‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 28 sur 232 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

d'y trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, il se sent vaincu et surpasse en détermination !

Cette conquête, pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme qu'il a poursuivi , qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans lés airs en tourbillons de fumée et de flammes ! Alors une extrême agitalion s'empare de lui ; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. A chaque instant il se lève, marche, et se rassied brusquement. Il parcourt ses appartements d'un pas rapide ; ses gestes courts et véhéments décèlent un trouble cruel ; il quitte, reprend, et quitte encore un travail pressé , pour se précipiter à ses fenéUres et contempler les progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de sa poitrine oppressée. « Quel effroyable spectacle ! Ce « sont eux-mêmes ! Tant de palais ! Quelle résolution « extraordinaire: Quels hommes! 6e sont des Scy- « thés! »

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert , puis la Moskwa et ses deux quais ; et pourtant les vitres des croisées contre lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes , et le travail continuel des balayeurs , placés sur les toits <le fer du Palais, ne suffit pas pour écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser.

En cet instant le bruit se répand que le Kremlin est miné : des Russes l'ont dit, des écrits l'attestent ;

quelques domestiques en perdent la tête d'effroi ; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de l'Empereur et leur destin décideront , et l'Empereur ne répond à cette alarme que par un sourire d'incrédulité.

Mais il marche encore convulsivement , il s'arrête à chaque croisée, et regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante conquête, se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa forteresse , le cerner, l'y tenir comme assiégé , envahir à chaque minute les maisons environnantes , et , le resserrant de plus en plus, le réduire enfm à la seule enceinte du Kremlin !

Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers ; le vent d'équinoxe , d'accord avec les Russes , redoublait de violence. On vit alors accourir le Roi de Naples et le Prince Eugène : ils se joignirent au Prince de Neuchàtel, pénétrèrent jusqu'à l'Empereur, et là, de leurs prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.

Napoléon , maître enfm du Palais des Czars , s'opiniàtrait à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie , quand tout à coup un cri , « Le feu est au <i Kremlin! v passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contemplative qui nous avait saisis. L'Empereur sort pour juger le danger. Deux

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