‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 192 sur 232 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CompagQons , je l'avouerai , mon esprit découragé refusait de se plonger plus avant dans le souvenir de tant d*horf eurs ! J'avais atteint le départ de Napoléon , et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. Je m'étais ann,oncé comme Tliistorien de cette grande époque où, du faîte de la plus haute des gloires , nous fûmes précipités dans l'abîme de la plus profonde infortune ; mais à présent qu'il ne me reste plus à retracer que d'effroyables misères , pourquoi ne nous épargnerions-nous pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire qui n'a plus à remuer que des cendres, à' compter que des désastres, et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux !

Mais enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de

inST. ET ME». — T. V.

pousser le mallieur comme le bonheur jusqu'à Tinvraisemblance y j'essaierai de tenir jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand l'histoire des grands hommes rapporte même leurs derniers moments , de quel droit tairais-je le dernier soupir de la Grande Armée expirante? Tout d'elle appartient à la renommée , ce grand gémissement comme ses cris de victoire! Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles à force d'éclat et de deuil ! Triste consolation , mais la seule qui nous reste; car, n'en doutez pas, Compagnons, le bruit d'une si grande chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes immortalisent autant que les grandes gloires !

Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers , rangés sur son passage , en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés ; il emporta leurs vœux, également muets, que quelques gestes respectueux exprimèrent. Lui et Caulaincourt s'enfermèrent dans une voiture; son Mamelouk et Wonso^itch, capitaine de sa Garde, en occupaient le siège; Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau .

Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint de Vilna au-devant de l'Empereur. Il périt tout entier dans ce court trajet : l'hiver fut son seul ennemi.

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