‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 214 sur 302 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Aimé du Roi, qu'il aimait et dont il avait la confiance, rintendance de la Liste Civile lui était promise. Il la désirait , il allait en prendre possession ; mais, dans mes précédents enlreliens avec Périer, j'avais fait observer à celui-ci que son caractère générait celui du Roi; qu'entre lui et ce Prince il aurait besoin d'un intermédiaire , et qu'il n'en pouvait choisir un plus lUile que Montalivet. Périer en était tombé d'accord. J'étais d'autant plus certain de cette incompatibilité de caractère entre lui et Louis- Philippe, que je savais le Roi contrarié, consterné même jusqu^aux larmes, et déjà presque malade de la nécessité de se soumettre auv vives et impérieuses exigences du nouveau ministre.

La présence de Montalivet entr'eux avait donc été jugée indispensable.

Or la difKiculté semblait devoir être de lui faire accepter dans le Conseil une position inférieure à celle dont il venait lui-même de se démettre. Il s'agissait de lui proposer de se donner ainsi l'apparence humiliante d\m ambitieux déchu, se raccrochant aux moindres branches du Pouvoir, et par là de perdre», aux yeux de tous, le mérite de son désintéressement. Il fallait encore lui demander, à lui marié et déjà père, de renoncer à une place paisible, sûre , agréable et conforme à tous ses goûts.

A tant de motifs puissants d'un refus probable , se joignaient les prières de ses parents, les supplications, les pleurs même de sa femme, dont je fus témoin. Rien de tout cela n'arrêta Montalivet! Nous lui avions présenté cette abnégation comme un devoir; il n'a point hésité à s'y soumettre ! Et moi, par le fidèle récit

IllST. ET MÉM. — T. VII. W

de ce dévouement, je tiens ma parole, alors donnée^ de saisir toutes les occasions de lui rendre hommage !

Quant à Périer, l'Histoire, en enregistrant daiiîv ses annales son nom devenu justement célèbre, s'est chargée de notre reconnaissance.

Tout en lui était imposant; tout commandait, et^ avec une bien rare harmonie , annonçait l'autorité : grandeur d'âme comme de stature; attitude et voix impérieuses; esprit et regard élincelants; expressive ^ mâle et noble beauté de fîgure, de langage et de caractère !

Homme tout de feu, il était, dans le bien, l'action elle-même personnifiée : Taclion haute, franche, énergique, irrésistible, et, dans ses justes indignations, souvent même trop impétueuse!

Sans autre ambition que celle de se sacrifier au salut et à l'honneur de son pays, il était toujours prêt à déposer le Pouvoir, qu'il n'accepta que pour le relever et le remettre à sa place.

Ce fut pour la plus sainte, mais la plus difficile des causes, celle du rétablissement de l'ordre et du. respect absolu de la loi dans la liberté, ce fut l'homme d'État, l'homme providentiel de Gouvernement, créé pour les circonstances !

11 devait beaucoup à la nature. Né avec un esprit non-seulement juste et droit, mais de plus, vif,ardenty plein d'inspirations et prompt à saisir, l'éducation y avait peu ajouté, ces dispositions lui ayant, dans ses premiers ans, rendu l'application au travail plus pénible qu'à d'autres, et moins utile.

CIIAPITUE VII. hO'i

Un contraste singulier frappait en lui : c'était une raison froide, avec un tempérament passionné jusqu'à la violence.

Fier par le sentiment de sa supériorité, il n'en était pas moins défiant et susceptible. J'ai souvent recherché la cause de cette susceptibilité d'une âme si haute; j'ai cru la trouver dans une position longtemps inférieure à son mérite : soit dans sa famille, où de dix enfants il était le dernier par Tâge; soit dans la société, où son adolescence avait été révoltée par les monstruosités de 1 793, et sa maturité, froissée peut-être sous la Restauration par les habitudes trop hautaines de l'ancienne France. Jusqu'en i83o enfin, quelqu'honorable qu'eût été son origine, quelque brillante même que sa position fût devenue, elles ne l'avaient point élevé au niveau de ce premier rang pour lequel il semblait avoir été créé, et dont il s'est montré si digne.

Quant à sa défiance, elle ne paraîtra que trop fondée à tous ceux qui, dans nos temps difficiles, ont connu les hommes. Sa susceptibilité l'était moins; car jusque^ là, toujours et partout remarquable, il avait été toujours et partout remarqué : et d'abord, dès 1798, à l'armée d'Italie, où, appelé par la réquisition, il servit trois ans comme officier d'arme savante; puis dans le monde, où, rentré à vingt-deux ans, il plut par un esprit aimable, et se fit estimer plus tard, comme bon père de famille, négociant heureux, et banquier habile.

Il n'avait pas moins réussi dans nos Assemblées politiques. Là, de 18 18 à i83o, Paris l'ayant constamment choisi pour son Député, on l'avait vu , comme

tous les hommes nés supérieurs , s'élancer en tète de son parti, et s'y marquer, d'un premier l3ond, h ])remière place!

Dans cette longue lutte, ferme contre les revers, et, ce qui est plus rare, modéré dans l'attaque et dans le succès, il avait montré, par son respect pour le Pouvoir dont il combattait les dépositaires, que, digne de s'en saisir, il serait capable de le relever de son abaissement, de le soutenir au-dessus de tous les partis, et de l'en défendre.

Tel avait été notre espoir quand nous le décidâmes à l'accepter. En effet, son parti pris, sa lutte à mort contre l'anarchie résolue, choix des hommes, choix des moyens, tout annonce une supériorité irrésistible. Dès les premiers jours qui suivirent, et pendant quatorze mois, le Pouvoir, hautement remis à sa place, y est vigoureusement maintenu. Une Assemblée est favorablement composée d'après une loi d'élection nouvelle. Elle s'égare cependant, dès son premier pas, hors des voies parlementaires; mais Périer, par une vive démission, que suspend heureusement, le même jour, une invasion en Belgique des Hollandais qu'il réprime, la force à rentrer dans, son système. On voit alors nos principales questions organiques convenablement résolues; la confiance rendue au commerce, la sécurité à l'industrie , et l'ordre habilement rétabli dans nos finances. A ces résultats, ajoutons : l'organisation etl'armement, achèves, de deux millions de gardes nationaux et d'une armée de quatre cent mille hommes ; des complots déjoués ; des émeutes vaincues. En même temps qu'ainsi la paix intérieure renaît avec

Page 1