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monarchie : celle de Louis XIV, de MazariOi de Richelieuy d'Henri IV et de François T. Depuis Tavènement de François I'' jusqu'à la mort de Louis XIV, en effet, l'histoire de l'Europe n'est remplie presque entière que de la rivalité des maisons de France et d'Autriche; et, quant à l'Angleterre, aussi souvent que le sort avait incliné pour nous, c'était elle dont l'intervention avait toujours troublé, arrêté dans son cours^ et borné dans ses effets le triomphe de la France. A la vérité, malgré l'Anglais et malgré la fortune contraire, les traités d'Utrecht et de Radstadt, au commencement du xviii* siècle, en consacrant la substitution du petit-fils de LouisXIV àTarrière-neveude Charles- Quint sur le trône d'Espagne, avaient paru terminer enfin la querelle en notre faveur. Quelques années plus tard, dans les conseils de Louis XV, on avait même agité la question de savoir si cette hostilité plus queséculaire n'avait pas, de ce jour, perdu jusqu'à sa raison d'être*, si l'on n'avait pas fait contre la maison d'Autriche tout ce qu'il était utile de faire, s'il y avait désormais pour la France un intérêt quelconque à l'affaiblir encore. Et, en 1756, un homme pour qui l'histoire a peut-être été bien injuste, l'abbé, depuis cardinal de Remis, avait négocié ces fameux traités de Versailles qu'étaient venus sceller, d'abord, les désastrea communs de la guerre de Sept Ans, et, plus tard, le mariage
1. Yo^ez à ce sujet le Recueil des instructions données aux ambassadeurs et aux ministres de France^ Autriche^ avac introâuction et notes par M. Altert Sorel.
LES GOERKëS de la RÉVOLUTION. 219
d'un dauphin de France avec une archiduchesse d'Autriche. Ce jour-là, l'Angleterre, fidèle à sa politique, avait comme nous changé de brigue, et, d'alliée de l'Autriche, elle était devenue celle de la Prusse à son tour contre nous.
Mais, pour toute sorte de raisons qu'il serait trop long de discuter ici : — parce qu'elle passait pour être l'œuvre de madame de Pompadour; parce qu'elle nous avait valu les humiliations de Rosbach et de Crevelt; parce que Marie-Thérèse était pieuse dans le siècle des souverains philosophes; parce que Marie- Antoinette, en devenant reine de France, était demeurée trop Viennoise; parce que le renversement dés alliances de la France avait dérangé la tradition du ministère et les préjugés des politiques; — l'alliance autrichienne avait été d'abord impopulaire, l'était restée, l'était même devenue davantage à mesure que le siècle avançait vers sa fin. C'en était plus qu'il ne fallait pour les hommes de la Révolution. L'alliance autrichienne eût-elle été politique en soi, sage et profitable, qu'il leur suffisait, pour la dénoncer, qu'elle fût l'œuvre de Louis XV, et en quelque sorte le legs diplomatique de cet ancien régime qu'ils avaient mission de détruire.
Or c'est ici précisément que la force des choses reprenait son empire et, si je puis m'exprimer ainsi, que les intérêts se moquaient des idées. Il n'y avait pour la France, dans l'ancienne Europe, il ne pouvait y avoir en tout que deux systèmes de politique et
no HISTOiaE ET LITTÉRATURE.
d'alliances : ou nous étions avec TÂutriche, ou nous étions contre elle; et de la nature actuelle de nos rapports avec elle dépendait celle des rapports de l'Europe avec nous. Du moment donc que les hommes d'État de la Révolution s'écartaient de la politique de Louis XV, ils retournaient, en dépit d'eux et nécessairement, à celle de Louis XIV. L'Autriche redevenant pour eux l'ennemie héréditaire; ils allaient être obligés, tôt ou tard, mais inévitablement, de s'aider contre elle de l'alliance ou à tout le moins de la neutralité de la Prusse; et la seule Angleterre, comme cela s'ét*\it vu cent ans auparavant, demeurait pour eux dans son île l'irréconciliable adversaire et l'insaisissable rivale. Remarquable et instructif exemple de ce que les combinaisons de la guerre et de la diplomatie, réputées si fragiles, ont cependant parfois de nécessaire ! La Révolution d'abord et TEmpire, en la continuant, allaient essayer de reprendre la vaste entreprise où avait échoué Louis XIV ; et, comme l'épée de Marlborough et d'Eugène avait jadis préparé pour la France les désastres d'Utrecht, c'était, après cent ans, la diplomatie de Metternich et de Pitl qui devait vaincre à Waterloo.
