‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 280 sur 302 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

notre complaisance pour Méhémet-Ali, trop exclusive des droits mêmes et de la sécurité du Sultan , le Congrès nous avait avertis qu'il se déciderait sans nous à intervenir; qu'alors il retirerait ses concessions; qu'il forcerait le Pacha à rentrer dans ses anciennes limites, et à restituer toutes ses conquêtes.

11 semble que M. Thiers aurait dû s'estimer heureux de la concession de cette clef et de cette partie de la Syrie , accordées successivement au Pacha sur » notre insistance. Mais, comme Je précédent ministère, moins pressé par Londres , n'avait point osé s'en contenter de peur de déplaire à l'Opposition ; comme aussi d'imprudents discours, sur ce sujet, des chefs de cette Opposition , la veille même de leur avénement au Pouvoir, étaient devenus pour eux des engagements devant la Tribune et la Presse quotidienne , M. Thiers, arrivé au ministère, avait craint, sans doute , en renonçant à soutenir les prétentions exorbitantes du Pacha, et d'exciter les plaintes de celui-ci, et, en se démentant, d'être accusé de faiblesse devant nos Chambres. Que de fautes semblables, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, cette crainte des clameurs de l'Opposition nous a fait commettre !

Les avertissements de Palmerston n'avaient donc point assez ébranlé notre ministre, quoiqu'il eut alors cédé sur l'hérédité de la Syrie. Il s'est plaint de n'avoir pas été prévenu à temps, par notre ambassadeur à Londres, que le Congrès allait réaliser.les menaces. Ce qui est certain , c'est qu'il était trop persuadé de l'ascendant que la fertilité de son esprit et sa popularité devaient donner au dehors à sa politique. Quand,

la veille même de la signature de cette fatale résolution de l'Europe sans notre concours , l'un des amis de M. Guizot, revenant de Londres, prévint M. Thiers de l'imminence de cet acle hostile, on assure qu'il répondit : « Qu'on n'oserait, tant qu'il serait Prési- « dent de notre Conseil; que d'ailleurs, loin d'être ce ainsi traité par Palmerston , c'était lui qui saurait « déjouer sa malveillance! »

Or il arrivait en ce moment tout le contraire. Ces derniers mots signifiaient que, en dépit de l'une des conventions du Congrès, celle qu'aucune des cinq Puissances ne traiterait séparément avec les parties belligérantes, M. Thiers venait de s'efforcer, secrètement par ses envoyés, d'amener un arrangement direct . entre la Porte et le Pacha. Quelle que fût cette négociation, sa confiance dans le succès était si grande, qu'il s'en était vanté, dit-on, devant l'envoyé d'Au-. triche, lequel n'avait pas manqué d'en instruire Palmerston. C'était alors que celui-ci, avec sa hauteur habituelle , venait aussitôt, et à notre insu , de faire signer, le i5 juillet, l'intervention armée des quatre Puissances : acte violent, qui^n'accordait à Méhémet- Ali que dix jours pour accepter ou refuser l'offre précédente; après quoi, réduit à l'Egypte, il en serait chassé comme de la Syrie , si, dans les dix jours suivants, il ne s'était pas soumis à cette entière restitution de sa conquête !

Quant à la France, de quelques formes pacifiques que cette brusquerie fût ensuite environnée, on lavait ironiquement laissée libre de se réunir à cette décision ou de s'abstenir.

Page 1