CHAPITRE YI
remis la main dans cftte a flaire. Je la croyais terminée; il n'en était rien cependant. Et vous allez voir encore que , par une persistance assez singulière, ce même hasard , qui m'en avait donné le commencement, m'en avait de même réservé la fin.
Le lendemain 1 3 mars , en effet, vers huit heures du matin, j'étais sorti de chez moi pour un rendezvous chez mon notaire, quand cette prédestination bizarre me fit rencontrer Joseph Périer près de sa maison. Pressp par l'heure, je passais lorsque, m'arrê' tant , il m'attira , m'entraîna et me poussa , bon gré , mal gré , jusque dans la chambre à coucher de son frère Casimir.
Cette pièce n'était qu'un de ces cabinets bas et resserrés, jadis appelés boudoirs. Un canapé étroit, dans un encadrement de boiserie, en occupait le fond. C'était là le lit de Périer. On connaît la forte et haute taille de cet illustre personnage. Dans ce petit cadre, sur ce lit si exigu, le contraste en faisait comme un colosse. Il y était sur son séant , en chemise , ses bras croisés sur sa poitrine , et ses mains crispées ; ses yeux ardents semblaient lui sortir de la tête pour me repousser. A cet aspect : « Comment ! m'écriai-je ; vous a hésitez encore ! Votre ministère n'est point formé ! (c Le Moniteur n'annonce pas ce matin que vous êtes (c enfin à notre tête !
a Non , je n'hçsite plus ; me cria-t-il d'une voix qui a fit explosion. Je ne veux plus de votre infâme Prête sidence! Dans quelle caverne m'avez- vous poussé? « Personne, hors des traîtres, ne veut m'y suivre ! Bé- « renger refuse! Dès le premier pas, je ne m y
(c vois entouré que de perfides collègues et d'amis
« lâches ! Sur quoi m'appuierai-je ? La Garde Na-
« lionale? Mais arrive- t-elle jamais à temps? La ma-,
c( jorité? Les avez-vous vus hier, à la Chainbre, avec
« leur attitude timide et irrésolue? Us s'étonnaient de
c( ce qu'ils appelaient Fessai hasardeux que j'osai»
« tenter! Voilà comme ils m'ont soutenu! C'est ainsi
« qu'ils- encouragent l'homme qui se dévoue seul au
(( salut de tous!
« Mais c'est pour cela raéine qu'on vous appelle! lui « répliquai-je. Vous leur demandez là justement' le « courage qu'on vous demande! Après six mois de « honteuses faiblesses du Pouvoir et de tergiversations, « ce qu'on vous demax^de, c'est d'être ce guide, c'est « de marquer ce but , c'est de donner cet ensemble et « cette impulsion qu'on attend de vous! Et, parce que « le succès n'est pas certain , vous voulez vous dé- « rober? Eh oui, vous risquerez quelque chose; mais, « dans ce monde, obtient-on rien sans cela? Sans c( doute encore vous exposerez une belle et grande « existence; mais c'est là une de ses conditions : c'est « elle-même qui vous compromet, qui vous engage, « qui nous donne le droit de compter sur vous ! El « vous, quand la Patrie vous nomme son grand cice toyen ; quand, dans le danger, elle tourne les yeux « sur vous, vous ne répondriez pas à son appel ! vous « la laisseriez tomber dans l'anarchie, qui vous dévo.- <i rerait le premier vous-même ! Vous mériteriez ence fin le reproche qu'hier Le Courrier vous adressait, ce — Quoi! quel reproche? s'écria Périer. — Celui « d'un caractère oii l'incertitude l'emporte sur les
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tf nobles inspirations; qui n'ose point exécuter ce c( qu'il conseille; à qui le Pouvoir fdit peiir, et qui, « dans Toccasion, disparaît ! »
Je ni aperçus que ce dernier coup perçait jusqu'au vif : tant le journalisme a la morsure acérée ; tant il a de prise sur les esprits les plus fermes et les plus hautains ! Dès lors, pénétrant par cette ouverture : « Vous ce le voyez ^ ajoutai-je, vous ne pouvez plus reculer; « le sort du pays , la paix de l'Europe sont dans vos « mains, vous en êtes responsable ! D'ailleurs, qu'avez- « vous donc tant à craindre? Tout est honneur dans ce ce que vous allez tenter : réussissez-vous , la gloire ce en sera impérissable ! Succomberiez-vous , la cause ce est si sainte, qu'il n^y aurait pas de chute plus noble « et plus honorable ! »
• Je crois voir encore, à ces mots, Périer s'élancer de son lit à terre, venir à moi, et s'écrier : « Vous le vouée lez, vous m'y forcez, eh bien , j'accepte! » Puis, la main sur son côté droit , il ajouta : ce Mais sachez-le ce bien, vous me tuez! Cest Un meurtre ! C'est ma vie « que vous exigez de moi! Vous ignorez tout ce que « je souffre; combien le repos m'est indispensable, et ce que je vais mourir à la peine! Oui^ avant un an , te vous le verrez, j'aurai succombé ! »
H ne disait que trop vrai; mais il avait une si vigoureuse apparence, que je n'en crus rien, ce Et quand ce cela serait vrai , répliquai-je, le salut du pays vaucc drait bien ce sacrifice! Et vous allez, d'ailleurs, « vous immortaliser! »
Nous prophétisions tous les deux !
Alors, et après des détails, inutiles a redire ici, sur
son syslèiiie, qu'il déclara le i8 mars, et dont il faut se rappeler à jamais l'admirable exposition ; après encore d'autres détails sur ceux à qui il allait avoir affaire, mais trop personnels pour être divulgués, craignant, en le quittant, de lâcher prise, je lui fis, sa main dans la mienne, donner sa parole d'honneur que tout serait terminé dans la journée même, et que le lendemain matin, dans le Journal Officiel, amis et ennemis, la France et l'Europe enfin , l'apprendraient irrévocablement.
Il tint parole ! Trois heures après, une double déclaration royale était promise^ Le Roi devait se prononcer devant les Députés, M. le Duc d'Orléans devant les Pairs; le ministère était formé; sa composition envoyée au Moniteur^ puis retirée pour une modification , et enfin arrêtée définitivenaent telle qu'elle parut dans la soirée même !