‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 301 sur 302 · PRONONCÉ DAN» LA SÉANCE DU 22 DÉCEMBEB · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DAN» LA SÉANCE DU 22 DÉCEMBEB

Monsieur,

Vous venez , dans un magniSque et vaste tableau , de nous peindre à grands traits le mouvement rapide des hommes et des événements , passant et se précipitant devant un philosophe d'un esprit ferme et invariable. Vous nous avez reportés à cette époque d'espoir et de joie, on naquirent , où grandirent nos pères ; et bientôt à ces puissantes émotions de liberté , de terreur et de gloire , qui enflammèrent, qui étonnèrent leur vie, et qui en ont avancé le terme.

Après nous avoir montré comment l'espace , toujours si borné, d'une seule vie, a suffi pour réaliser l'immense avenir que la philosophie du dix-huitième siècle osa conce» voir, vous nous assurez que désormais, arrivés au port, nous n'avons plus qu'à recueillir les fruits de tant de travaux et d'infortunes. Serait-il donc vrai que les leçons du malheur forment aussi promptement les nations que les hommes?

Toutefois n'y aurait-il pas quelque abnégation , quelque oubli de vous-même , à nous parler ainsi de calme et de repos? En est-il donc jamais pour ceux qui se dévouent^

dans nos luttes parlementaires , aux dévorantes émotions de la tribune? S'il existe quelques-uns de ces moments de loisir pour vous , Monsieur, s'il est vrai que vous puissiez parfois en goûter les charmes, ce ne peut être, chaque année, qu'après ces luttes éloquentes, lorsqu'ici, vous vous retrouvez avec les compagnons de votre gloire littéraire , et au milieu de cette Université dont v^us avez, ainsi qu'eux, agrandi Tempire.

C'est là que bientôt viennent pour vous des joies plus douces encore , dans ces heureuses journées destinées aux prix universitaires. Alors que d'acclamations incontestées ! Combien la main qui décerne ces paisibles couronnes en augmente l'éclat et le prix ! Et quelle heureuse excitation doivent éprouver ces jeunes adeptes de toutes les sciences dont notre pays doit un jour s'enorgueillir, lorsque, dan^ le personnage qui préside à ces solennités , ils reconnaissent le professeur dont la renommée a longtemps retenti dans leurs écoles , le maître que ses travaux et son éloquence ont successivement élevé jusqu'au poste éminent où ils le contemplent !

Mais à ces jeunes esprits tout nouvellement pénétrés du récit des vertus antiques , supposons que cette renommée puisse dire encore : c Celui-là , ce savant trois fois appelé « au Pouvoir, deux fois déjà il en a volontairement déposé « les honneurs, et il s'en dépouillerait encore : vous le « verriez retourner pauvre à sa modeste retraite , plutôt « que de renier d'un seul mot le culte de ce qu'il croit la « vérité; de cette vérité dont la recherche heureuse a fiaiit « sa gloire , lorsque, son flambeau à la main, il en éclaira « vos regards jusque dans les plus profondes obscurités c( de nos annales ! »

A cet écho de l'opinion universelle dans ces jeunes cœurs, où fermentent les germes toujours généreux des plus purs élans,

ôge licuicux des plus vives émotions , où les dévouements les plus désintéressés semblent si faciles , combien de nobles résolutions seraient prises ! Que d avenir dans de pareils souvenirs ! Heureux celui dont la seule présence est un enseignement profond, un noble encouragement ! Qu'elle est puissante l'éloquence d'une belle vie jointe à Téclat des nobles paroles !

Mais pourquoi m'étre laissé entraîner si loin du premier et triste devoir qu'ici j'avais à remplir? En vous voyant enfin au milieu de nous , Monsieur, l'assentiment public que partage ma joie privée , et l'amitié dont je m'honore , peuvent- ils me servir d'excuse? Cependant, que pourrais-je ajouter à l'éloquent éloge que vous venez de nous faire entendre? 11 y a de rares esprits qui, saisissant les choses et les hommes par leur côté le plus élevé , semblent agrandir tout ce qu'ils touchent. Vous venez de nous en donner un exemple lorsque, dans l'illustre confrère qui laissait un si grand vide au milieu de nous , vous avez personnifié l'ère philosophique qui vient de finir.

