‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 139 sur 302 · CHAPITRE lY. ! 7S · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY. ! 7S

Je me décidât donc à ne plus m'en rapporter qu'à moi-même, et à moi seul; à n'en appeler de moi, dans lei feu de la composition, qu'à moi plus calme , le lendemain , le surlendemain , et cent fois encore; en lin mot- enfin , à n'être que moi , et à me satis-* faire, avant tout, moi-même. Dès lors, tel que Pyg-t inalion, l'ensemble de mon travail à peine ébauché , seul avec mon ceuvre, je m^en épris, j'en devins jaloux^ je concentrai sans dbtraclion siu^ elle tout le feu des pensées qu'elle m'inspirait : elles se nourrirent de ce tête-à-tête mystérieux, elles se multiplièrent et s'approfondirent dans cet exclusif et silencieux recueillement, et par cette méditation passionnée et solitaire.

Celte œuvre s'empara de moi si souverainement , que, bon gré, mal gré, et pendant sept à huit ans, rêve» ries, sensations diverses^ conversations, lectures, même en apparence les plus étrangères à mon sujet , je lui rapportai tout , tout absolument , et si entièrement, qu'on put me croire monomane. En effet, que de fois, à la chasse , en route, en causeries, ou bien en entendant les récits les plus frivoles , saisi par une concordance quelconque entre les sensations que je recevais et les faits, toujours présents à mon esprit, que j'avsds a reproduire , ne me suis-je pas arrêté subitement pour prendre note et en faire le sujet de mon travail du lendemain !

Cétait ordinairement vers quatre heures du matin , et dâfis mon lit, que je reprenais ma tâche. Alors, si ia fatigue de la veille ou quelque souffrance m'alanguissait, j'ouvrais au hasard mon Tacite. Jamais,

s'il m'en souvient bien ^ je n'achevais la seconde page sans que l'un de ces coups de pinceau, si profondément révélateurs du cœur de l'homme en action, de ses mouvements intérieurs et extérieurs, des faits et de leur mobile , me frappant d'une admiration génératrice , ne me fit ardemment ressaisir ma plume ! Les autres auteurs, se posant en juges sentencieux, me refroidissaient; tandis que, avec celui-ci, les fails parlant eux-mêmes et les personnages, j'assistais au drame! au lieu de n'y voir que l'Historien, j'y voyais l'Histoire !

J'ai dit : admiration génératrice ! C'est que, à mon gré, et selon l'auteur dont on s'inspire, il y a deux espèces d'admirations : Tune stérile , l'autre fertile. Et par exemple, pourquoi Voltaire, en ravissant mon esprit, ladsse-t-il ma veine improductive? Ou, du moins, pourquoi ne fait-il de moi, comme de tant d'autres, qu'un imitateur froid et secondaire , tandis que Rousseau, Corneille, Bossuet, et Tacite surtout, fécondent mon àme, et, lui laissant. sa personnalité, son originalité, me rendent comme eux créateur, selon la portée de mon mérite?

Serait-ce que , avec l'un , restant en dehors des fails et des hommes, je ne suis qu'auditeur des récits que l'on m'en fait, tandis que, avec l'autre, y étant entraîné et m*y passionnant, m'y compi^omettant, j'en deviens acteur? D'où il semblerait résulter que, pour bien écrire une histoire, l'auteur devrait y avoir joué un rôle, ou du moins, et autant que possible, s'en être profondément et diversement, pénétré et passionné , comme s'il en eût été l'un des par-

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sonnages ; car la véritable histoire est dans les hommes qui y prirent part , lesquels seuls donnent aux faits leur signification , leur valeur comme leur couleur, la vie enfin ! Sans quoi votre œuvre est fausse, et , au lieu d'être vivante , n'est qu'une œuvre morte !

Quant au plan , il m'était dicté par la marche des événements. Le seul art que j'y apportai fut , en clas»sant les parties diverses de mon livre , de bien conserver ensemble et de mettre vigoureusement en relief, avec le moins possible de digressions, les faits les plus décisifs par eux-mêmes et par la présence du personnage le plus saillant. Je reléguais donc sur des plans inférieurs les épisodes accessoires, selon leur plus ou moins d'importance, m'en débarrassant même à propos et brièvement. Cela me fut d'autant moins difficile que , dqiis ma part à l'expédition , m'étant trouvé constamment placé au point le plus dominant , près du principal personnage dont tout dépendait , et qui devait attirer le plus et concentrer l'attention, j'avais pu, de là, mieux juger la place et le degré d'importance à donner à chacune des autres parties de l'entreprise.

Ceci nous ramène à l'observation du principe de l'unité de temps, de lieu, et de personne. On voudra vainement s'en départir et innover ambitieusement en contradiction avec ce principe. Quoi qu'on puisse faire, cette règle, dictée par le bon sens, subsistera victorieuse ; il y faut revenir, il faut s'en tenir le plus près possible : le plus ou moins de succès durable de toute œuvre sérieuse en dépendra.

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Il y avait pourtant à mes yeux j dans le caractère du principal personnage, un côté resté incompris. Or, s'il faut tout dire , comme pour juger autrui nous n'avons guère d'autre type que nous-mêmes, j^avoue, sauf erreur, que je ne pus m'expliquer entièrement ce grand caractère qu'après m'être laissé entrainer, passagèrement, à toutes les émotions d'une passion que j'ignorais, celle du jeu! Lorsqu'ensuite, et de même que toutes choses , je les rapportai à mon. travail, ce qui dans ce rapprochement me frappa le plus, fut ce goût du risque, et surtout cette témérité négligente , blasée même , qu%spire à tous les joueurs, même de batailles, une trop longue suite d'heureuses chances : disposition d'esprit , ou , comme on dit, besoin de se piquer au jeu, qui les porte à ne point trop redouter, à provoquer même les chances malheureuses comme une sensation nouvelle , ou comme un ra vivement d'émotions, dont ensuite on se repent amèrement.

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