Il importe, en effet, de ne pas s'y méprendre, et M. Sorel en fait expressément la remarque : l'esprit lui-même des plus vastes desseins de la Révolution n'avait pas été tout à fait étranger à la politique traditionnelle et, pour ainsi dire, classique de l'ancienne monarchie. Rien ne ressemble plus au grand dessein
de Sieyès : c La France environnée de Républiques vassales, dominant l'Europe par ses alliances, la dirigeant par sa politique, imposant la paix aux États, et propageant parmi les peuples les doctrines de la Révolution >, que ce que l'on appelle également it> grand dessein d'Henri IV : c Diviser l'Europe entre quelques dominations qui se seraient contenues l'une Tautre, fonder une République d'États chétiens... dont la France aurait eu le gouvernement, fortifier les clients de la France, l'entourer d'une ceinture d'États neutres... qui auraient servi de boulevard à sa défense et d'avant-garde à son influence. > De même encore, rien ne ressemble plus aux entreprises du Directoire et de Bonaparte sur l'Italie que « ce roman de chevalerie », comme l'appelle M. Sorel, dont Charles VIII est demeuré dans notre histoire le héros presque légendaire. Après trois siècles écoulés, on voit de nouveau la France ce chercher en Italie, contre la maison d'Autriche, la diversion qu'y cherchaient les Valois ; Bonaparte recommencer, pour le mener à fin, le grand dessein de Charles VIII ; un pape fuir éperdu devant la conquête ; Naples tomber aux mains des Français, Championnet rappeler les exploits du fils de Louis XI > ; et Taventure enfin se terminer par le même dénouement.
Les inclinations, en effet, ne changent pas aux hommes avec la couleur des cheveux, et l'expérience n'est guère plus profitable aux peuples qu'aux particuliers. C'est encore pourquoi ce même rêve d'u-
niverselle monarchie qui troublera l'imagination de Napoléon n'est autre que celui qui, pendant dix siècleSy avait obstinément hanté Timagination de nos rois. Déjà, sous Philippe le Bel, un de ces légistes dont les successeurs devaient jouer un si grand rôle — trop souvent oublié — dans l'histoire de la Révolution, Pierre du Bois, voyait la couronne impériale rendue héréditaire dans la maison de France. AuK électeurs dépossédés de leurs privilèges d'empire, il proposait déjà de donner, pour les apaiser, des territoires et de l'argent à prendre sur les domaines de l'Église en Allemagne. Et, pour achever la ressemblance, quand Napoléon, désespérant d'en triompher autrement, ne craindra pas de faire emprisonner un pape à Fontainebleau, que fera-il qu'imiter la violence dont un seul homme avant lui s'était rendu coupable? et ce seul homme était un roi de France. Mais nous reviendrons sur ce point tout à l'heure, et c'est assez si nous avons montré, comme nous le disions, que dans ses plus audacieuses conceptions politiques, la Révolution n'a rien innové qui ne suivit, après tout, des précédents les plus fameux que lui léguait l'ancienne monarchie.
C'est une question de savoir si, pour faire tout ce que l'on peut, il ne serait pas utile de tenter plus que Ton ne peut. En réalité, l'ambition de nos rois avait guidé leur politique au mieux des intérêts français. Si la France n'avait pas pu prendre pied en Italie, ni François !•' ou Louis XIV devenir empereur
LES GUERRES B£ LA RËYOLtTION. 223
d'Allemagne, on l'avait vue du moins, de siècle ei^ siècle, agrandir, consolider, arrondir son territoire. Et Ton admettait communément, à la veille môme de 1789, qu'à défaut de la monarchie d'Europe, elle atteindrait tôt ou tard ce que l'on appelait ses frontières naturelles, celles de l'ancienne Gaule : le? Alpes et le Rhin. On l'admettait si bien qu'en 1740, au début de son règne, c'était sur le besoin que la France aurait de lui pour atteindre ce but que celui qui devait être Frédéric le Grand avait fondé toute sa politique. Donnant, donnant : il serait « bon Français y>j comme son père, et il aiderait la France dans ses desseins sui: les Pays-Bas ou sur le Luxembourg, ou môme les États allemands de la rive garche du Rhin, à la seule condition que la France favorisât les siens sur la Silésie, par exemple, ou sur la Saxe. Le gouvernement de Louis XV ne le comprit pas; et peutôtre faut-il voir là, de toutes les raisons qui contribuèrent à l'impopularité de l'alliance autrichienne, la plus profonde et la plus durable.
