CHAPITRE XIII
leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, Tennemi qui s'approchait , enfin les balles et les boulets qui les atteignaient déjà : ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à supporter plus longtemps des maux aussi cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le Prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.
C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traineurs avaient été culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi : tous se .précipitèrent vers le Dnieper, et ils s'amoncelaient à l'entrée du pont , sans songer à se défendre , lorsqu'une charge du 4* régiment arrêta l'ennemi.
Son colonel, le jeune Fezensac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de froid. Là , comme dans tout ce qui est action , on vit la supériorité des sentiments de l'âme sur les sensations du corps ; car toute sensation physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque! Les soldats du 4** régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du Nord, car
ils avaient tout contre eux ! Ney lui-même fut obligé ile les modérer.
Un reproche de leur colonel avait opéré ce cbangement. Ces simples soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes , par cet instinct qui veut du courage dans Thomme ; enfin par habitude et amour de la gloire; mot bien éclatant pour une position si obscure! Car qu est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoins , qui n'est loué , blâmé ou regretté que par une escouade ? Mais le cercle de chacun lui suffît ; une petite association renferme autant de passions qu'une grande. Les proportions des corps sont différentes ; mais ils sont composés des mêmes éléments : c'est la même vie qui les anime; et les regards d'un peloton excitent un soldat , comme ceux d'une armée enflamment un général!