III
provinciaux sont agréablement drapés dana ce Bavard de Balandard; la Fille à Sébasiiien; ie^ Cousins de Pantoise; Tsuis pas fâché d*y avoir dit ça. On fait rarement l'honneur aux belles-mères de leur consacrer une chanson tout entière, mais en revanche il n'en est guère où elles ne reçoivent en passant quelque atteinte. Voici maintenant les maris trompés : Vous êtes marié, monsieur Prosper; Ça n'se trouve pas dans la plaine des Vertus; Joseph est en voyage. Puisque la matière est si réjouissante, on ne voit pas, en effet, pourquoi le Paiais-Eoyal ûu la Comédie- Française en prétendraient garder k monopole. Et nous nous acheminons par elle à la Tariété grivoise ou même polissonne : le Jupon de Madelon; Faut-y regarder y ou n'faut-y pas? la Clé de ma voisine; On n'est pas bête comme ça :
Jugez comme il est mazette ;
Dimanche, j^allons au bois
Pour y cueillir la noisette,
V*là t'y pas que j Taperçois!
Il mMit : « Bonjour, Pétronille ! »
Et puis ça s*est borné là.
Pourtant, j'suis un' ben bonne iUle,
Mais on n'est pas bête comme ça !
Oh! la! la!
Hais on n*est pas bête comm« ça !
Cette variété n'est pas la moins riche de toutes, et quand elle serait la plus pauvre, elle serait tout de même encore la plus riche, parce que, dans la clmu*
L£S GâFÉS-COMGERTS. 863
sonnette ou dans le refrain même le plus insignifiant, Tarliste, avec un clignement d'yeux, un geste, un sourire, excelle à introduire la grivoiserie qui ne s'y trouve pas. Le Français a toujours aimé la gaudriole :
Moi, des sujets polissons
Le ton m^affriole.
Minerve, dans mes chansons.
Fait la cabriole.
De ma grand'mère, après tout.
Tartufes, je tiens le goût
De la gaudriole gué!
De la gaudriole 1
 la chanson c polissonne :» je voudrais pouvoir joindre ici la chanson plus ou moins « bachique » : En r'venant de Suresnes; Encore un p*tit verf d*vin; Buvons à tous les vins de France. Mais, il m'en coûte à dire, l'inspiration n'y est plus, et si l'on boit toujours autant, je pense, ou davantage, il semble qu'on s'en vante moins volontiers que nos pères, qu'on porte moins haut l'orgueil du vignoble national, qu'on ne croie plus enfin si fermement aux vertus de ce t jus tout-puissant de la ireille ^. La faute en doit être au phylloxéra. Pourtant, ce couplet du Vigneron patriote ne laisse pas d'avoir son prix :
Si je tiens au morceau de terre Qui me produit mon vin là-bas, G*est qu*il fut témoin des combats
364 fllSTOIRE ET LITTÊKATURË.
Que nous livrâmes dans la guerre.
Gai vigneron, bon patriote, Avec le vin, fils du soleil, Mon chant, par sa joyeuse note, De mon pays célèbre le réveil.
Mais il ne s'en fait plus beaucoup de cette force, et ceiui-Ià même, je Tai bien lu quelque part, mais j'avoue que je ne l'ai pas entendu chanter.
Ce sont là quelques-unes des variétés de la chanson de café-concert, et, si j'essaie d'en définir le commun caractère, je ne comprends pas l'indignation qu'elles excitent chez un peuple qui fait profession d'admirer Béranger, — jusqu'à lui dresser des statues. La plupart des refrains du c chansonnier des familles > n'ont rien de moins vulgaire, en effet, que ceux qui se chantent sur les planches de nos cafés-concerts et dont je viens de donner quelques pâles échantillons. Mieux encore ; je sais tel couplet, ou telle chanson de lui que l'on n'oserait jamais, quand bien même la police le permettrait, hasarder devant le pUblic de l'Alcazar ou de l'Eldorado. Et s'il se dégage enfin de son œuvre, non pas sans doute une philosophie, mais ce que l'on appelle une conception de la vie, ce n'en est pas une autre que celle qui fait le fond de la chanson de café-concert.
Le Tout-Puissant, qui doit être un bon zigue. Veut avant tout le bonheur du prochain.