On sentait, en effet, comme instinctivement, qu'il restait quelque chose à faire contre l'Autriche aussi longtemps qu'elle demeurait maîtresse des Pays-Bas, et que l'Empire subsistait dans sa forme gothique. Car n'était-ce pas toujours des possessions autrichiennes ou des fiefs d'empire qui s'interposaient, si Ton peut ainsi dire, entre la France et ses frontières naturelles? Avait-on stipulé, dans le traité de Versailles, en échange des soldats et de l'argent de la France,
tu HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
la cession des Pays-Bas ou la liberté, pour nos diplomates et nos généraux^ d'agir sur la rive gauche du Rhin? Et si l'on ne l'avait pas fait, quelle duperie, non seulement de s*unir à l'ennemi héréditaire, mais de le tirer bénévolement du danger où l'avait mis le roi de Prusse, pour le profit de la France, si l'on avait su s'y prendre, autant pour le moins que dans son propre intérêt !
Les hommes d'État de la Révolution s'en rendirentils compte? On peut bien se le demander, et, quoique plusieurs d'entre eux ne fussent pas aussi dépourvus qu'on le croit de toute expérience politique, on peut, si l'on y tient, se donner le stérile plaisir de répondre que non. Il sera temps, au surplus, d'examiner à nouveau la question, lorsque M. Sorel, avec la précision que le sujet exige, aura montré l'influence des idées de Dumouriez sur la direction politique de la guerre et l'influence des écrits du célèbre Favîer, — l'auteur des Doutes et questions sur les traités de VersailleSy l'ennemi personnel, en quelque façon, de l'alliance autrichienne, — sur les idées de Dumouriez. Mais, à mettre au pis les choses, et supposé que l'aplomb d'isnard ou de Brissot n'eût d'égal que leur ignorance, il n'est toujours pas douteux que, s'ils eussent doctement raisonné leur politique, ils n'eussent pas autrement agi qu'ils ne firent; et c'est ce qui décida, dès Jemmapes et Yalmy, du caractère national des guerres de la Révolution. Elles étaient conformes à la tradition nationale; Pitt et Cobourg, sous
des uoms différents, représentaient bien les deux grands peuples que nous avions partout rencontrés, depuis deux siècles et plus, sur le chemin de nos ambitions légitimes; et, sur l'un comme sur Tautre, ce que la Révolution à son tour allait revendiquer, c'était enfin ce qu'avait constamment revendiqué l'ancienne monarchie : les frontières naturelles et la liberté des mers.
Ainsi, pas plus qu'en modifiant le système des alliances de la France en 1789, la Révolution n'a innové, en proposante ses armées le but qu'elles allaient atteindre les premières, et non pas même quand elle a conçu ces plans de domination de l'Europe qui avaient M ceux de tous nos plus grands rois. Si c^était cependant l'œuvre de ces rois qu'elle prétendait détruire, comment expliquer la contradiction?
Je dirais volontiers, pour ma part, qu'en voulant remonter trop haut dans la recherche des a origines > de la Révolution, on s'est mépris sur quelques-uns de ses vrais caractères ; et l'exemple en serait ici asseï démonstratif. D'une manière très générale, si la Révolution s'est faite contre l'ancienne France, elle s'est faite surtout contre la France du dix-huitième siècle, et cette France, à tous égards, était beaucoup plus différente qu'on ne l'a dit de la France du dixseptième. Mais, comme nous ne savons pas si M. Sorel nous suivrait jusque-là, non» nous contenterons nous-mème de le suivre. Si la politique extérieure de la Révolution n'a pas eu plus tôt pris conscience d'elle-
même qu'on l'a vue revenir aux errements de la monarchie^ la raison en est donc que c les hommes ne reçoivent point les idées comme une loi selon laquelle ils doivent penser, mais comme un moule dans lequel ils jettent tout ce que leur éducation, leurs expériences, les influences accumulées dé la famille et du pays ont entassé en eux de sentiments, d'instincts, de connaissances, de préjugés et d'erreurs ». Explication aussi vraie qu'elle est simple, et qui peut servir à concilier bien d'autres contradictions, que Ton a si souvent et si justement signalées, entre les idées et les faits, dans rbistoire de la Révolution française ! Les principes abstraits, vrais ou faux, ne se réalisent jamais que selon la nature de l'esprit qui les applique; et c'est même pour cela qu'ils ont si rarement toute leur efficacité dans le bien ou dans le mal. C'est de bonne foi qu'on les proclame, et, les ayant proclamés, on croit que l'on y conforme effectivement sa conduite , mais, à bien y regarder, nous voyons que l'on n'en prend que ce qui se peut adapter sans trop d'efforts à ces habitudes anciennes dont les peuples se débarrassent moins aisément encore que les individus, car, en se transmettant de siècle en siècle, elles deviennent proprement des instincts et le fond, par conséquent, du caractère national. C'est précisément ce qui est arrivé des principes de la Révolution. Aussitôt qu'il fallut en tirer des conséquences, on descendit, pour ainsi dire, du terrain de la métaphysique sur celui de l'histoire, et, les forces qui dominent l'histoire reprenant
aussitôt leur empire, la politique de la France rentra dans la direction que lui avaient tracée, que lui impo* saienl toujours les préjugés séculaires, les traditions et les intérêts de la France.
