CHAPITRE III. sut
mander 9 de qui ils ne pouvaient plus rien attendre, tous les liens étant rompus , tous les rangs efiacés par la mbère.
Les soldats de Victor et d'Oudinot n'eri pouvaient croire leurs regards. Leurs officiers , émus de pitié , les larmes aux yeux, retenaient ceux de leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les secouraient de leurs vivres et de leurs vêtements; puis ils leur demandaient où étaient donc leurs corps d'armée ! Et quand ceux-ci les leur montraient , n'apercevant, au lieu de tant de milliers d*hommes, qu'un faible peloton d'officiers et de sous-officiers autour d'un chef, ils les cherchaient encore !
L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les deuxième et neuvième corps. Le désordre , de tous les maux le plus contagieux , les gagna ; car il semble que l'ordre soit un eflbrt contre la nature.
Et cependant les désarmés, les mourants mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.
Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la Grande Armée ! Elle ne se sentait vaincue que par la nature. T^ vue de son Empereur la rassurait. Depuis longtemps elle était accoutumée à ne plus compter sur lui pour la faire vivre , mais pour la faire vaincre. C'était la première campagne malheu-
reuse , et il y en avait eu tant d'heureuses ! Il ne fallait que pouvoir le suivre ; lui seul , qui avait pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi , pourrait seul les sauver ! Il était donc encore au milieu de son armée comme Fespérance au milieu du cœur de rhomme !
Aussi , parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, marchait-il sans crainte j parlant aux uns et aux autres sans affectation , sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire , sachant bien qu'il nous appartenait autant que nous lui appartenions, sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné ses armes contre soimême j ce qui arriva à plusieurs , et c'était un moindre suicide !
Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds ; et, quoique dans un délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet , ne partageait-il pas le danger commun? Qui d'eux tous risquait autant que lui? Qui perdait plus à ce désastre?
S'il y eut des imprécations , ce ne fut point en sa présence ; il semblait que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire : tant la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme qui leur avait soumis le monde, dont le génie, jusque-là toujours victorieux et infaillible, s'était nus à la place de leur libre arbitre , et qui pendant si longtemps , ayant tenu le grand-livre des pensions ^