I 'n* demande pas que le pauv* mond' s* fatigue. Et moi j*veux pas être mon prop* assassin...
Pourquoi ces quatre vers, que j'emprunte aux Fei» gnantSy ne seraient-ils pas aussi bien du Dieu des bonnes gens? Mais, dans un autre genre, croyez-vous que ceux-ci fussent médiocrement applaudis à la Pépinière et à la Scala ?
Tu réveiUei ta maîtresse, Minette, par de longs cris.
Est-ce la faim qui le presse?
Entends-tu quelque souris?
Tu veux fuir de ma chambrette Pour courir je ne sais où.
Mia-mia-ou ! que veut Minette ?
Mia-mia-ou! C'est un matou.
La langue en est un peu plus correcte, peut-être, ou moins délibérément incorrecte, mais la rime n*en est guère plus riche ou le rythme guère plus heureux, et l'inspiration n'en est certes pas moins libertine, si même elle n'est plus indécente. Je supplie donc le lecteur, s'il en a le courage, avant de s'emporter contre la chanson de café-concert, de relire un peu son Béranger. La chanson de café-concert est la chanson de Béranger, dont il a suffi de grossir quelques ti aits *ot d'en atténuer quelques autres, pour l'accommoder à la juste optique de la scène. Mais c'est bien la même chanson, ce sont bien les mêmes sujets, et surtout c'est bien au même public parisien et français qu'elle s'adresse. « Épicuréisme grivois et à fleur de peau, comme ou l'a si bien dit; absence complète de sens moral ; impiété vulgaire, mais plus insouciante
qu'agressive ; x> entre les chansons de Déranger : la Grand'mère; Madame Grégoire; les Deux Sœurs de charité; Frétillon; la Descente aux Enfers et nos couplets du jour, il n'y a de différence, à vrai dire, que ce qu'en a pu mettre un intervalle de bientôt soixante ou quatre-vingts ans écoulés. En passfint, si Ton veut, par la Musette et la Phémie d'Henry Murger, — les Amanda de TAlcazar et les Pélronille de l'Eldorado nous viennent en droite ligne de la Lisette et de la Camille du « bon i> Bèranger.
On me dira qu'il y a quelque chose d'autre et de plus dans les chansons du « poète national » : la chanson philosophique et humanitaire, par exemple, ou la chanson politique, ou la chanson patriotique. Et c'est vrai ; mais ne croyez pas que ces variétés mêmes manquent au répertoire de nos cafés-concerts. Il n'est pas de café-concert où Ton ne chante la chanson patriotique , et c'est même un c emploi > spécial, comme de chanter la tyrolienne.
Hb marchent crânement
Les gentils volontaires !
Lorsque le régiment ^
Se met en mouvement,
Peut-on voir vos bannièret
Et vos têtes si chères
SaiM tressaillir, Soldats de Ta^enir I
Y a-t-ii rien de plus plat? mais je ne puis trouver cefa sensiblement inférieur au refrain de Bèranger : .
Gai ! gai ! serrons nos rangs,
Espérance
De la France, Gai ! gai ! serrons nos rangs.
En avant, Gaulois et Francs !
Les Volontaires^ vieux de deux ou trois ans déjà, ne doivent plus se chanter aujourd'hui qu'en province ; Nos Fantassins et Sachez dépenser vos vingt ans pourraient bien être de cette année même.
Avant que la neige ou le givre Ne glace votre sang vermeil Aimez-vous bien!., aimer... c'est vivre, L*amour; du cœur est le soleil.
Mais il .xiste dans la vie D'autres dovoirs nobles et grands ; Ils sont sacrés, dignes d'envie ; Je vais en parler, jeunes gens.
L'un est Tamour de la patrie, C'est le plus beau des sentiments Ah! pour notre France chérie Sachez dépenser vos vingt ans.
