‹ Histoire et littérature, Volume 3Chapitre 25 sur 27 · ET LA CHANSON FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ET LA CHANSON FRANÇAISE

Puisque je vais en parler, ne devrais-je pas peut, être établir d'abord que de tous les documents qui servent à éclairer la psy^chologki d'iinfr race et d'une civilisation, le plus précieux et le plus révélateur est la chanson d« café-concert: E^f^ifo, tu perds taflanellSy ou Jsuis pas fâché d'y avoir dit ça? Les arguments^ au moins, ne me manqueraimi^t pas; quand ce ne seraient que ceux que nos érudits font valoir pour nous imposer l'admiration de leurs vi<;ux fabliaux, ou la lecture encore de ces insipides vaudevilles qui faisaient, disent-ils, après boire et portes closes, les délices de. Eos pères. Fabliaux et mazarinade&, complets historiqnes^ poliUques, ou prétendus tels, et cfiansens de café-concert, tout cela procède, en effet, dans le présent et dans le passé, de la même inépuisable veine. Quiconque se plaît aux uns n'est psfô digne de se dé* plaire aux autres. Et, puiaqa'il n'y a rien enfin de^

plus grossier ni de plus plat dans le répertoire de TAlcazar ou de TEldorado que dans le Chansonnier Clairambaull'Maurepas ou dans le Recueil général et complet des fabliaux des xiii? et xiv* siècles, il faut bien convenir que le Pantalon de Timoléon et te Corsage à Clara sont des documents, eux aussi, ou que, s'ils n'en sont pas, rien au monde ne saurait mériter désormais Thonneur de ce grand nom. Mais ils en sont; et, pour une demi-douzaine seulement de ces refrains :

Tu sais, si Vas des poches, Mon pauv* vieux, moi j*te l'dis franchement, FouiU' toi délicatement, Fouiir toi délicatement Pendant un p*tit moment;

on ne trouverait pas de nos jours un historien des mœurs, — formé à Fécole des frères de Goncourl, — qui ne donnât, et de grand cœur, toutes les histoires de Voltaire, avec VEsprit des lois par-dessus le marché. Les histoires des historiens, tout le monde aujourd'hui le sait, ne sont que la contrefaçon ou le roman de l'histoire ; c'est la nouvelle à la main et le refrain de vaudeville qui en sont la réalité. J'ai donc raison de signaler à l'attention de ceux qui n'en font pas tout le cas qu'il faudrait, la chanson de caféconcert.

On dit que la musique en est horriblement vulgaire, et je le veux bien; comme aussi que les paroles n'en

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sont pas dénuées seulement d'esprit, mais encore et surtout de sens, et je ne dis pas le contraire. Car pourquoi le dirais-je, si c'en est justement le premier mérite? Il n'est pas si facile qu'on le croit de vider les mots d'une langue de tout ce qu'ils contiennent de sens. Quelques Parnassiens de la décadence, Bl. Stéphane Mallarmé, par exemple, ou H. Paul Verlaine, ont vainement essayé de lutter d'incompréhensibilité avec la chanson de café-concert. Et les auteurs de monologues sont venus à leur tour» et ils ont appro* ché d'un peu plus près le but, mais cependant ils ne l'ont pas atteint.

Au bal du Léiard mécanique, Tout* la DOC* SA fit trimbaler; Greluchet qu* ador* la musique Au bal ne pouvait plus rester.

— Je vous retiens pour la première, Me dit r cipal très galamment.

— J'iui répondis : brave militaire, C'est impossibr, car en c*moment Ça m'gratt* dans le cervelet ;

Mais j'veus jure qu*c*est pas d*ma faute Si j'ai pris un plumet A la noce à Greluchet.

J'oie dire qu'il n'y a pas de monologue ou de sonnet « déliquescent :» qui vaille pour moi ce seul couplet. J'en aime tout : le rythme vulgaire, le désordre des idées, la trivialité hardie de l'expression. Car c'est aux sources de l'argot populaire, on le sait, que les idiomes

vieillissants se retrempent; ces faiseurs de chansons qu'on dédaigne parlent déjà le français de l'avenir ; et anx temps de la décadence romaine^ dans les cafésconcerts de Lutèce ou d'Augnstodunum^ on n'éeorchait pas autrement le latin.

Je n*aime pas moins, quand leur slyle s'élève^ leur façon de traiter Ttristoire :

C'était «n beau soir à la bruae,

Taris dormait bien tranquiirment ;

Eenri IV, en r'gardant la lune,

S'mit à rêver amoareu8*ment. Puis il dit : LMiabl* me pataQole»

On m*IaÎ8s' moisir sur mon séant !

Je n*vcux pas qu'on s'flch* de ma fiole, J'vas aller m'pousser d*ragrément.