Reste à montrer comment et pourquoi la Révolutiouy tout en conformant sa politique aur traditions de la monarchie, fut cependant une révolution, et dont les effets ne se firent guère moins sentir à TËurope qu'à la France elle-même. Elle innova, tout le monde en convient; mais en quoi innova- t-elle? et, si vraiment elle ne poursuivit rien que nos rois n'eussent poursuivi avant elle, d*oà viennent le scandale, la colère, l'effroi qu'elle souleva?
Nous ne parlerons du scandale que pour dire, d'abord, qu'il ne fut pas aussi grand qu'on l'a voulu mdre, e^. puis, que nous ne voyons pas bien de droit l'Europe du xyiii* siècle aurait pu reprocher Révolution même ses pires excès, à moins qu'il it deux morales : l'une pour les républiques, l'autre les monarchies ; ou peut-être encore, l'une pour rance et l'autre, pour le reste de l'Europe. Car, il
fa\it enfin le déclarer^ et nous félicitons M. Sorel d'en avoir eu le courage ; lorsque les historiens anglais auront cessé de célébrer la révolution de 1648^ y compris le jugement et l'exécution de Charles P% comme réternellenient mémorable époque de la liberté britannique, alors, mais alors seulement, ils pourront se servir contre nous des diatribes d'Edmund Burke ou de Joseph de Haistre. Hais il en est d'autres, comme les Russes, qui n'auraient quelque droit de les employer que dans une seule et d'ailleurs bien improbable supposition : c'est s'ils avaient eux-mêmes commencé par laver leur histoire de tout le sang dont Font tour à tour souillée, dans le court espace de moins d'un siècle, les Pierre I*% les* Elisabeth, les Catherine, les Paul, et ce mystique assassin de son père : le czar Alexandre l"^
Oui, la Révolution française a commis de grands crimes, que l'on ne saurait trop déplorer ni trop sévèrement condamner, mais elle n'en a commis aucan dont l'Europe monarchique ne lui eût donné le triste exemple. Mi elle n'a la première, au gré de ses convenances et pour satisfaire son avidité, c sécularisé » des biens ecclésiatiques : les traités de Wesphalie, cette charte de l'Europe moderne, l'avaient fait avant elle. Ni elle n'a la première dépossédé des princes ou partagé des peuples : elle n'était pas née quand les puissances du Nord dépeçaient la Pologne, ou lorsque Candide soupait dans une hôtellerie de Venise avec quatre Altesses Sérénissimes et six sou-
verains détrônés. Ni elle n'a la première, nous venons de le rappeler, exécuté un roi: des rois même l'avaient osé, non seulement des rois, mais des reines, dans le même appareil ou plutôt avec la même dérision des formes de la justice. Ni elle n'a enfin la première invoqué comme excuse ou comme justification la nécessité du salut public, et, malheureusement, la raison d'État, dans le droit public de l'Europe, était en possession, depuis la Renaissance, de passer outre à tout respect de la foi jurée, toute justice, et toute humanité.
Les crimes de la Révolution n'avaient donc pas de quoi scandaliser l'Europe, et, pour être impartial, il faut d'ailleurs convenir qu'ils la scandalisèrent peu. Nul sans doute n'oserait dire qu'il n'eût dépendu que des souverains de sauver Louis XVI et Marie-Antoinette, et encore moins répondre qu'ils y eussent réussi, s'ils l'eussent voulu tenter; mais ce que l'on peut très bien affirmer, c'est qu'ils tentèrent peu de chose, et beaucoup moins qu'ils n'eussent dû, s'ils avaient compris qu'il y allait de tout ce qu'ils avaient représenté jusqu'alors. Mais ils ne le comprirent pas; 3t, en effet, c'est la Révolution qui a créé le droit des rois, en obligeant l'Europe à chercher et à trouver un principe pour l'opposer aux siens.
