CHAPITRE VU
assez de préparation et sans relâche , j'en étais venu à me rendre incapable de rien produire.
Découragé, je me désolais de cette impuissance, lorsqu'heureusement M. de Lacépède , alors retiré à Ëpinay, village voisin de Saint-Gratien , entra chez moi. « Qu'avez-yous donc, me dit ce savant célèbre? » Sur ma réponse : « Eh bien, reprit-il, rien de a plus simple, c'est une fourbure. On peut se forcer a l'esprit comme le corps , d'ailleurs si dépendants « l'un de l'autre, et c'est ce qui vous est arrivé. — « Est-ce bien, répliquai-je , à vous, qui dormez à « peine trois heures, et qui travaillez vingt et une (c heures sur vingt-quatre, d'imputer à huit ou dix « heures de travail p^r jour cette honteuse stérilité? « — Eh sans doute ! s'écria-t-il. Je vous ai dit , il est a vrai, que dans mon adolescence, tout à coup mon a sommeil avait été réduit à ces trois heures ; que, « après m'a voir inutilement médicamenté , mon doc- « teur, s'aperce vaut que je n'étais ni plus mal portant, « ni plus fatigué malgré un repos si court, avait jugé a que sans doute il ne m'en fallait pas davantage; que « ma vie en serait plus pleine et plus longue ; qu'enfin , « au lieu de m'en plaindre , dévoué au travail comme K je rétais, je n'avais qu'à m'en féliciter. En effet, « telle était ma complexioh , et j'en ai souffert si peu, a que même encore aujourd'hui, malgré mon âge, je a compose sans écrire. — Ah ! des vers vraisembla- « blement, lui dis-je. — Non; de la prose, me ré- « pondit-il. — Quoi! repris-je en plaisantant, votre « ouvrage sur l'homme, par exemple? — Justece ment} et, pour vous le prouver, je vais, si vous
« avez le temps de m'ëcouter, tous dire tout mon « premier volume! et non-seulement son premier « jet y mais toutes ses variantes ! toutes ses correc- « tions! J'en vois d'ici, simultanément, toutes les ra- 'c tures; je n'en ai pourtant pas encore écrit le « moindre mot, et j'ai presque achevé de même le « second volume !»
Pendant que je restais interdit d'étonnement , il ajouta: a Mais n'allez pas croire, pour cela, que je « travaille consécutivement vingt et une^ lieurœ par ce jour, vous vous troipperiez; j'ai, tout au contraire, « grand soin de ne jamais m'appliquer plus de deux « heures sans m'interrompre, sans reposer ma tête « par une distraction quelconque : des soins de méa nage, quelques airs sur mon piano, quelques tojiirs a dans mon jardin, sufïisent; après quoi, redevenu « frais et dispos, je reprends ma tâche. »
J'essayai de suivre son conseil, et m'en trouvai bien; je recherchai même des distractions; il m'en vint aussi malgré moi.
Les proscriptions , suites de la réaction contre les Cent- Jours, cessaient alors; le maréchal Saint-Cyr, devenu ministre de la guerre , venait, à l'exemple de mon grand-père, de créer un corps d'Ètat-Major. Il m'appela, me força d'y prendre place, et m'envoya en Bretagne et en Touraine choisir, dans ces divisions militaires y les officiers qui devaient le composer. Il y a des mots qui peignent toute une situation. J'avais, sans refuser mes services, répondu froidement à l'appel du célèbre et nouveau ministre. Son secrétaire général, homme d'esprit, crut devoir, avec moi, s'en