CHAPITRE VII
L'Empereur, alrété par ce faible obstacle d'un pont rompu , se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris , à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été dicté par l'Empereur, il ne se croyait donc pas coupable/ car Berthier n'était qu'un écho fidèle, qu'un miroir, et rien de plus. Toujours prêt , clair et net , la nuit comme le jour, il réfléchissait , il répétait l'Empereur, mais n'ajoutait rien , et ce que Napoléon oubliait était oublié sans ressource.
Après la Kologha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous , levant les yeux , jetèrent un cri de saisissement! Soudain chacun regarda autour de soi : on vit une terre toute piétinée , nue , dévastée , tous les arbres coupés à quelques pieds du sol , et plus loin des mamelons écrétés; le plus élevé paraissait le plus difibrme. Il semblait que ce fut un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses , de tambours brisés , de tronçons d'armes, de lambeaux d'uniformes , et d'étendards tachés de sang.
Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. Quelques squelettes restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire : c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulaîncourt. Alors, le cri « Cest le champ de la
« grande bataille l » forma un long et triste murmure. L'Empereur passa vite. Personne ne s'arrêta : le froid^ la faim , et l'ennemi pressaient ; seulement on détournait la tête en marchant , pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons d'armes sacrifiés inutilement, et qu'il fallait abandonner!
C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang Tune des plus grandes pages de notre histoire ! Quelques débris le disaient encore , et bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres ; cependant , quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille , il reviendra sur ses pas , il le fixera longtemps de ses regards curieux , il en gravera le^ moindres accidents dans sa mémoire avide , et sans doute qu'alors il s'écriera : « Quels hommes! Quel a Chef! Quelle destinée! Ce sont euxqui, treize ans « plus tôt dans le Midi , sont venus tenter l'Orient par ce l'Egypte , et se briser contre ses portes ! Depuis, ils^ « ont conquis l'Europe î et les voilà qui reviennent , « par le Nord, se présenter de nouveau devant cette « Asie , pour s'y briser encore ! Qui donc les a pous- « ses dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'é- « talent point des barbares cherchant de meilleurs ce climats, des habitations plus commodes, desspec- « tacles plus enivrants , de plus grandes richesses ; au V contraire, ils possédaient tous ces biens, ils jouis-