Quant à Témotion qu'excita la Révolution française, il importe avant tout de s'entendre et, pour cela, de distinguer les temps. M. de Sybel a pu prétendre, et non pas sans raison, qu'en 1702, la Prusse et l'Âa-
triche, tout attentives qu'elles fussent au développement de la Révolution, Tétaient bien plus et de bien plus près à la grande affaire du second partage de la Pologne. Et l'on peut ajouter que, dans les années qui suivirent, si la Révolution obligea l'Europe de se coaliser contre elle, cependant le caractère de la coalition n'eut rien en soi de plus haineux ni de plus agressif que le caractère de tant de coalitions fameuses, formées jadis par la même Europe contre la France de Louis XIV.
L'Europe avait d'abord cru que, selon l'ordinaire, la Révolution affaiblirait l'État français, et, comme nous l'avons dit, dans une attitude expectante, elle avait surveillé nos troubles pour y saisir à point nommé le moment d'en profiter. Par une combinaison de causes et d'effels que ce n'est pas ici le lieu d'analyser, il était cependant arrivé que, bien loin d'affaiblir l'État français, le premier élan de la Révolution nous avait au contraire portés plus loin que nous n'avions jamais encore atteint. Il ne fut plus alors question pour TEurope de songer à profiter d un affaiblissement eu d'une défaillance qui ne se produisait point, mais bien de se défendre une fois de plus contre le peuple qu'elle connaissait si bien pour l'avoir si souvent combattu. Et, comme ce peuple, dominé par la force de£ choses, à mesure qu'il s'éloignait du centre de ses agitations, retrouvait, pour ainsi dire, ses traditions séculaires et ses ambitions naturelles, n'ayant rien d'autre à lui opposer^ il fallut bien que l'Europe, elle aussi, recourût
tZt HISTOIRE ET LITTÉRATURE,
à la coalition comme au seul moyen qu'elle eût de^ répondre par une riposte connue à une attaque égale-> ment connue.
Si nous savions mieux notre histoire, ou du moins si nous en avions la suite plus constamment présente à Tesprit, nous reconnaîtrions donc, dans les coalitions de l'Europe contre la Révolution, l'esprit luimême des coalitions de l'Europe contre la France, et, pour quelques différences qui s'y remarquent dans le groupement des forces, nous nous rendrions compte que les modifications introduites par le xviii* siècle dans le système général de l'équilibre européen en sont la seule cause. Mais, assurément, ni rAulriche ni l'Angleterre n'ont témoigné plus d'acharnement contre la Convention, ou le Directoire, ou TEmpire, que contre Louis XIV; et j'ose dire que la Prusse y en a mis bien moins que jadis la Hollande, qu'elle se trouvait remplacer dans la coalition. La Révolution, qui n'avait pas surpris l'Europe, ne la scandalisa guère et l'inquiéta sans doute, mais pas plus que ne l'avait inquiétée l'ambition de Louis XIY, etTinquiélade la même manière, pour les mêmes raisons, de la même inquiétude. La Révolution victorieuse dérangeait ce fameux système d'équilibre dont on avait inutilement essayé de faire un principe, qui n'était en réalité qu'une balance d'intérêts ; et les chancelleries se demandaient avec angoisse où l'on prendrait des compensations pour rétablir cette égalité de forces que venaient ainsi rompre les conquêtes de la France.
Ce ne fut que plus tard, après Austerlitz et léna, sous l'Empire, que l'inquiétude changea dénature, et que Ton commença d'entrevoir où tendait la Révolution, quand le sentiment national, s'éveillant en Espagne d'abord, puis en Russie, puis en Allemagne, vint apporter aux souverains contre la Révolution l'appui de la Révolution même. Pour le bien comprendre, il faut lire attentivement les chapitres où M. Sorel, anticipant sur ses conclusions générales, s'est attaché, dès le début, à marquer d'un trait caractéristique l'accueil que firent aux principes de la Révolution les différents pays d'Europe. Non seulement, en effet, chacun d'eux n'en prenant pour lui que ce quil pouvait adapter sans effort à ses traditions nationales, il est permis de dire que, sous la diversité des apparences, l'accueil fut partout le même ; mais encore, et à mesure qu'on y veut voir plus clair, la ressemblance apparaît plus intime, puisque l'on trouve enfin que c'est la même raison qui décida partout de cet accueil. Dans l'Europe du XVIII* siècle, telle que l'avaient façonnée la guerre et la diplomatie, ce que venait proclamer la Révolution, c'était le droit des peuples; et l'accueil qu'elle reçut se régla sur l'utilité dont pouvait être aux peuples la proclamation de ce droit.
