CHAPITRE II
son esprit est supérieur et cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément ; mais , comme quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps modernes une énergie antique.
Désormais son nom appartient à l'histoire. Tou* tefois il n'eut que la plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà commencé dès Smolensk; lui l'acheva. Cette résolution , comme tout ce qui est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par le succès; le dévouement inouï, et si extraordinaire, que l'historien doit s* arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler! (i)
Un homme seul, au milieu d'un grand Empire presque renversé , envisage son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie , et ose, peut-être sans mission , faire l'immense part de tous le$ intérêts pu* blics et particuliers qu'il faut lui sacrifier ! Sujet , il décide du sort de l'Etat sans l'aveu de son Souverain ; Noble, il prononce la destruction des palais de tous
(i) On n'ignore pas que le Comte Rostopchin a écrit qu*il était étranger à ce grand événement ; mais on a dû suivre l\>pinion des Russes et des Français , témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans exception, persévèrent à attribuer à ce Seigneur rhonneur entier de cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le Comte Rostopchin, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une si grande action que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de la nation , dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables !
les Nobles sans leur consentement ; protecteur j par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, cl'une fouie de riches commerçants, de Tune des plus grandes capitales de l'Europe, il sacrifie ces fortunes, ces établissements, cette ville tout entière; lui-même il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses palais ; et fîer, satisfait et tranquille , il reste au milieu de tous ces intérêts blessés , détruits et révoltés !
Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante assurance ? En décidant l'incendie de Moscou , son principal but ne fut pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette grande cité; ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était impossible de penser que sur huit mille maisons et églises, disperséies sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent cinquante mille hommes.
Il sentit bien encore que par là il manquait à cette partie si importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre, dont le but devatit être d'attirer et de retenir Napoléon jusqu'à ce que l'hiver vînt l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver; détermination