CHAPITRE II
qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus dangereuse que la première.
Mais dans cette grande crise Rostopchin vit surtout deux périls ; Tun , qui menaçait Thonneur national, celui d*une paix honteuse dictée dans Moscou , et arrachée à son Empereur; l'autre était un danger poli* tique, plus qu'un danger de guerre : dans celui-ci il craignait les séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une conquête.
Ne voulant point de Iraité , ce Gouverneur prévit qu'au milieu de leur populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple de tout l'Empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à élever une barrière de feu entre ce grand capitaine et toutes les faiblesses, de quelque part qu'elles vinssent , soit du Trône , soit de ses compatriotes , Nobles ou Sénateurs ; et surtout entre un peuple serf et les soldats d'un peuple propriétaire et libre; enfin entre ceux-ci et cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moscou le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la Révolution Française a été faite. Tout se prépara en silence , à l'insu du peuple , des propriétaires de toutes les classes, et peut-être de leur Empereur. La nation ignora qu'elle se sacrifiait elle-même! Cela est si vrai, que, lorsque le moment de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitants,
réfugiés dans les églises, maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin , les Seigneurs les plus riches j trompés comme leurs paysans , nous en accusèrent ; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux , et s'inquiétant peu des malédictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils nous en chargeassent!
Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un mystère pour les Russes : ils l'ignorent ou la taisent ; effet du despotisme , qui commande l'ignorance ou le silence.
Quelques-uns pensent qu'aucun homme dans tout l'Empire, hors l'Empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité. Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D*autres croient que ce fut une des causes de son absence de l'armée , et que, ne voulant paraître ni ordonner ni défendre , il ne voulut pas rester témoin.
Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter l'épée à la main^ et nous annonçant comme des monstres destructeurs. Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans voisins de la grande route gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages de leurs Seigneurs^ où ils étaient recueillis.