Là donc où il existait des nations anciennes, de vraies nations, circonscrites par de vraies frontières, anciennement unies par la langue, par la religion, par l'histoire, comme en Espagne, par exemple, ou en Angleterre, la Révolution française fut accueillie
m HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
d'abord avec réserve, puis avec défiance et, finalement, avec hostilité. Où la nation était plus jeune, de formation politique plus récente, homogène toutefois et, à défaut de souvenirs, unie dans l'orgueilleux pressentiment de ses destinées, comme en Russie, la Révolution fut accueillie d'abord avec curiosité, puis avec sympathie, jusqu'à ce qu'elle commit la faute de paraître vouloir attenter à l'existence nationale. Et, là où lesnations n'existaient pas encore, comme en Allemagne, en Italie, en Belgique, partout enfin où les combinaisons artificielles de la politique l'avaient emporté sur les convenances, les affinités, les aspirations des peuples, elle fut enfin accueillie avec tant de faveur, et d'ardeur, et d'enthousiasme, qu'avant môme qu'elle y eût louché, l'édifice gothique du Saint-Empire s'en était soudainement efl^ondré.
Mais, là comme ailleurs, on le voit, c'était bien la même cause qui opérait ses efl'ets naturels : la Révolution rendait les peuples à eux-mêmes, à l'exception de ceux qui se trouvaient déjà s'appartenir. C'est ce qui explique l'impuissance de Tancienne Europe contre la Révolution, aussi longtemps que l'ancienne Europe ne lui put opposer que les moyens classiques dont la Révolution venait précisément dénoncer l'arbitrafre et l'immoralité. Quand les hommes d'État cherchèrent un principe qui ralliât les peuples à leur cause, ils n'en découvrirent point, puisque toute leur tradition était kdée, si je puis ainsi dire, sur le mépris ou plutôt core la négation du droit des peuples. Et c'est seu-
iement quand ils firent appel au sentiment national, sans avoir, d'ailleurs, calculé la puissance de la force qu'ils déchaînaient, que la Révolution, à son tour, dut commencer de reculer devant eux.
A ce moment de Thistoire, en effet, les rôles se trouvaient renversés : c'était la Révolution qui prétendait disposer des peuples comme on l'avait fait dans un état de choses qu'elle était venue détruire; et c'étaient les derniers survivants de cet état de choses qui la refoulaient, au nom du droit nouveau, dans les frontières de la France. Mais, pour être retournée contre elle, l'idée n'en avait pas moins été proclamée, propagée par elle; si l'on pouvait se vanter de l'avoir vaincue, ce n'était qu'en employant contre elle ses propres armes ; et depuis quatre-vingts ans les principes qu'elle avait introduits dans le monde ont continué d'y régner souverainement. Rien de grand, on le sait, ne s'est fait ou tenté dans ce siècle qu'au nom du principe des nationalités.
Il serait aussi difficile de dire ce que c'est que le principe des nationalités, qu'il le serait de dire ce que c'est exactement qu'une nation. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que les idées que ces mots éveillent, et les associations d'idées qui les prolongent, sont d'autant plus puissantes qu'elles sont justement plus obscures. Et, ce qui est bien certain, c'est qu'en se substituant à ce fameux système d'équilibre, le principe des nationalités a créé dans l'Europe moderne un groupement nouveau des peuples et des
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forces. Est-ce d'ailleurs un bien ou est-ce un mal? Nous ne saurions avoir ict la prétention de le rechercher. Disons seulement qu*i! a bien servi jusqu'ici les intérêts de quelques peuples, mais non pas ceux de la France. Car, à ne considérer que la carte d'Europe, c'est lui qui, à ces États secondaires dont notre frontière était jadis entourée presque de toutes parts, a substitué ces grandes agglomérations compactes qui, même en pleine paix, gênent et restreignent la liberté de nos mouvements. Et d'autre part, chose plus grave, on a pu Taccuser à bon droit, en élargissant l'idée de patrie, d'en avoir étrangement compromis la force et l'efQcacité. Il y a des idées dont Tétroitesse fait seule tout le prix ; et, comme on ne prend jamais assez strictement les commandements de la morale et de l'honneur, de même on interprétera toujours trop largement le mot et ridée de la patrie, — dès qu'on songera seulement à les interpréter.
