‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 54 sur 232 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

presse de ses interrogations, Tétonne de ses regards, Taccable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de Murât perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murât avec l'opinion , qu'il répandra sans doute , que l'Empereur est décidé ; qu'il a sûrement ses raisons pour persister ainsi; et qu'il faut que chacun redouble d'efforts. Et réellement, pendant quelques jours encore, la fierté d'une contenance inébranlable pouvait seule appuyer ses négociations.

Cependant l'attitude de son armée secondait son désir. I-a plupart des officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui* voient toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de l'avenir, ne s'en inquiètent guère , conservaient leur insouciance, la plus précieuse de leurs qualités. A la vérité , les récompenses que , dans les revues journalières , l'Empereur leur prodiguait , n'étaient plus reçues qu'avec une joie grave , mêlée de quelque tristesse. Les .places vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes : ces faveurs menaçaient.

D'autre part , depuis Vilna , beaucoup avaient jeté leurs vêtements d'hiver pour se charger de vivres ; la roule avait détruit leur chaussure ; le reste de leurs vêtements était usé par les combats; mais, malgré

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tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin leur dénùment devant leur Empereur^ et se paraient de leurs armes éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du Palais des Czars j à huit cents lieues de leurs ressources y et après tant de combats et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et brillants : c'est là Thonneur du soldat; ils y attachaient encore plus de prix à cause de la difficulté , pour étonner, et parce que rhomme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.

L'Empereur s'y prétait complaisamment , s'aidant de tout pour espérer, quand vinrent tout à coup les premières neiges. Avec elles tombèrent toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne songe plus qu'à la retraite , sans toutefois en prononcer le nom , sans qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit seulement que dans vingt jours il faudra que l'armée soit en quartier d'hiver ; et il presse le départ de ses blessés. Là , comme ailleurs , sa fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire •: les attelages manquant à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une partie dans Moscou : « Non , l'ennemi s'en ferait un trophée !» et il exige que tout marche avec lui.

Dans ce pays désert , il ordonne l'achat de vingt mille chevaux ; il veut qu'on s'approvîsionnç de deux

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