‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 161 sur 232 · CHAPITRE II J · texte numérisé non relu

CHAPITRE II J

plus d'une; qu'on brûle la moitié des fourgons et des voitures de tous les corps , et qu'on en donne les chevaux à l'artillerie de la Garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de s'emparer de toutes les bétes de trait qu'ils trouveront à leur portée, même des chevaux de l'Empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un caisson.

En même temps il s'enfonçait précipitamment dans cetta obscure et immense forêt de Minsk , où quelques bourgs et de misérables habitations se sont fait à peine quelques éclaircies. Le bruit du canon de Wittgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le

flanc droit de notre colonne mourante , descendant du nord , et nous rapportant l'hiver qui nous avait quittés avec Kutusof ; ce bruit si menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes , femmes et enfants , s'écoulaient au travers de ces bois , aussi précipitamment que le permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.

Ces marches forcées , commencées avant le jour, et qui ne finissaient pas avec lui , dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir on s'arrêtait ; le matin on se remettait en route dans l'obscurité , au hasard , et sans entendre le signal; les restes des corpis achevèrent alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit !

Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion ,

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et comme on approchait de Borizof , on entendit devant soi de grands cris. Quelques-uns y coururent, croyant à une attaque. C'était rarittée de Victor, que Wittgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière encore, et totite vive, elle revoyait son Empereur , qu'elle recevait avec ces acclamations d'usage depuis longtemps oubliées.

Elle ignorait nos désastres : on les avait cachés soigneusement , même à ses chefs. Aussi , quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de Moscou , elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres couverts de lambeaux, de pelisses de femmes, de morceaux de tapis , ou de sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée ! Elle regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, marchant confusément , la tête basse , les yeux fixes vers la terre, et en silence, comme un troupeau de captifs !

Ce qui Tétonnait le plus, c'était la \ue de cette quantité de colonels et de généraux épars , isolés , qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes , ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne ; ils marchaient pêle-mêle avec les soldats , qui ne les apercevaient pas , auxquels ils n'avaient plus rien à com-

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