CHAPITRE I
Celte nuit-Ià même, les Russes surprirent et abandonnèrent loupranouî , d'autres disent Osmiana , \ille où Fescorte devait passer. 11 s'en fallut d'une heure que Napoléon ne tombât dans cette échaufiburée.
Il rencontra le Duc de Bassano a Miedniki. Ses pre* mîères paroles furent : « Qu'il n'avait plus d'armée ; a qu'il marchait , depuis quelques jours , au milieu a d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là « pour trouver des vivres; qu'on pourrait encore les « rallier en leur donnant du pain, des souliers, des <c vêtements et des armes ; mais que son administra- « lion militaire n'avait rien prévu , et que ses ordres « n'avaient point été exécutés ! » Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses magasins renfermés dans Yilna , il s'écria : « Qu'il lui rendait la <c vie ! qu'il le chargeait de transmettre à Murât et à ce Berthier l'ordre de s'arrêter huit jours dans cette « capitale , d'y rallier l'armée , et de lui rendre assez c( de cœur et de forces pour continuer moins déplo- <( rablement la retraite. »
Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna Yilna par ses faubourgs , traversa Wilkowiski , où il changea sa voiture contre un traîneau , s'arrêta le lo dans Varsovie, pour demander aux Polonais une levée de dix mille Cosaques , pour leur accorder quelques subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent mille hommes. De là , après avoir rapidement traversé la
Silésie, il revit Dresde et son Roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris , où il apparut soudainement le 19 décembre , deux jours après la publication de son vingt-neuvième bulletin.
Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de TEurope n'avait plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée. Depuis Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu, fugitif au travers d'une terre ennemie. Au delà du Rhin, il se retrouva tout à coup le maître et le vainqueur de l'Europe : un dernier souffle du vent de la prospérité enflait encore cette voile.
Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ ; et , loin d'en être découragés , ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à une grande ville, à un magasin immense; Murât et Berthier, réduits à eux-mêmes , crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais, au milieu de ce désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement , et il venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murât fut à peine aperçu.
Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point , soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout , prévu et ordonné