Veut-on plutôt des chansons politiques? Les fournisseurs habituels de nos cafés-concerts connaîtraient bien peu leurs classiques, — el leur métier, — s'ils ne savaient, à l'occasion, faire aussi résonner cetl'* corde. Évidemment, en 1885, il ne faut rien leur de mander qui ressemble au Marquis de Carabas ou la Marquise de PrePintaiUey d'abord, par la bonn raison que, si Ton osait l'écouter, personne du moin
n'oserait chanter la seconde en public; et puis, parce que Ton ne saurait s'attaquer à l'ombre d'une ombre. Mais dans telle chanson : îfy a que le curé qui ûe Vest pas; les Mendiants noirs; Voilà comment mes enfants prieront Dieu^ vous trouverez l'équivalent de Mon Curéy des Capucins^ ou des Révérends Pères.
On dit qu*à la Chambre on propoi e
Un* loi dont le projet impose
A tout curé de prendre part
Au Bacrifice d*Abélard,
On en cause sur la grand'place.
En attendant que la loi passe,
Tout l'monde est prêt pour ce jour-là;
N'y a que V curé qui ne Tôst pas.
L'accent est plus haineux dans les Mendiants noirs
Oui le curé couvent fait maigre C'est pour cela qu'il est si gras; II faut travailler comme un nègre Pour lui payer de bons repas.
Mais on croirait vraiment entendre Béranger luimême dans : Voilà comment mes enfants prieront Dieu.
Avec des bras et de Tintelligence On peut toujours se frayer un chemin :
Celui-là seul peut craindre l'indigence Qui n'eut jamais une ampoule à la main.
Par le travail qui fait le vrai mérite,
On est un homme honorable en tout lieu; Sainte sueur, tu vaux bien Teau bénite !
Voilà comment mes enfants prieront Dieu.
Ces chansons se chantent-elles "^ Je n'oserais en répondre. Sont-elles d*hier? ou déjà vieilles de quelques années? je ne pourrais le dire. Mais il me suffit qu'elles figurent dans ces cahiers de chansonnettes : Refrains gaulois^ Album de la nouvelle chansony Refrains de la Lice^ que Ton vend dans tes rues pour deux sous, que l'on colporte à travers les campagnes, et dont on ne saurait s'imaginer le débit. Et je ne crois pas que l'on puisse disputer à Béranger l'honneur de les avoir inspirées, puisque c'est justement de ce genre de chansons qu'on le loue quand on le loue d'avoir < élargi > la chanson de ses prédécesseurs, de Désaugiers, de Collé, de Panard, etc.
C'est dans les mêmes cahiers que je trouve les chansons humanitaires ou socialistes : la Fête des Drapeaux; le Travail affranchi; le Bataillon de Belleville; le Prolétaire; là Ru^au pain. Deux citations suffiront à indiquer la note :
Paix et Gloire à l'humanité !
Nos mains brisent le fer qui tue.
Sur son socle la Liberté
Prend pour emblème une charrue. ^
Sous rétendard aux trois couleurs.
Buvons à Toubli des querelles;
La République attend des coBuri
Pour ses agapes fraternelles.
rO HISTOIRE KT LITTÉRATURE.
C'est un couplet du Bataillon de BeUeville; en voici un du Prolétaire :
Sur le duvet tu trames quelle intrigue !
Quand Touvrier sur un chétif grabat
Ne peut dormir accablé de fatigue.
A la mobidre alarme il est prêt au combat.
Pour son pays toujours à se résoudre,
A la victoire il fut un des premiers.
Tout coTi;me toi il ne craint pas la poudre, tncline-toi, riche, devant Vouvrier.
L'étrange facture de ce couplet ne paraîtra pas sans doute moins intéressante que le sentiment qu'il exprime ; mais, quant à cette manière de « boire à l'oubli des querelles », ou ne saurait nier qu'elle soit éminemment fraaçaise.
Ces chansons se fredonnent, elles ne se chantent pas, je crois, dans nos cafés-concerts, ou. du moins, comme autrefois la Marseillaise ^ elles ne s'y chantent qu'aux grandes occasions : jours de troubles, soirs d'émeute, lendemains de victoire populaire. Si j'en ai parlé, c'est donc surtout pour être complet, ou tâcher de l'être ; c'est aussi, comme je l'ai dit^ pour bien montrer que la chanson populaire était toujours parmi nous ce que Béranger l'avait faite.
