‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 60 sur 232 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

longueur infinie , un mélange , une confusion de calèches , de caissons , de riches voitures et de chariots de toute espèce. Ici , des trophées de drapeaux russes, turcs et persans , et cette gigantesque croix du grand Yvan ; là , des paysans russes , avec leurs barbes , conduisant ou portant notre butin , dont ils font partie ; d autres y traînant à force de bras jusqu'à des brouettes pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront pas ainsi la fin de la première journée ; mais devant leur folle avidité huit cents lieues de marche et de combats disparaissent !

On remarquait surtout, dans cette suite d'armée, une foule d'hommes de toutes les nations, sans uniformes, sans armes, et des valets jurant dans toutes les langues, et faisant avancer , à force de cris et de coups , des voitures élégantes , traînées par des chevaux nains attelés de cordes. Elles sont pleines de butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles portent aussi des femmes françaises avec leurs enfants. Jadis ces femmes furent d'heureuses habitantes de Moscou ; elles fuient aujourd'hui la haine des Moscovites , que l'invasion a appelée sur leurs têtes ; l'armée est leur seul asile. Quelques filles russes , captives volontaires , suivaient aussi.

On croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de dépouilles après une grande destruction.

On ne concevait pas comment la tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, pendant une si longue marche y une aussi lourde masse d'ëquipages.

Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte. Napoléon avait peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait sans doute que l'embarras d'un défilé j quelques marches forcées , ou une boutade de Cosaques , pour nous débarrasser de tout cet attirail ; mais le sort ou l'ennemi avaient seuls le droit de nous alléger ainsi. Pour l'Empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs , les vivres cachaient le butin ; et lui , qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances qu'il leur devait , pouvait-il leur défendre d'en emporter? Enfin, les transports militaires manquant , ces voitures étaient , pour les malades et les blessés, la seule voie de salut.

Napoléon se dégagea donc, en silence, de l'immense attirail qu'il entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Ralougha. Il poussa dans cette direction pendant quelques heures , annonçant qu'il allait vaincre Kutusof sur le champ même de sa victoire. Mais tout à coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra, où il s'arrêta , il tourna subitement à droite avec son armée , et gagna , en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.

Au milieu de cette manœuvre la pluie le surprit ,

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