Mais quand vous représentez ce puissant esprit s'cmparant de celui de son siècle, et poussant le principe, alors reçu, jusqu'à ses dernières conséquences; lorsqu'enfin vous nous montrez ces conséquences , jugeant et condamnant le principe , en attribuant une aussi grande autorité à c.e philosophe qui n'avait peut-être que subi celle du temps où il a vécu , ne Tavez-vous pas chargé d'une responsabilité bien pesante ?

Peut-être , sous une autre influence , eùt-il cru : que dans l'homme l'àme est un emblème de ce que Dieu même est dans l'univers; qu'invisible, mais présente partout dans notre être , elle se révèle à nous , tantôt par l'effet involontaire de la sensation , tantôt par le travail du jugement ; enfin sous la forme plus libre de la volonté , et toujours

suivant ses rapports divers avec l^étre visible auquel Dieu a voulu qu^elle fût associée.

En effet , quelque mâle , quelque hardie que puisse être la pensée humaine, nous prétendrions vainement à une entière indépendance. Chaque âge, chaque siècle a sa pensée dominante ; et soit qu*un grand Roi la représente , comme dans le dix-septième siècle , ou , comme dans le dix-huitième, un grand homme de Lettres; soit comme aujourd'hui, que, sans se faire homme, et d'autant plus forte peut-être , cette grande pensée règne par elle-même , il en faut convenir, elle s'empare des générations qui naissent et s'élèvent au bruit de son triomphe ; elle s'impose à leur libre arbitre ; c'est précisément sur les esprits les plus distingués qu'elle exerce l'empire le plus absolu. Bientôt tous les talents , comme d'ardents sectaires , se poussent , se pressent à la suite de cette pensée souveraine ; ils la dépassent , ils en rendent la puissance presque théocratique : hors d'elle point de salut pour l'amour de la gloire !

Mais, lorsqu'enfin surchargé des erreurs de notre enthousiasme , tout l'effet en est produit , l'à-propos épuisé ; quand , sous l'empire d'une pensée différente , souvent même réactionnaire , un âge nouveau conteste à la pensée vieilUe du siècle passé son autorité sur l'esprit des générations présentes, aloi*s, peut-être, devenons -nous trop sévères pour ceux qui furent les adeptes d'une opinion détrônée ,. d'un culte déchu , d'un principe dont oti conteste jusqu'à la vérité , et que nous accusons d'une partie des maux , ou des erreurs , au milieu desquels son règne a semblé s'éteindre.

Vous avez évité cet écueil, Monsieur, et, dans cette grande succession que nous laisse le dernier siècle, distinguant de l'erreur la vérité , vous nous avez montré combien encore était précieux un aussi riche héritage.

Je n^ajouterais donc rien à Thommage de regrets et de reconnaissance que vous venez d'offrir à la mémoire du confrère que nous avons perdu, si, pour le compléter, je ne retrouvais dans mon cœur de tristes et bien chers souvenirs.

Dans cette même enceinte , en 1808 , et dans une occasion pareille à celle-ci, des paroles éloquentes, semblables aux vôtres, furent entendues. Elles s'adressaient à M. de Tracy lui-même; elles me sont encore présentes; tout ce qui est sorti de la bouche qui les prononça m'est trop cher pour que j'en aie rien oubUé.

Cette voix , de cette même place où je suis , disait à M. de Tracy : c< L'amitié vous a présenté , mais c'est la jus- « tice qui vous a reçu. On vous a toujours vu faire le « bien, chérir l'humanité, pratiquer constamment la vraie a philosophie , celle qui apprend à maîtriser ses passions , « et à maintenir notre àme dans cet état paisible qui l'ouvre c( aux vertus et la ferme aux vices ! »

Telles furent quelques-unes des paroles avec lesquelles mon père, il y a vingt-sept ans , accueillit dans cette même Académie l'illustre confrère que nous regrettons. Pourquoi faut-il que j'aie aujourd'hui à ne les rappeler que sur sa tombe?