Comme d'ailleurs dans Fœuvre de Béranger, c'est la chanson grivoise qui domine, à tel point, que, dans ses chansons politiques elles-mômes, il ne peut ordinairement se tenir de pisser un couple libertin, c'est la chansonnette comique aussi fui se chante surtout dans nos
LHS CAFÉS-CONCERTS. 371
cafcféâ-concai^ts, elleqin ùak les déliées des habitués de l'Âlcazar et de l'Eldorado, elle dont les enfanfis mêmes s'époumonent à chanter tes refrains dans les ruesy et elle enfin à qiui Ton eu a quand on se met en frai» d'éloquence pour iétrir c la eom^on des moeurs » et la « dépravation du goût i> dont Papa joue de la flûte, ou Trois sous cP Arlequin sont, à ee qu'il paf ait, d'éclstfaais témoignages. C'est un thème, comme on sait, que traitent Tolontiers les a chrooi-queurs pariaens », défenseujrs intermittents des bonnes lettres et de la saine morale, quand ils n'ont pas à conunenter quelque récent scandale ; et ils ne s'en tirent pas plu^ mal, je le reconnais, qu^Rs ne feraient, s'ils le voulaietit aussi bien, de l'apologie du genre, tte même encore, les cntiques dramatiques, lorsqu'ib viennent à la rescousse. Quand hRevm des Variétés n'a pas eu le succès que l'on attendait; quand le Palais-Royal, selon le terme consacré, tient la déveine et ne fait pas df argent ; ou encore quand le directeur du théâtre de Tulle ou de Fontenay-le-Comte en est réduit à quitter la partie et déposer son bilan, c'est aux cafés-coecerts qu'ib s'en prennent, et non pas sans doute à la chanson patriotique ou sentimentale, mais à la cbansonsette. La chanson a vaincu le dirame ; on se presse aux portes de l'Eldorado pour y entendre M. Pauhis « dans son répertoire y>\eih salle m ême du Théâtre-Français se viderait si l'on reprenait VAgamemnen de M. de Bornicrt Je prends ma part de ce deuil ; mais, chroniqueurs
parisiens et critiques dramatiques, je leur voudrais plus de sang-froid et d'impartialité. II n'est pas un journal « du matin >, depuis le Figaro jusqu'à i'/ntransigeanVy qui ne croie devoir quotidiennement régaler son lecteur de quelques nouvelles à la main sur les maris trompés, les belles-mères/ les fausses ingénues et autres marionnettes de la chansonnette. Comment ce qui est spirituel le matin, en première page du journal, devient-il donc € inepte », vers le soir, entre neuf et dix heures? Est-ce un effet de la musique peut-être? ou en est-ce un de la poésie? A leur tour, si nos opérettes, si Lili, si le Grand Casitniry si la Femme à Papa sont de si réjouissantes inventions ou des bouffonneries d'un si rare et s délicat alticisme, que peut-on bien trouver de si vulgaire et de si plat dans les chansons de café-concert? La chanson est moins longue, et voilà toute la différence; mais, puisque l'opérette va chercher ses c étoiles » à l'Eldorado, n'est-ce pas une preuve assez claire qu'elle y puise aussi ses inspirations? Et je voudrais bien que l'on me fit voir en quoi le vaudeville lui-même diffère si profondément de la c chansonnette excentrique > et de la € fantaisie bouffe y^ : les Statues en goguette on la Grosse Caisse sentimentale? Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas de soirée de café-concert sans une opérette ou un vaudeville qui la termine; et ce vaudeville est des maîtres du genre, — en ce moment même de feu Varin à la Pépinière et de H. Labiche au café de l'Époque; — et quand,
après être tombée sur les Jumeaux de P.-L.-M. ou sur la Rosière de Fouilly^es-PatateSy la toile se relève sur le Secrétaire de Madame ou sur les Res^ sources de Jonathas^ personne dans la salle ne s'aperçoit un instant qu'il ait changé d'atmosphère. Elle se relèverait sur Edgar et sa Ronne ou sur la Fille bien gardée que ce serait encore la même chose :
Quand je parais avec ma mèche Au milieu d'un timide essaim.
Soudain le cœur le plus reyêeke Mollit à son chic assassin !
De Cupidon elle est la flèche, Elle est rhameçon des amours,..
Et j* entends redire toujours :
c D*lui résister il n'y a pas mèche !
Gredin* de mèche !
Mais voyez donc comme ell' lui va !
