Révolution française. Quand les ardentes et trop évidentes .convoitises des chancelleries européennes ne lui auraient pas fait une nécessité d'attaquer pour se défendre, elle aurait encore subi celle que lui imposait la logique intérieure de son développement naturel et de son principe premier. Et, dans une autre Europe, d'autres circonslances que celles qui ont effectivement composé son histoire auraient bien pu donner une autre allure, faire produire d'autres conséquences peut-être aux guerres de la Révolution, miis non pas empêcher la guerre d'éclater ni seulement de s'engager au nom des mêmes principes, de la même manière à quelques détails près, et pour le même objet.

Dans ces conditions, faire un crime aux Girondins d'avoir déchaîné la guerre sur le monde, il paraîtra que c'est leur faire un crime de s'être trouvés là pour encourir la responsabilité d'une situation qu'ils n'avaient pas faite; et, quant à la Révolution, c'est proprement lui en faire un d'avoir été la Révolution, ou encore, si Ton aime mieux, c'est reprocher à une cause d'avoir engendré ses effets naturels. Les guerres de la Révolution étaient enveloppées dans les principes de la Révolution ; l'Europe du xviii' siècle ne pouvait accepter la Révolution sans abdiquer tous les siens; et la Révolution ne pouvait dérouler paciOquement son

LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION. 215 cours sans cesser d*êlre la Révolution; voilà ce que Ton doit considérer comme certain. Mais si ces guerres maintenant, n'ont peut-être pas eu le caractère de funeste nouveauté que Ton est convenu de leur asssigner, que restera-t-il du crime que Ton fait à la Révolution, puisqu'elles étaient nécessaires, d'en avoir hardiment couru l'aventure et le risque?

Ce n'esl pas ici ce qu'il y a de moins inattendu ni de moins curieux dans le livre de M. Sorel, ou plutôt c'en est Tidée maîtresse, et c'en est en même temps la durable originalité. Tandis qu'en effet, sa force intérieure d'expansion poussait la Révolution à la guerre, une autre Torce, agissant du dehors, contenait, réglait, contre-balançait la première, et finalement ramenait la politique révolutionnaire aux traditions consacrées de la politique nationale. C'est qu'il ne suffit pas, pour supprimer huit ou dix siècles d'histoire, d'en avoir décrété solennellement l'oubli. C'est que la vie d'un grand peuple ne s'interrompt ni surtout ne € recommence » jamais, comme le croyaient les jacobins, mais se continue toujours. Et c'est enfin que la tradition ne fait jamais sentir plus impérieusement son pouvoir que dans les temps de crise et dans les questions de politique extérieure. Car l'imminence du danger ne nous

permet pas d'inventer les moyens d'y faire face, il faut recourir aux anciens, — et particulièrement lorsqu'ils sont les seuls. Joignez que, d'un autre côté, la politique la plus aventureuse ne saurait, quand même elle le voudrait, opérer en dehors du champ que les indications de la géographie ont circonscrit pour elle. Et si vous ajoutez par surcroit, la néceftsité, dès qu'on joue, de calculer son jeu sur celui de son adversaire, lequel, dans le cas présent, était l'ancienne Europe; l'obligation, pour y lire, d'emprunter les lumières que l'on n'a pas encore à ses prédécesseurs, lesquels, dans l'espèce, étaient les hommes de l'ancienne monarchie; enfin, bon gré mal gré, lorsque l'on est Français, l'impossibilité d'échanger du jour au lendemam, pour une àme nouvelle, celle que l'éducation et l'hérédité nous ont faite, vous comprendrez aisément qu'aussitôt la lutte engagée, la Révolution ne pouvait s'empêcher de reprendre en politique les errements du pouvoir qu'elle avait renversé.

Dans les volumes qui suivront, H. Sorel achèvera de démontrer, sans doute, ce qu'il ne pouvait ici qu'esquisser à grands traits. Mais, en attendant, les indications qu'il donne sont assez précises déjà pour que la nouveauté d'abord, et ensuite l'importance n'eJH doivent échapper à personne.

C'est ainsi qu'il faut bien reconnaître avec lui qu'en s'attaquant à l'Autriche et bientôt à l'Angleterre, la Révolution, loin de rien innover, ne faisait que retourner à la politique traditionnelle de l'ancienne

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