‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 143 sur 302 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

foi dans son art et dans son œuvre , c'est-à- dire : être véritablement inspiré^ possédé par son sujet, et pourtant le dominer; en envisager nettement l'ordre et Tensemble; en classer, en proportionner judicieusement chaque partie, et dans celles-ci les moindres détails. Ajoutez, tout en conservant son originalité et en restant soi-même : une vue constante, une admiration à la fois libre et passionnée des grands modèles ; im sentiment juste et jaloux de leur perfection , avec efforts, avec élans soutenus pour l'atteindre, pour maintenir son ouvrage à cette élévation, depuis la première jusqu'à la dernière ligne , sans lacune , sans négligence ni complaisance pour soi-même, enfin sans relâche et pourtant sans tension ; et pour cela , ne produire que de verve , que d'inspiration , sans fatigue et conséquemment sans hâte.

Ainsi, ne commencer un nouveau chapitre qu'après l'avoir longuement médité et préparé ; qu'après l'avoir enrichi d'avance , de tableaux , d'observations et de considérations, non écrites toutes au courant de l'œuvre et de la plume . Quand on possède bien son sujet, il est bon parfois que les passages qui doivent être les plus saillants , aient été composés à part pour être placés à propos : morceaux d'inspiration , d'un fini achevé, r^vus soigneusement, rédigés dans le style préféré, avec cette couleur animée, cette saillie vive et expressive, pittoresque et profonde, qui, chaque fois qu'on les relit, vous saisissent d'un enthousiasme semblable à l'enchantement que vous inspirent les plus beaux passages de votre auteur favori ! Ces morceaux brillants, disposés d'avance pour

être enchâssés dans le récit, en provoqueront, vous en inspireront d'autres, et soutiendront, dans une sphère élevée, chaude et lumineuse, tout l'ensemble de votre composition.

Dans ces tableaux d'élite , j'évitai toute forme sentencieuse; je m'efforçai, en peignant le cœur* de l'homme en action^ de trouver la tournure et l'expression qui pouvaient montrer le plus le personnage et le moins Fauteur, et qui , d'autre part , conservaient au coup de pinceau moral sa spécialité , en lui donnant, cependant, un air de généralité. Il me semblait que cette généralisation devait porter plus naturellement le lecteur à la réflexion , à des retours sur luimême; qu'ainsi cela ajouterait à l'intérêt, à l'utilité du récit, en conduisant le lecteur à en faire l'application aux diverses situations semblables dont il aurait pu être ou l'acteur ou le témoin.

Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais, dans Tacite, on trouvera, de cette règle que je m-imposai, de fréquents exemples. '

Page 1