CHAPITRE III. zn
avaient pti mettre en mouvement; mais à une lieue sur cette route /cette colonne lourde et eflarée venait de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.
Dans notre marche conquérante j ce coteau boisé n'avait paru à nos hussards qu'un heureux accident de terrain , d'où ils pouvaient découvrir la plaine entière de Vilna , et juger de leurs ennemis. Du reste sa pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une relrçiite régulière , elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi; mais dans une fuite déréglée , où tout ce qui pourrait servir nuit , où , dans sa précipitation y dans son désordre, on tourne tout contre soi-même j cette colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable , un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fiit assez grand pour que , dans cette longue suite de désastres, il fît époque.
Et en effet, argent , honneur, reste de discipline et de force, tout acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles , quand les conducteurs et les soldats d'escorte virent le Roi et toute la colonne des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque , tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui se rapprochait d'eux à chaque instant , ils aperçurent Ney lui-même se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la division Loison; quand, enfin, reportant
leurs regards sur eux-mêmes y ils virent la montagne toute couverte de chariots et de canons brisés ou cul- ])utés j d*hommes et de chevaux renverses , et ^pirant les uns sur les autres , alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir Tavidité de leurs ennemisy en se pillant eux-mêmes.
Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal ; chacun se précipita sur ces voitures; on les brisa , on en arracha les objets les plu$ précieux. Les soldats de Farrière-garde y qui passaient devant ce désordre j jetèrent leurs armes pour se charger de butin ; ils s'y acharnèrent si furieusement , qu'ils n'entendirent plus le sifflement des balles et les hurlements des Cosaques qui les poursuivaient.
On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instants , Français et Tartares, amis et ennemis, furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français y oubliant la guerre , piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent !
Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouements. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules , de malheureux blessés ; quelques autres , ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.
Sur la partie de la montagne la plus exposée , un