CHAPITRE y. 26S
que l'odieux procès du maréchal Ney. J'y fus appelé. Ce fut d'abord devant un Conseil de guerre. Le général Grundler en était le rapporteur. Ma déposition^ conforme à la vérité, fut toute en faveur du maréchal. Mais j'ajoutai, en invoquant la capitulation de Saint- Cloud, <c qu'alors, certes, nul de nous n'y aurait sous- (( crit aux dépens d'un âeul de nous , et bien moins (( encore en livrant celui d'entî:*e nous à qui l'armée (c avait dû, tant de fois, et sa gloire et son salut ! qu'en <(• conséquence et en toute justice on devait tenir, ence vers tous, la foi promise, ou, nous remettant en pré- (f sence , nous rendre nos armes ! » A cette seconde partie de ma dictée, et non sans raison, il est vrai, quant aux derniers mots, Grundler jeta sa plume, s'écriant que j'allais ainsi tout aigrir, et gâter encore plus la cause du maréchal! J'insistai vainement, il s'obstina et l'emporta. 11 en résulta qu'ensuite devant les Pairs , quand je déposai publiquement , je n'osai renouveler cet appel de plus à la foi promise ; appel qu'en présence de tant de passions et pour le bien delà cause, il eût été, j'en conviens, convenable de modifier.
Au reste rinlimidatiôn était si grande , que , dans la ^le des témoins , en ayant interpellé plusieurs , trop vivement peut-être , en faveur du maréchal , ils m'évitèrent. Le maréchal Davout, isolé aussi, se trouvait ià dans l'embrasure d'une fenêtre; je m'en rappro- « chai : Vous voyez , me dit-il , les effets du sort : « jadis cette foule se pressait autour de moi ; mainte- « nant , et au milieu d'elle, nous voilà tout seuls ! »
On peut juger de l'indignation que, après l'exécrable
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exécution du 7 décembre 181 5, je rapportai dans ma retraite ! Il faut aussi convenir que cette retraite alors presqu'absolue , et ma préoccupation exclusivement rétrospective y en me séparant du mouvement des es^ prits^ en me rendant étranger à toutes les considérations personnelles et intéressées du moment , me lais^ saient toute la candeur de mes convictions , toute la chaleur de mes anciens sentiments , et m'empêchaient d'apercevoir le danger de leur expression franche et naturelle. •
Cette situation, toute à part, m'avait donc conservé mon indépendance. Il en fut de méme<]uant à la naïve sincérité de l'œuvre à laquelle je m'étais voué. Si j'eusse été dans le monde , ses passions , les intérêts du jour, mille considérations d'esprit de parti, mille influences du moment, eussent exercé sur moi leur empire inévitable. Bon gré, mal gré, mes impressions, mes jugements , ou du moins leur expression , sur les choses comme sur les hommes dont j'avais à retracer le passé si vivant encore, en eussent été modifiés.
J'échappai à cette corruption, non-seulement par mon isolement du monde d'alors , mais surtout par une pensée singulièrement ambitieuse qui m'avait saisi. Cette ambition , toute littéraire , m'avait transporté dans un autre monde : elle me faisait vivre d'a< vance dans la postérité la plus éloignée! Je m'étais passionné de la volonté exclusive de faire éprouver à mes lecteurs, dans dix- huit cents ans, le même enthousiasme qu'après autant d'âges m'inspirait Tacite ! Dès lors , que m'importaient les passions contempo-^ raines? Quels ménagements leur devais^je? Qu'avais-