‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 158 sur 302 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

lerie, dont la répression était si facile. En effet, dès la première heure , la rue de TUniversilë , les quais , les deux bouts de la rue de Bourgogne, s'étaient hérissés de baïonnettes et couverts de canons et de cavalerie. Ces troupes, armées jusqu'aux dents, étaient plus nombreuses que ces ouvriers sans armes ! Leurs masses n'avaient que quelques pas à faire en avant, et, sans coup férir, elles eussent nettoyé les entours de la Chambre et cerné le Palais entier. Il ne leur aurait pas fallu cinq minutes pour que les chefs des démagogues y fussent pris comme dans un piège. Mais , comme dans les honteux jours de février, soldats, gardes nationaux , tous semblaient frappés d'immobilité ! Leurs officiers à toutes mes invocations répondaient : Nous n'avons point d'ordre ! C'est ainsi que , pendant trois heures, jusqu'à quatre heures . et demie du soir, on est demeuré témoin impassibled'un attentat prêt à dévorer nos biens, nos vies, et à achever le déshonneur et la perte de la France !

La trahison de plusieurs des chefs du Gouvernement el la peur des autres peuvent seules expliquer cette inconcevable inertie. De là aussi l'impudente audace de ces conjurés sans armes au milieu de tant de baïonnettes, dont ils ne paraissaient pas même s'iniquiéter.

Il était près de cinq heures qiTand, tout à coup, les groupés d'anarchistes que j'observais bondirent, et gesliculèrent avec un redoublement d'ivresse, hurlant ces cris de victoire : VAssenélée est dissoute! Un milliard sur les riches l Plus de bourgeois l Vive l^arbès! Au même instant , la grande porte du Palî^isj'sur la place Bourbon j vomît une foule nouvelle

de ces Montagnards triomphants. Ils en débouchaient par troupes d'environ quarante ou cinquante, se précipitant en désordre, leurs chefs en tête; c'étaient : So* brier, Blanqui,Huber/Raspail et Barbes, suiyis de l'élite de leiu*s détestables clubs. Ils accouraient, dans la plus ardente excitation, vers l'entrée de la rue de l'Dniversité, où je me trouvais, et si rapidement, qu'ils faillirent ni'entrainer. Ils s'écriaient : A VHotel de faille! Marchons! Courons j installer notre Gouvernemené y notre Comité de Salut Public!

Parmi ces enragés communistes, j'en remarquai un liurtout ; il était en carmagnole, c'est-à-dire en veste. Jçune, bien découplé, la tête haute, l'qeil «tincelant, il marchait en avant de tous les autres ; il était dans un tel ^tat d'exaltation du rôle héroïque qu'il croyait jouer, qu'il se disloquait les jointures par la violence de ses mouvements, et par ses énormes enjai^bées pour atteindre l'Hôtel de Ville, leur Capitole du moment.

Pourtant Tune de ces bandes semblait bien plMlôt pousser en avant son chef qu'elle n'était entraînée par lui. Celui-ci, d'une haute taille et bien yétu^ c'était Barbes, se retournait, et de ses gestes véhéments, de ses })aroIes suppliantes , il s'eflfoirçait d'arrêter <^e mouvement. Mais, ivres de leur succès, ses çomp^ces couvraient sa voiic de leurs vocifératioi^s, et le forçaient de continuer. Fatigués enfin de sa résistance» ils le saisissent, l'enlèveqt de terre, le placent àcheyal sur les épaules d«. l'éniergumène que je venais de remarquer, et remportent, au pas de cour^, à J^H^^el de Ville.

Cependant gardes nationaux, gardes ipQbil^s^ sol-

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<lals de ligne , sont encore demeurés spectateurs immobiles de ce départ, et^ comme depuis deux heures ils avaient laissé tout faire, ils ont de même tout laissé passer.

L'attentat était consommé; la plupart des émeutiers avaient disparu, et, dans nos troupes, surprises de rester sans ordre , la même inertie continuait. C'en était donc fait ! notre perte était certaine. Je l'avoue , confondu d'étonnement, à ma colère, à mes vains reproches, succéda une morne consternation. Elle n'était que trop légitime. Ces chefs démagogues, altérés <ie sang et de pillage, hurlant leur victoire, venaient, ^n froissant M. Beugnot et moi, de nous écarter de leur chemin. Trop préoccupés de courir proclamer leur Dictature , ils n'avaient point reconnu en nous leurs an€iens juges ; mais en eux, nous venions de retrouver ces mêmes repris de justice que, comme Pairs, nous avions condamnés à des peines infamantes, et niênïe à mort : Barbes, entre autres, alors convaincu d'assassinat sur un officier sans défiance , avec lequel il parlementait.

Voilà donc au pouvoir de quels hommes nous nous voyions tombés ainsi que la France ! Indigné, désespéré, je suis alors revenu vers mon logis, méditant sur ce que j'avais de mieux à faire : ou chercher à me soustraire, par là fuite, au sort que je prévoyais, ou l'attendre les armes à la main, pour ne pas succomber du moins sans rési$ian(îe. Mais, si l'on peut seul, à mon âge, se détermibér facilement à une fin pareille , comment se résoudre à y entraîner toute sa famille? Je suis rentré ïAïèt moi dans cette perplexité. Elle augmentait, quand

j'appris que, une demi-beure après mon départ du Palais-Bourbon, tout avait changé de face. L'indignation , en dépit de la trahison de plusieurs membres du Gouvernement, et de la honteuse peur des autres, avait enfin décidé quelques centaines de gardes nationaux. D'un premier élan, ils avaient nettoyé du reste des Montagnards, demeurés sans chefs, le Palais des Représentants. Ce branle donné, tout avait suivi : THôtel de Ville avait été bientôt reconquis de même. Dès qu'on l'avait voulu, cette entreprise, mal concertée , et aussi folle que criminelle, avait avorté.

Enfin , comme il arrive souvent, ce que j'avais cru un désastre devenait une chance de salut ; cette inertie de nos troupes se trouvait avoir été un bienfait de la Providence. En effet, le succès éphémère de cet attentat manqué vient de mettre à découvert, dans toute son horreur, le but infâme de l'anarchie. H rompt l'alliance involontaire de nos révolutionnaires utopistes avec les révolutionnaires communistes; il démasque , il dénonce , il met au pilori de l'opinion publique, les chefs terroristes les plus dangereux, leurs démagogues les plus forcenés, et tous leurs projets sinistres!

16 mai.

Nous respii*ons enfin ! Caussidières , avec sa garde de Montagnards en blouse , vient d'être arraché de. la Préfecture de police, son i'epaire. L'armée commence à reprendre possession de la capitale. Les plus dangereux communistes sont arrêtés. Mais combien nous voici loin de ces temps passés sur lesquels je voulais

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