‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 281 sur 302 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ceci explique la réponse de M. Guizot à M. Tliiers sur ce sujet. Quand plus tard ce ministre, renversé, reprocha à cet ambassadeur, qui venait de le renaplacer, de n'avoir point prévu ce guet-apens et de ne Ten avoir pas averti, M. Guizot répondit : « Que lepré- « texte de ce dénoûment inattendu avait été la décou- « verte de négociations secrètes et directes du Cabi- « net de Paris avec le Pacha : fait qu'il avait démenti « à Londres d'après ses instructions , à la sincérité « desquelles on n'avait malheureusement pas cru ! »

Pour moi, et pour en finir sur ma mission, j'étais donc arrivé de Berlin avec les assurances les plus sincèrement bienveillantes et pacifiques du Roi et de son ministre, à l'instant même où leur envoyé à Londres venait de signer cet acte hostile. Il y avait là contradiction. Je le fis remarquer à M. Thîers : il en 'fut frappé; il en conçut même quelque espérance. Aussi mit-il aussitôt un secrétaire à ma disposition , en me priant de lui dicter la copie des notes dont je venais de lui lire quelques passages. Il voulait les avoir à sa disposition dans la journée même.

Tout cela se passait à Âuteuil, où M. Thiers demeurait. J'allai de là à Saint Cloud rendre au Roi compte d'une mission que ces nouvelles circonstances dépouillaient de la meilleure part de son mérite. Le Roi me reçut en conséquence. Je le trouvai désappoînlé , mais point étonné, ni trop hérissé. Habile et plein de ressources en politique, il y était calme, il s'y montrait ferme, sachant attendre, se sentant trop feage pour se laisser entraîner jusqu'à l'imprudence, et point assez fier et chevaleresque pour ne point savoir

s'arrêter à temps, et reculer même. H ne crut point aux bonnes dispositions de Berlin, et peut-être à tort. La position isolée qui venait de lui êlre faite à Londres, il l'acceptait. Je ne sais s'il entrevoyait déjà le parti qu'il en pourrait tirer pour réaliser trois de ses plus vifs désirs : renforcer son armée; fortifier Paris; puis changer son ministère, brouilIor> à ses yeux et indocile, contre un ministère sage et pacifique.

Ce qui est moins conjectural , c'est que , en ce moment, il se faisait illusion sur les difficultés de l'inler-^ vention des quatre Puissances , et sur la force de Tarmée égyptienne : « Car enfin , me dit-il , pour vaincre K Ibrahim , du moins faudra- t-il l'atteindre, et quel- « qu'habiles marins que soient les Anglais, nous vera rons s'ils feront monter leur flotle sur le Taurus ! »

Ce fut pourtant, comme on sait, ce qui arriva, ou du moins l'équivalent : Beyrouth, foudroyé par cette flotte , se rendit le 1 1 septembre ; Sidon , sans coup férir, le 21 ; et Saint- Jean-d' Acre, en quatre heures, le 3 novembre !

Cependant le Roi, entraîné plus ou moins malgré lui par son ministre, avait pris contre cette nouvelle Coalition l'attitude la plus menaçante. On se souvient qu'elle fut même poussée jusqu'à quelques formes violentes et passionnées de notre première révolution. Des imprécations, des chants de la Marseillaise avaient été ou tolérés, ou excités. Dès le 29 juillet, nos soldats des quatre dernières classes avaient été appelés ; puis l'on avait, à grand bruit, réparé nos citadelles, équipé nos vaisseaux, et renforcé

Page 1