CHAPITRE XI.. 9i
mois de fourrages j sur un sol où y chaque jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelquesuns des siens s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis , et , le plus souvent , pour indiquer aux siens Tétendue des besoins , et les efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.
Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à son lever. Là , au milieu des chefs rassemblés j entouré de leurs regards inquiets , et qu'il suppose désapprobateurs , il semble vouloir les repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et concentrée. A la pâleur de son visage , on voyait que la vérité , qui ne se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits , l'avait oppressé longuement de sa présence , et fatigué de son importune clarté ! Quelquefois alors , son cœur, Irop surchargé , déborde , et répand ses douleurs autour de lui par des mouvements d'impatience; mais, loin de s'être soulagé de ses chagrins , il rentre en les ayant accrus par ces injustices qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.
Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans faiblesse : « Il allait, disait-il, « marcher sur Rutusof , l'écraser ou l'écarter, puis « tourner subitement vers Smolensk. » Mais alors
Dapu , jusque-là de cet avis , lui répond : « Qu'il est « trop tard; que rarmée russe est refaite, la sienne a afTaibUe , sa victoire oubliée ! Que , dès que son arec mée aura le visage tourné . vers la France , elle lui a échappera en détail; que chaque soldat, chargé « de butin , prendra les devants pour l'aller vendre « en France. — Eh! que faire donc? s'écria l'Empe- « reur. — Rester ici ! reprit Daru ; faire de Moscou a un grand camp retranché , et y passer l'hiver. Le <c pain et le sel n'y manqueront pas, il en répond. « Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des « chevaux qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de (c les faire saler. Quant aux logements , si les maisons a manquent , les caves y suppléeront. Ainsi l'on at- « tendra qu'au printemps , nos renforts et toute la « Lithuanie armée viennent nous dégager, s'unir à « nous , et achever la conquête ! »
A cette proposition , l'Empereur resta d'abord muet et pensif; puis il répondit : « Ceci est un conseil « de lion 1 Mais que dirait Paris? Qu'y ferait-on ? Que « s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans c( nouvelles de moi? Qui peut prévoir l'effet de six « mois sans communication ? Non , la France ne s'ac- (c coutumerait pas à mon absence , et la Prusse et ' a l'Autriche en profiteraient ! » ,
Toutefois Napoléon ne se décide encore ni à rester ni à partir. Vaincu dans ce combat d'opiniâtreté , il remet de jour en jour à avouer sa défaite. Au mi-