L'avenitjfious dira le reste. Car ce n'estpas en quatrevingts ans que se développent toutes les conséquences d'un événement aussi considérable que la Révolution française. Aussi sûrement que la cause contient son effet, — plus sûrement peut-être, en ce sens qu'il se peut que Teffet demeure enfermé dans sa cause, — les principes de la Réforme tendaient à la tolérance et à la liberté de penser. Cependant au xvii* siècle, et jusque dans les premières années du xviii», il n'y a pas d'accusation doctrinale dont les protestants se défendent avec plus de véhémence et d'indignation sincère
que celle de socinianisme; et le socinianisme, c'est essentiellement, sous un nom plus théologique, tout ce que nous ayons appelé du nom de rationalisme ou d'indifférentisme. Quatre-vingt» ans après la Révolulion française, il se peut donc, il est même probable que nous n'en apercevons pas encore toutes les conséquences. Et comme jusqu'ici c'est surtout l'Europe qui semble en avoir recueilli les bienfaits, tandis que, pour notre part, nous n'en avons guère tiré que le stérile honneur de nous être nous-mêmes entre-déchirés denos mains pour émanciper l'Allemand ou l'Italien de leur longue servitude, il faut espérer qu'à nous aussi les conséquences encore obscures de la Révolution réservent quelque jour un profit plus réel.
Est-il permis d'ajouter que, si ce jour doit venir, nous n'en hâterons sans doute pas la venue en nous efforçant, comme on le fait depuis quelques années, de rapetisser la Révolution, de mettre des volontés d'hommes et de mesquines intrigues dans une histoire où le caractère de la fatalité est marqué si fortement, et en nous aveuglant à plaisir sur la nature des causes, les plus grandes peut-être qui depuis bien des siècles eussent présidé à un mouvement des hommes? C'est ce que nous avons essayé de montrer dans l'histoire des guerres de la Révolution. Si nous y avons réussi, fe lecteur voudra bien en reporter l'honneur à M. Sorel, et, si nous y avons échoué, ne l'imputer qu'à nous seuls.
Nous ne saurions, en effet, nous dispenser de le re-
î:3 histoire et littérature.
dire en terminant : c*est un excellent livre que cein! de M. Sorely et nous n'avons pu donner qu'une faible Idée de sa richesse. Il n'est guère de question^ parmi toutes celles que soulève non seulement l'histoire de la Révolution, mais l'histoire aussi du xviii'' siècle> que n'ait touchée M. Sorel et sur laquelle il n'ait dit un mot juste. S'il fallait en désigner plus expressément quelqu'une, nous citerions les pages où il a résumé la grande affaire de la destruction de l'Ordre des jésuites, comme un modèle de lucidité d'exposition; ou encore, comme un modèle d'impartialité, celles où il a déchargé Rousseau d'une part au moins des responsabilités qu'on lui impute couramment dans les erreurs ou dans les crimes de la Révolution. Quant au tableau qu'il nous a tracé de l'état de l'Europe en i 789, je ne crois pas que nulle part on le puisse trouver plus exact et surtout plus complet. L'art même n y manque pas, autant du moins qu'il se puisse rencontrer dans cette abondance de détails, et bien que l'on put souhaiter à M. Sorel un peu plus de naturel et de facilité : sa composition est monis d'un peintre que d'uu mosaïste. Mais ce sont là de minces défauts dans un livre de ce genre, et à vrai dire, nous nous fussions même dispensé de les signaler si nous n'avions songé que ce n'estici qu'un premier volume, et que, par conséquent, il est loisible encore àM. Sorel, dès qu'on les lui signale, d'éviter d'y tomber dans les volumes qui suivront.
Novembre 1885.
La poésie de LAMARTINE*
On dit que la mort est égale pour tous, et on le croit sans doute, puisqu'on le dit. Comment donc se fait-il qu'après avoir donné pour tant d'autres le signal de leur apothéose, elle n'ait en quelque sorte été^ pour Lamartine, que la consécration suprême de l'oubli ? S'il est, en effet, vrai que, de 1820 à 1850, Lamartine ait régné sur les imaginations, et, selon l'expression de Sainte-Beuve, <: s'il a bu, pendant ce quart de siècle, le succès par tous les pores }), il a eu le temps, depuis lors, pendant les années de l'empire, entre 1850 et 1870, de sentir se dissiper l'ivresse, et la mort même n'a pas été pour lui le commencement de la justice, mais plutôt le contraire.