Mais tout en M. de Tracy s'y trouve-t-il donc renfermé? Hé quoi! ces œuvres d'une philosophie si profonde; ces pensées toutes vives encore , dont sa renommée se compose; ce style toujours vivant d'une pureté si simple et si lumineuse; cette logique animée d'une force encore si puissante; ces mâles, ces tendres vertus, impérissables aux cœurs des siens , au miUeu de nous toujours présentes , n'était-ce point là , Messieurs , n'est-ce point encore , ne sera-ce point toujours M. de Tracy? Ah f plus que jamais, lui-même aujourd'hui se réfute! Ce qu'il y a d'absent eu

lui peut-il se comparer à ce qui nous reste de lui? Non, tout ce qu'il y avait là de mortel n'est plus , l'être matériel a péri , et M. de Tracy vit encore !

Il vivra surtout dans ces parales mémorables qu'il vient de vous inspirer» et qui vont s'ajouter d'elles-mêmes à cette vaste histoire de la civilisation , l'un de vos premiers titres a nos suffrages.

Nous n'en pouvions attendre de moins remarquables de vous, Monsieur, en songeant à vos premiers pas, et à ceux d'entre nous qui vous ouvrirent la carrière; nous savions que deux personnages illustres avaient protégé votre début, comme ils se sont honorés, depuis, d'avoir pressenti votre avenir.

C'était en i8ii; vous étiez ignoré, encore; M. Rojer- CoUard vous présenta à M. de Fontanes; tous deux vous devinèrent, et ce fut pour la première fois et pour vous, qu'une chaire d'histoire moderne fut alors instituée.

Vous ne vous êtes point effrayé de l'immense engagement que vous imposaient et cette création nouvelle , et la recommandation du plus grave et du plus puissant de nos |)hilosophes ; de celui qui , dès les premières années de ce (nouveau siècle , le grandissait , en relevant la pensée humaine jusqu'à sa céleste origine.

Dès lors , et sans hésiter, vous préludâtes à cette histoire de la civilisation moderne, deux fois interrompue, d'abord par plusieurs années de fonctions administratives , ensuite par un caprice du Pouvoir, trois fois recommencée sous des titres différents , et qu'enfin , surmontant tous les obstacles, ^ous avez achevée en 1828.

Entreprise audacieuse, et qui, dans les annales de l'es- .prit humain , signale une époque !

En edTet, annoncer l'Histoire de la Civilisation, c'était ^prétendre vous placer au sommet le plus élevé de riiistoire;

c'était prendre rengagement d'éclairer sous toutes ses faces ce monde civil et religieux , moral et politique , littéraire et scientifique, dont notre société civilisée se compose. Et pourtant vous avez tenu parole. Vous avez dit , avec l'opinion européenne , que la France était le pays le plus civilisé de l'Europe; et vous l'avez prouvé, non-seulement par les faits que développe votre cours d'histoire, mais par le degré de perfection auquel cet ouvrage est porté. Car un tel monument vous appartient-il exclusivement? Une œuvre à la fois si vaste et si complète , peut-elle être l'ouvrage d'un seul homme? Non, sans doute, et pour la produire , il a fallu plusieurs siècles de progrès ; elle est le résultat de cette civilisation française qui vous a produit vous-même; elle appartient à la France, elle est un des. titres de sa gloire!

La vôtre n'en est pas moins grande ; et d'abord hâtonsnous de rendre hommage à la haute portée morale et politique de ces belles définitions des mots de Cwilisation , de Royauté y de Religion! Jusque-là ces noms, qui renferment tant de pensées , étaient compris diversement , leur acception était restée vague , arbitraire et incomplètement sentie. Désormais les grandes puissances qu'ils expriment, mises dans tout leur jour, sont élevées à leur véritable place; leur origine est entièrement dévoilée; puissances providentielles , et conséquemment toutes libérales , dont la source morale , rendue à toute sa pureté , est si évidente, qu'il n'est plus possible d'en désavouer les droits et d'en méconnaître la force et la vérité.

