CHAPITRE m
les armes à une division napolitaine , on la. fit même sortir de la ville; mais les fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure tous rentrèrent désarmés, et la plupart estropiés.
En même temps la générale battait inutilement dans les rues : la Vieille Garde elle-même , réduite à quelques pelotons j restait dispersée. Tous pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux ennemis. Mais alors le cri « f'oilà les Cosaques! n se fit entendre ; c'était depuis longtemps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait ; il retentit aussitôt dans toute la ville, et la déroute recommença.
C'était de Wrede. Ce général venait de se présenter inopinément devant le Roi. « L'ennemi marche , dita il y sur ses traces ! Les Bavarois sont repoussés jusque f( dans Vilna , qu'ils ne peuvent plus défendre ! » En même temps le bruit du tumulte monte jusqu'aux oreilles du Roi. Murât s'étonne : ne se croyant plus maître de l'armée , il ne Test plus assez de lui-même. On le voit sortir à pied de son palais et fendre la presse. Il semble craindre une échaufTourée au milieu d'un encombrement semblable à celui de la veille. Cependant il s'arrête à la dernière maison du faubourg, d'où il envoie ses ordres , et où il attend le jour et l'armée, laissant à Ney le soin du reste.
On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Vilna, et beaucoup d'hommes eussent été sauvés. Cette ville
Dans cette ville , comme à Moscou , Napoléon n'avait 'fait donner aucun ordre de retraite : il avait voulu que notre déroute fût sans avant-coureur; qu'elle s'annonçât d'elle-même , qu'elle surprit nos alliés et leurs ministres ; et qu'enfin , profitant de leur premier étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.
C'est pourquoi Lithuaniens , étrangers, et tous dans Vilna, jusqu'à son ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre qu'en le voyant; et en cela , cette foi , presque superstitieuse, de l'Europe dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi lés siens dans une profonde sécurité : dans Vilna , comme dans Moscou , aucun d'eux ne s'était préparé à un mouvement quelconque.
Cette ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de son trésor, ses vivres , une foule d'énormes foiurgons chaînés des équipages de l'Empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. A ce coup de foudre , l'effroi avait précipité les uns , la consternation avait enchaîné les autres : les ordres , les hommes , les chevaux , et les chariots s'étaient croisés et entre-choqués !
Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la ville , et vers Rowno , tout ce qu'ils