CHAPITRE VI
combattre et à la fois de garder Paris; oseraient-ils affronter un échec, en avant du plus dangereux défilé, celui d'une ville aussi grande et aussi populeuse? D'autre part, l'élan de sa Garde, à la nouvelle d'un essai de contre- révolution, semblait lui répondre du dévouement de toute l'armée à une cause commune à lous, quand, soudainement et sans son ordre, sa porte s'ouvre : ses lieutenants lui sont ^annoncés , et Ney en tête se présente! « Sire, lui dit-il brusque- « ment, il est temps d'en finir ! Votre situation est « celle d'uQ malade désespéré ! Il faut faire votre tes- « tament, et abdiquer pour le Roi de Rome! »
L'Empereur d'abord, soit surprise ou ménagement, ne fit que contester : il soutint qu'on pouvait combattre encore et ressaisir la fortune, un moment contraire. Mais le maréchal répliqua rudement, « que « cela était impossible; que l'armée ne le suivrait « plus; qu'il en avait perdu la confiance! » L'Empereur, indigné, répondit dédaigneusement, a que « l'armée obéirait assez pour le punir de sa révolte ! « — Eh! si vous en aviez le pouvoir, s'écria Ney, se- « rais-je encore ici dans cet instant ? » Alors, lancé comme dans une charge, la voix de plus en plus haute, ses gestes même s'animant, l'Empereur s'élonna! Cette audace jusque-là inouïe, le douloureux silence des témoins, l'éloignement de sa Garde, tout l'éclaira sur sa position! Sa surprise, muette, frappa* Ney: il vit qu'il,avait été trop loin, car, s'arrêtant soudainement, il ajouta : « Ne craignez rien, nous ne venons pas vous faire ici une scène de Pétersbourg! »
Mais le coup était porté! Dès lors, et comme après
un duel terminé , tout s'adoucit; le respect pour le malheur succéda à la violence; on se laissa congé-dier, et TEmpereur, trahi dans Paris, abandonné par les chefs de son armée , se résignant , prépara son abdication conditionnelle !
On verra bientôt que dès lors, convaincu de Tinsuffisance de cette concession , frappé au cœur, ce fut dans cette cruelle nuit, du 3 au 4 avril, qu'il envoya des instructions pour préparer l'Impératrice à tout, même à sa mort , se décidant déjà à ne pas survivre à sa fortune.
Ces faits, que je tiens des témoins eux-mêmes, expliquent pourquoi l'Empereur, après sa proclamation et le départ de sa Garde , changea si subitement et si complètement de résolution. Mais ils sont si graves, qu'après les avoir consignés, je les ai relus plusieurs fois à ces témoins (i), pour m'assurer de leur entière et complète exactitude! J'aurais voulu pouvoir les. taire, mais c'eût été trahir non -seulement la vérité, mais aussi Napoléon! C'eut été laisser ajouter à son malheur l'injuste accusation d'un trop
(i} Entre autres témoins de ces faits, je citerai Saint-Aignan , Fain, et le maréchal Moncey, qui maintes fois m'a certiGé l'exacte vérité de toutes les paroles que renferme ce récit , assertion que les autres témoins m'ont confirmée. Quant à la part que prit à cette abdication le maréchal Macdonald, c'est sous sa propre dictée que j'en ai écrit toutes les' particularités, dictée qu'après la lui avoir relue il m'a déclaré être de la plus scrupuleuse exactitude*
Ai-je besoin d'ajouter ici que , pour tout ce qu'on a lu, comme pour tout ce qui reste à lire dans ces mémoires , c'est avec le même soin et le même scrupule que j'ai procédé ?