Quelques vieillards ou quelques jeunes femmes,
i. Écrit à Toccasion de rinauguraiion de la statue de Lamar^i tine à Pasay«
grâce à la musique de Niedermeyer, ou de H. Gounod, savent-ils encore peut-être les stances du Lac ou du Fa/fow? Quelques collégiens et quelques professeurs de liltérature, dans le fond d'une province, lisent-ils encore, de loin en loin, pour pouvoir affirmer qu'ils l'ont lUy Jocelyn, ou la Chute d'un ange ? Mais, ce qui n*est pas douteux, c'est que les jeunes, comme ils s'appellent, — des jeunes de tantôt cinquante ans, soixante, ou davantage, — ne nomment plus guère aujourd'hui Lamartine que pour lui préférer hautement Alfred de Vigny, par exemple, ou ce mystificateur de Charles Baudelaire, avec ses Fleurs du mal, sa Charogne, et ses Femmes damnées. Ce qui n'est pas moins sûr, c'est que la critique, dans un temps où ni les Laprade, ni même le pieux Edouard Turquety n'ont manqué de consciencieux biographes, n'a pas trouvé seulement, depuis dix ans, l'occasion de jeter un coup d'œil sur la Correspondance de Lamartine. El ce qui est encore plus certain, c'est que la foule, — qui suit, comme toujours, — la foule indifférente, allant de l'un à l'autre, d'Hernani au Chandelier, ou des Caprices de Marianne kRuyBlas, laisse lentement, autour du nom de Lamartine, l'oubli, l'ombre et l'obscurité s'épaissir.
Entre beaucoup de raisons que l'on pourrait donner de cette indifférence, ou pour mieux dire de celle ingratitude, je ne parlerai que des littéraires. Si peutêtre quelques hommes politiques en veulent toujours à Lamartine de la révolution de 1848, et font payer à
iA POESIE DE LAMARTINE. Ui
la gloire da poète la faute ou les erreurs du tribun populaire, ils ne sauraient être, en effet, aujour d'hui bien nombreux, et le temps approche où disparaîtront pour jamais avec eux leurs antiques rancunes. J'en connais d'autres qui, s'ils l'osaient, lui feraient presque un crime de n'être pas mort plusieurs fois millionnaire, d'avoir traîné sa vieillesse en de pénibles et vulgaires labeurs, d'avoir dégradé à d'humiliantes sollicitations le poétique amant d'Elvire et de Grazîella. Dirai-je que je crains que ce ne soient les mêmes qui reprochent à Hugo d'avoir trop bien entendu les affai res? Car, en vérité, nous rendons la vie difficile au poète ! Et d'autres enfin insinuent que Lamartine a mal choisi sonmomentpour mourir, que les rares amis qu'il laissait derrière lui n'ont pas su mettre sa mort en scène, ni convenablement ordonner ses funérailles. Ce n'était pas, comme l'on dit, desc hommes de théâtre:»; non plus que lui, d'ailleurs; et en France, à Paris surtout, c'est une grande infériorité que ne pas être un homme de théâtre, — ou de n'en avoir pas un au moins dans sa famille. Mais, après cela, s'il n'y avait que de semblables raisons, j'aime à croire que, depuis vingt ans bientôt, elles auraient cessé d'en être. Du moins y en doit-il avoir de plus profondes ; et, effectivement, il y en a ; et elles sont curieuses à étudier, parce qu'elles ne tiennent guère moins, si je ne me trompe, k la nature de l'esprit français qu'à la nature même de la poésie de Lamartine.
C'est ainsi que les jeunes reprochent d'abord à La-
Ui HISTOIRE ET LITTÉRATURE*
martine de n'être pas pour eux assez artiste. Us ont toujours sur le cœur une lettre célèbre : A Jf. Léon Bruy$ (TOuilly, qui servit jadis, qui sert encore de préface, on se le rappellera peut-être, aux Recueillements poétiques : € Le bon public, y disait Lamartine, s'imagine que j'ai passé trente ans à aligner des rimes,., je n'y ai pas employé trente mois; » et les jeunes, lui rendant mesure pour mesure, lui repro chent, avec un tranquille dédain, qu'on s'en aperçoit bien, sans qu'il eût besoin de le dire. Ils le trouvent incorrect, et ses vers quelquefois mal faits, mais ses rimes surtout faibles et communes: bonheur et malheur y adieu et dieUy onde et monde, pies et mullipliés, ciel même, je pense, et soleil. Et ils n'ont pas tout à fait tort, et il n'y a rien de plus français, si je puis ainsi dire, que ce genre de chicanes, et, pour vous en convaincre, ce sont celles que nous faisons tous les jours à Molière. Décadents ou romantiques, parnassiens ou classiques, nous avons beau nous révolter, nous descendons tous en effet de Malherbe, par CondDlac ou par Noël et Chapsal ; nous évaluons le talent au no mbre des défauts qu'il n'a pas, bien plus qu'à la nature des qualités qu'il possède; et nous posons de tels principes enfin que, si nous les suivions, ils n'iraient à rien moins qu'à melire l'auteur des Odes funamb ulesques au-dessus d'Hugo même, et H. Catulle Mondes oa H. Armand Silvestre au-dessus du poète de Jocelyn,Aes Harmo^ nies et des Méditations.
Mais, si Ton se débarrassait une fois des préjugés