CHAPITRE VI
dans un salon voisin de Tappartement de FEmpereur. Un profond découragement abattait les uns, une vive irritation exaltait les autres.. Quant à ceux-ci , les nou* velles de Paris, les paroles d'abdication de la veille, et en sens tout contraire cette harangue, de ce jour même 3 avril , qui venait d'annoncer la guerre à outrance, une guerre vengeresse et désespérée , sans en indiquer le terme, tout les excitait. Il en faut convenir, dans une telle extrémité , lorsqu'au cœur de ces grands personnages , l'honneur, l'orgueil , le patriotisme humiliés, tout saignait cruellement, du moins eût-il fallu avec eux quelqu'épanchement, quelqu explication sur le seul espoir qui restait encore, celui de forcer la Coalition à l'abandon de sa conquête, en manœuvrant sur sa ligne d'opérations. Mais^ soit fierté dans son malheur, soit défiance au milieu de l'ébranlement d'une révolution commencée. Napoléon s'isola peut-être trop de ces chefs qui l'entouraient; il se renferma trop dans les hauteurs du commandement , et , continuant à exiger une trop passive obéissance, il laissa, en eux, la grande voix de Paris dominer la sienne.
Pendant que, à l'écart de ces chefs réunis, Caulaiocourt, la tête entre ses mains, demeurait absorbé dans une consternation silencieuse, d'autres parlaient avec emportement : « Jusqu'où l'Empereur prétend-if « donc les conduire? Qu'espère-t-il désormais? N'a-t-il « pas assez, de ses propres mains, creusé l'abîme? « Faut-il dojic joindre encore à tant de guerres « étrangères la guerre civile? Se faire de tous des en- « nemis,mémedeses compatriotes ? Porter le fer et le
« feu dans le sein de la capitale? Et pourquoi enfin, c( pour une cause perdue ! » Alors , s'échaufTant de plus en plus, l'un d'eux s'écria : « Que c'en était « trop ; qu'il en fallait finir ; que se soumettre plus tf longtemps, ce serait pousser jusqu'à la servilité a l'obéissance; qu'il s'agissait ici de tout compro- « mettre; que l'Empereur n'avait pas le droit de « tout entraîner ainsi dans sa chute; que, lui déchu, a les Alliés traiteraient avec son fils ; et quant à lui, a que, ayant fait seul sa destinée, c'était à lui seul à « la subir! »
Telle fut à Fontainebleau la première scène , dont on va voir les suites cruelles, qu'au reste allait rendre inévitable ce qui se passait dans toute l'armée, à six lieues en avant et en arrière du Quartier Impérial , en ce même et fatal moment, La violence de cette scène ' fut portée si loin , que l'un déclara « qu'il saurait a bien arracher à l'Empereur sa déchéance!- » Un autre même en dit bien plus!... Quant au maréchal Ney, excité par de telles exclamations^ et toujours fougueux, il changea en actes ces paroles; et, dans sa patriotique exaspération , entraînant plusieurs de ses interlocuteurs, il marcha précipitamment vers le cabinet de Napoléon.
L'Empereur était seul en ce moment. Revenu du premier choc du rapport de Caulaincourt, il avait repris un nouvel espoir. Son plan était arrêté : son Quartier Général, indiqué à Moulignon; l'Essonne devait marquer le front de son armée ; il n'aurait pas eu là cinquante mille hommes , contre plus de cent mille; mais les Coalisés allaient être contraints de