CHAPITRE V
donné lieu de montrer sa fermeté , ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de dévouement , et que la première qualité aux yeux des Souverains est l'attachement à leur personne*
En ce moment le jour faisait pâlir et disparaître les feux moscovites. INos troupes prenaient les armes , les artilleurs se plaçaient à leurs pièces , les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards fixés sur la rive opposée , dans ce silence des grandes attentes et précurseur des grands dangers !
Depuis la veille , chacun des coups de nos pontonniers y retentissant sur ces hauteurs boisées y avait dû attirer , toute l'attention de l'ennemi. Les premières lueurs du 26 . allaient donc nous montrer ses bataillons et son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut : nous vtnies des feux abandonnés , une rive déserte , et , sur les hauteûirs , trente pièces d'artillerie en retraite ! Un seul de leurs boulets eût suffi pour anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les deux rives ; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se mettait en batterie.
Plus loin on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait vers Borizof sans regarder derrière elle. Cependant un régiment d'infanteriél et douze canons restaient en présence j mais sans pren-
dre position , et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des bois : c'était Tarrière-garde de la division Tchaplitz , qui , forte de six mille hommes , s'éloignait ainsi comme pour nous livrer past sage.
Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfîn y saisis de joie , ils battent des mains .y ils en poussent des cris! Rapp et Oudinot entrent précipitamment chez l'Empereur. « Sire, lui dirent-ils, a l'ennemi vient de lever son camp et de quitter sa a position! — Cela n'est pas possible! » répond l'Empereur; mais Ney et Murât accourent et confirment ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier général; il regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz s'éloigner et disparaître dans les bois; et , transporté , il s'écrie : « J'ai trompé l'Amiral ! »
Dans ce premier mouvement , deux pièces ennemies reparurent et firent feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première salve suffit ; c'était une imprudence, qu'on fit cesser promptement de peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz ; car le pont était à peine commencé; il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.
Mais l'Empereur , impatient de prendre possession de l'autre rive , la montre aux plus' braves. Jacqueminot , aide de camp du Duc de Reggio , et le Comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans