CHAPITRE VI. ri
expliquer. Après une assez longue causerie : « Voilà, V me dit-Q en terminant , notre système ; il est, vous « le voyez , franchement national et libéral ; nous le «suivrons, nous y sommes décidés! — Mais nos « Princes? répliquai^je. — Ah! oui, j'oubliais nôtre « mot d'ordre : ce sera avec ou sans eux, me ré- <( pondit-il! »
Mes instruction^j reçues, je me mis en route. Mais comment rendre l'impression que, après Vitré, me fit Taspect, tout nouveau pour moi, des landes Bretonnes? comment dire ma surprise quand, au milieu d'elles, j'aperçus, à cent pas du^and chemin, une véritable hutte de* sauvages? J'arrêtai mon postillon, qui ne comprenait pas mon étonnement. Je voulais m'assurer de la réalité d'une si déplorable habitation, aussi près de Vitré, non loin de Rennes j et en vue d'une grande route aussi fréquentée. Cette réalité était pire encore que l'apparence. La terre de cette lande et ses bruyères avaient fait tous les frais de cette construction , de sa couverture , et de h. misérable couche qu'elle contenait. Point d'autres meubles; point d'autre plancher ni d'âtre, qu'un sol boueux; point d'autre sortie pour la fumée , que l'entrée , sans porte , de ce repaire. J'y trouvai une grande et forte fille d'une apparence plus sauvage encore que le lieu qu'elle habitait. Elle était à peine vêtue des plus grossiers, des plus sales lambeaux qu'il soit possible d'imaginer. Elle eût été réellement belle, sans la misère maladive qui la défigurait, et sans la singulièrement longue chevelure, sorte de crinière noire, pendante et épaisse, sous laquelle disparaissaient ses
épaules et sa figure, et qu'elle s'efforçait, avec ses doigts, de dëméler ! Confondu, attendri, jusqu'aux larmes, de ce spectacle, j'allai lui chercher quelque argent , et les vivres que contenait ma voiture. La pauvre fille, abrutie par tant de misère, les reçut sans reconnaissance, sans comprendre, sans apercevoir mém€ l'émotion que j 'éprouvais.
Il ne m'arriva rien dans Rennes qui soit digne de remarque, si ce n'est qu'heureusement, et bien plus qu'à Tours , ma récolte d'officiers , pour l'état-major, fut satisfaisante. Un soir pourtant, au milieu d'un diner, où j'avais réuni le jury d'examen que je présidais, un grand bruit, soudainement venu du dehors, nous annonça quelque événement bizarre. En effet , presqu 'aussitôt, ma porte, comme enfoncée, s'ouvre avec fracas : elle donne passage à un. individu de grande taille, bondissant, le regard enflammé, égaré même , et prononçant mon nom par éclats de voix ! Cet homme se précipita sur moi si impétueusement, qu'à peine debout^ ainsi que mes convives étonnés et alarmés, je me sentis saisi par le milieu du corps, enlevé de terre, et presqu'étouffé dans les bras de ce visiteur si expressif et si inattendu ! Pâle d'émotion, les yeux hors de la .tête , il s'écriait : a Le voilà « donc! C'est lui! C'est moi! C'est Desnestumières, a celui qui vous doit tout, la vie, l'honneur! Me (f voilà! Prenez tout, moi, mes biens, toute ma face mille ; tout est à vous ! » Et il me pressait d'autant contre sa poitrine, si bien qu'il me fallut quelques instants pour reprendre haleine, lui répondre, et pour calmer cet emportement de reconnaissance.