C'est dans l'esprit des sociétés romaine, chrétienne et barbare , dont la nature de notre société moderne se compose ; c'est dans le choc et le mélange de quatre éléments ; c'est dans la lutte et la fusion de deux principes , celui de la centralisation ou théocratique ou monarchique, aux

prises avec Tindividualisme ou féodal ou communal , que vous avez montré les diverses causes de la marche toujours progressive de la civilisation européenne. Personne n*a contesté ce nouvel et vaste aperçu, Monsieur, et Dieu veuille, comme vous Tassurez, que, grâce à cette origine, notre progrès social soit désormais illimité !

La critique ne pouvant donc pas s'attaqder aux bases de ce monument national , s*est hasardée à en blâm^ quelques formes. On a reproché au style si ms^le et si franc de cette grande méditation Tinconvénient de ses qualités, c'est-à-dire quelque rudesse. Mais comment renfermer tant de pensées profondes et si fécondes dans une juste mesure, sans une concision ferme et forte? Et d*ailleurs, ce style s'adressait à des auditeurs encore plus qu*à des lecteurs : on Técoutait avant de le lire ; et Toreille , quelque fine , quelque délicate qu^elle soit, Test moins que les yeux d'un lecteur solitaire; elle est moins attentive ; elle a moins de temps pour comprendre ; la même langue ne convient donc pas entièrement à Tune comme aux autres. Il fgdlait, dès lors , que ce style , toujours clair, fût toujours et surtout, expressif; que, pour pénétrer simultanément des milliers d'intelligences , il répétât les propositions principales sous plusieurs formes différentes, et souvent brusques, heurtées , pittoresques , afin de saisir comme au passage ces nombreux esprits , de s'en emparer comme par surprise , de les frapper vivement, fortement, et d'y laisser de longues et profondes impressions.

Tel en fut l'effet dans ces jours brillants où l'on vous voyait , saisissant votre auditoire suspendu à la mâle éloquence de vos paroles, le transporter tout entier jusqu'aux premières sources de notre histoire , et , de cette hauteur, lui faire redescendre graduellement le grand cours des âges. Heureux, admirable voyage de cette foule d'esprits avides

de science, suivant, avec une confiance toujours croissante, avec des acclamations chaque jour redoublées , Tesprit supérieur qui les guide 1

Mais enfin , après nous avoir conduits des ténèbres de la barbarie jusqu'à cette diffusion des lumières , peut-être un peu éblouissantes à des yeux encore inaccoutumés , il était à propos d'ajouter à cette instruction historique de la jeune France , son éducation constitutionnelle ; il convenait , en constatant les forces , d'apprendre à en user ; en déroulant les droits , de montrer les devoirs ; en proclamant la victoire , d'indiquer les moyens d'en profiter. C'est là , Monsieur, l'effort que vous avez tenté dans ces nombreux ouvrages politiques , dont l'éloge serait superflu. Leur succès est si populaire , que partout ailleurs , comme au milieu de nous , cette simple indication suffirait. Il ne faut pas craindre d'être trop court, lorsque chacun peut achever nos paroles.

Il y avait un autre à-propos à saisir. Les souvenirs d'un peuple voisin éclataient d'exemples fameux ; ils offraient de glorieuses , de cruelles et surtout de frappantes similitudes, aussi instructives pour les Rois que pour les Peuples.

Relever, comme vous le fîtes , au milieu de la France de 1826, le flambeau de l'histoire d'Angleterre de 1640, c'était placer, à temps, le fanal le plus élevé sur le plus grand de tous les écueils. Aussi tous les yeux l'aperçurent , hors ceux pouitant qu'il aurait dû surtout éclairer.

Le mérite du citoyen, comme celui de l'historien, ne vous en reste pas moins. Monsieur. Dans cette noble entreprise comme dans celle de l'histoire de la civilisation , le siècle est venu à votre aide ; et l'Angleten^e , étonnée de se voir mieux connue hors d'elle que par ses propres auteurs, a senti que sa révolution n'avait pu être entièrement comprise et racontée que par la nôtre.

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