Qu'il est bien ce scélérat-là !
Ah! quUl est bien, csV.élérat-là!
Fichtre ! qu'il est bien, ce gueux-là ! »
C'est qu'en réalité tout cela procède bien delà même origine, s'inspire bien des mêmes sources, et s'adresse bien surtout aux même instincts. Vaudevilles, opérettes ou chansons, autant d'expressions et de satisfactions que Ton donne au vieil esprit gaulois^ c'est-à-dire cet esprit d'optimisme vulgaire, de raillerie libertine, et de polissonnerie prétentieuse, qui bien décidément tient au fond de l'esprit français^ si peutêtre il n'est ce fond lui-même. Car, aussi loin que vous remontiez dans notre histoire littéraire, c'est lui qui
374 HISTOIRE ET LITTÉHATUR •
respire dans ces vieux fabliaux, dont je ne pourrais seulement transcrire ici ni nulle part les titres, et encore n.oins raconter les sujets. Bfais, quelque effort que depuis trois ou quatre cents ans nos plus grands écrivains aient tenté pour nous relever de cette basrsesse, il fallait bien qu'il n'y eût pas de remède puisque! n'y ont pas réussi. Nous nous étions reconnus tout d'abord dans le miroir que nous présentaient nos trouvères, et c'est la même image de noas-mêmes que nous applaudissons dans les chansons.
Il y aurait do quoi parler longtemps sur ce thème, si Ton voulait. Non pas que nous soyons les seuls qui aiment la gaudriole, ou du moins je veux le croire, et même j'en suis sûr, puisque nos fabliaux, nos vaudevilles, ont fait le tour du monde ; mais, tandis que partout ailleurs on se cache d'être égrillard, peut-être sommes-nous les seuls qui s'en fassent un titre de gloire. Les uns s'enorgueillissent, — à tort ou à raison, ce n'est pas là le point, — d'être plus f vertueux ï que nous, et nous accordons voîontiers à d'autres cette louange d'être plus artistes; il nous suffit d'être plus « amusants)), et nous sommes heureux ou môme fiers de noîïs entendre reprocher notre immoralité. C'est le véritable esprit gauloii^.
Suivons-le donc, en ce cas, jusqu'au bout, et, conséquents avec nous-mêmes, puisque nous neas retrouvons dans le vaudeville et dans l'opérette, n'affectons pas de nous méconnaître dans la chanson de café-concert. Elle est nôtre, entièrement nôtre, et
Roas ne pouvous la renier qu'en nous reniant nousmêmes. Il y a là, d'ailleurs, une question d'orgueil national, et, comme on n'a pas craint d^accuser les délicats qui ne goûtaient pas assez l'esprit de nos vieux fabliaux de manquer au patriotisme, on en peut accuser les dégoûtés qui ne se plairaient pas à la chanson de café-concert. Depuis un demi-siècle, en effet, rien n'a peut-êfre contribué davantage que la chanson de café-concert à propager, étendre, et affermir la gloire du nom français. En tout le reste nous ayons perdu, s'il en faut croire nos ennemis, ou du moins en beaucoup de choses ; mais, de leur aveu même, dans l'art de tourner le couplet, et de le soutenir d'une musique « analogue >, nous sommes demeurés, nous demeurons toujours inimitables,
U n'a pas d'parapluie, Ça va bien quand il fait beau ; Mais quand il tomb'de la pluie, U est trempé jusqu'aux os.
Voilà qui ne peut naître et ne naît qu'à Paris, musique et paroles; et toute l'Europe en convient. On fait ailleurs des oratorios, des symphonies, des opéras, que sais-je encore *^ et des odes, et des dithyrambes : mais on ne fait qu'en France des chansons de café-concert, et c'est de l'avenue des Ternes ou de la rue de Rambuteau qu'elles s'élancent à la conquête du monde. Et nous ne sommes pas, sans doute, originaux en tant de choses et de tant de manières
que, si Ton veut bien nous reconnaître dans la chansonnette comique, dans la <c scie i> et dans la c rengaine », une originalité marquée, nous en fassions les dégoûtés; — sous ce prétexte vain qu'il y aurait des genres, à ce que disent quelques pédants, et une hiérarchie de ces genres entre eux ?
!'• octobre 1885,