LA POIÏSIE DE LAMARTINE
d'école, si surtout on voulait être juste, on attacherait peut-être une moindre importance à la forme, dont la perfection matérielle n'a d'objet, trop souvent, que de faire illusion sur l'inanité du fond. On avouerait que, fussent-elles plus nombreuses et plus graves encore qu'on ne le dit, les négligences de Lam>irtine, emportées au courant de sa large et facile abondance, ne laisseraient pas toujours, — ou presque toujours, — de s'y perdre. On n'oublierait pas, non plus, de rappeler que si la poésie, avant d'être une « peinture », peut et doit même être une c musique », c'est quelque chose, à ce seul point de vue de la forme, que d'avoir trouvé, comme Lamartine, les vers assurément les plus harmonieux qu'il y ait dans la langue. Et Ton conclurait que, le triomphe de l'art étant de suppléer l'inspiration défaillante ou absente, pour ne pas dire de la simuler, — comme la rhétorique, par exemple, simule ou contrefait l'éloquence, — le poète peut se passer d'être artiste, comme Lamartine, exactement dans la mesure où il est inspiré.
Aussi bien n'est-ce pas seulement ni surtout ces négligences que Ton reproche à Lamartine, et quand on ne le trouve pas assez artiste, c'est plutôt qu'il est trop naturel. Non seulement on ne voit pas comment son vers est fait, de quels artifices ni par quels procédés, mais on le comprend trop aisément quand il parle, et ses sentiments ne sont pas assez rares, assez subtils, assez quintessenciés. Vainement a-il écrit celte Chute d*un ange, poème bizarre,
grandiose, dont l'auteur de la Légende des siècles, et depuis, celui des Poèmes barbares, sans en rien dire, se sont tant et d'ailleurs si heureusement inspirés. Il reste vrai, d'une manière générale, que dans les Médi" tations, àsiXïs les Harmonies, dans Jocelyn, dans les Recueillements même, il n'a fait que prêter sa voix et son génie de poète à ce que nous avons tous éprouvé comme lui sans sjavoir ni pouvoir le dire; et on le trouve banal parce qu'il est humain. Et, en effet, ce n'est pas le genre de Charles Baudelaire, ni celui d'Alfred de Vigny, qui se sont attachés presque uniquement à traduire ce qu'ils croyaient trouver en eux de plus différent de leurs semblables.
Nos jeunes poètes, à leur suite, ont cru devoir affeo* ter la même ambition. Si le ciel, en naissant, ne les a pas affligés d'une maladie morale, ils s'en procurent une, la plus étrange qu'ils puissent, une névrose unique, - Ci la poésie désormais ne consiste plus pour eux que dans l'analyse de leur cas pathologique ou le savant étalage de leur infirmité. Mais alors, qu'ils aient donc jusqu'au bout le courage de leur paradoxe, et qu'ils ne reprochent pas à Lamartine de n'être pas assez ar-' tiste, mais bien, comme nous disions, d'être trop na^J turel et trop sain I Car voilà son vrai crime : pour, comprendre, pour sentir les Méditations ou les ffar-' monies, il n'est besoin que d'être homme et d'avoir vécu. Le Lac on le Vallon, le Crucifix ou Ischia, le Premier regret ou Novissima Verba, c'est le cri mémo ie la naturer, auquel vibent tous les cœurs, à Texcep*