Ne sent-on pas dans ces huit vers un peuple fier de son passé, sans doute, et glorieux de ses grands souvenirs, mais pas plus qa'il ne faut, ^ trop spirituel surtout pour en être la dupe ? Il y a des formes de F amour qui se manifestent par des bourrades : le sien se traduit dans Ténormité de ses plaisanteries, et pour témoigner son respect à ceux qu'il admire, il eommence par leur en manquer; on nex tape sur le ventre », en notre pays, qu'aux héros vraiment pepulaîres. Mais si, d'ailleurs, ce peuple tient à réserver sa liberté de penser, qui de nous pourrait bien lui en faire ua reproche ?

LES CAFÉS-€ONG£RTS« âd9

De contes, de vieilles histoires, Réfutons les récits menteurs ; Ne heurtons jamais nos mémoires A des fantômes imposteurs.

Du passé le plaisant ^imoire, Qu*un jour Le projgrès effaça, N*est plus qu*un livre dérisoire ; Enfants, n*oubliez jamais ça. {Bis.)

C'est ainsi qu'à Paris, non seulement les gens de la plus modeste condition, comme Ta remarqué quelque part Henri Heine» parlent couramment une langue dont la connaissance est aux Allemands une marque d'aristocratie ; mais encore, les derniers progrès de la critique historique ne sont pas iguoiés des foucnis- , seurs (ordinaires du concert de l'Horloge et de l'Âlcaur d'été.

Ce genre est aoble, mais il est difûcile : il ; ea a de plus humbles et dont le grand charme est de manquer tout à fait d'imprévu. Quand, par exemple, on lit sur l'aCûcbe ou sur le programme que mademoiselle X... chantera hs Blés reverdissent; M. Y..«, Ma peiite Chopinelte^ et mademoiseUe Z..., J'ai des fûurmis dans les mollets^ on est fixé d'abord, on n'a pas de surprise à craindre, on peut se préparer à lire. Nos faiseurs de chansonnettes sont en effet presque aussi riches d'invention que nos vaudevillistes; je veux dire que, s'ils n'ont comme eux qne trois ou quatre thèmes, ils y savent broder d'infinies variations. Aimez-vous peut-être encore la romance senti-

mentale? Vous n'avez qu'à choisir : les Marguerites sont en fleurs ; les Rosiers sont fleuris; Madeleine^ fen souviens-tu? Dites-lui que je Vaime; ei il est touchant de voir les habitués du concert de la Pépinière ou de la Gaîté-Montparnasse applaudir ces tendres refrains.

Le printemps vient de naître; Déjà de ma fenêtre Je vois bien loin là-bas, Tout le long des charmilles.

Courir des jeunes filles Ne comptant pas leurs pas.

On chante aussi quelque part^ en ce moment^ sous le titre de la Biche au bois, et « sur des airs de Méhul et de LuUi », que vous n'attendiez pas peutêtre en cette affaire, une « sérénade » bien remarquable.

Mais, à toutes les sérénades et toutes les romances, je me doute que vous préférez la chansonnette comique. Il y en a trop de variétés; je ne citerai que les principales. Celle-ci, par exemple, est toujours hautement appréciée des amateurs : l'Amant d'Amanda ; Ma mère est teinturière; le Pantalon de Timoléon; Adieuj ma Philomène; Anatole et Amanda :

— Dit's-moi, mademoiselle, Où souffrez-vous donc?

— J*souffr* ma chandelle, Et vous, mon garçon?

LES GAFËS-GONGERTS. 3GI

— Je Boufir* d'ia rougeole»

Je m*appelle Anatole.

— Je souffr' du choléra.

Je m'appelle Amanda.

Nous appellerons cette yariété, la variété falote ou épileptique. Présente, mais encore voilée dans ces chansons, il en est d'autres où commence à poindre l'intention satirique :

J'm*appelle Jules de mon nom de baptême.

Dans TrifouilIy-les-Potirons, Je suis adoré pour moi-même, Grâce à mes mollets gros et ronds...

On ne la démêle pas bien, l'intention, tout d'abord, mais elle y est, elle y doit être, comme encore dans le couplet que voici :

A Noisy-l* Sec naquit ma sœur aînée, Ma sœur cadett* vit le jour à Ghaillot, G*est dans la plain* des Vertus que j*suis née. Et c*est pour ça que j*ai l'air rigolo...

Elle s'accuse plus nettement dans le Galant Boursier ; Si t'as des poches ; Mademoiselle y écoutez-moi donc ; le monsieur qui suit les femmes y est traité comme il le mérite. Les € feignants » ont leur compte réglé dans J'promène le chien de ma sœur ou dans J'vends du buis Vjour des Rameaux; et les travailleurs n'ont pas assez de mains pour y applaudir. Les ridicules ou les

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