CHAPITRE XIV. m
« plus ni marcher ni manger ; leurs yeux , renfonce ces dans leur orbite , étaient mornes et sans mou- (( vement; on les tuait sans qu'ils cherchassent à « éviter le coup. D'autres malheurs sont arrivés : « plusieurs convois ont été interceptés , des magasins « pris ; un parc de huit cents bœufs vient d'être en- « levé à Krasnoé. »
Cet homme ajouta , « qu'il fallait aussi avoir égard « à la grande quantité de détachements qui avaient « passé dans Smolensk ; au séjour qu'y avaient fait le « maréchal Victor, vingt-huit mille hommes et en- « viron quinze mille malades; à la multitude de postes a et de maraudeurs , que l'insurrection et l'approche «< de l'ennemi avaient rejetés dans la ville. Tous avaient « vécu sur les magasins : il avait fallu délivrer près « de soixante mille rations par jour ; enfin on avait « poussé des vivres et des troupeaux vers Moscou , « jusqu'à Mojaîsk, vers Kalougha, jusqu'à Ëlnia. »
Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Vilna. Ces deux villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres d'approvisionnement, doat les places de la Vistule formaient la première ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue était incommensurable , les efforts pour les y transporter gigantesques, et le résultat presque nul : ils étaient insuffisants dans cette immensité.
Ainsi les grandes expéditions s'écrasent sous leur
propre poids! Les bornes humaines avaient été dé» passées : le génie de Napoléon , en \oulant s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme perdu dans l'espace ; quelque grande que fut sa mesure , il avait été au delà !
Au reste il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion sur ce dénûment. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de tout parla terreur de son nom et par l'étonnement qu'inspiraient son audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de l'Egypte, de Murengo, d'Ulm, d'Esslingen; c'était Fernand Cortez; c'était le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et surtout voulant , malgré ses soldats , s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue ; c'était enfin César , risquant sur une l>arque toute sa fortune !