‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 84 sur 232 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

pénible voyage ; et Napoléon , en revoyant cette route connue, se rassurait, quand , vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davout.

D'abord il le questionna négligemment; mais le hasard voulut que ce Moscovite eût quelque idée des routes , des noms , et des distances : il répondit « que <c toute Tarmée russe marchait par Medyn sur Viaz- « ma. » Alors l'Empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là comme à Malo-Iaroslavetz , lui couper sa retraite sur Smolensk comme celle de Kalougha , l'enfermer dans ce désert , sans vivres , sans abri , et au milieu d'une insurrection générale? Cependant son premier mouvement le porta à mépriser cet avis ; car, soit fierté , soit expérience , il s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il aurait eue à leur place.

Ici pourtant il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée ; car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn , celle-là même que Davout avait conseillée pour l'armée française; et Davout , par amour-propre , ou par inadvertance , n'avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignit l'effet sur les siens; c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais , en même temps , il ordonna que le lendemain sa Garde marchât en toute hâte , et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à celte troupe d'élite , s'assurer de plus

près de la marche de Kutusof , et le prévenir sur ce point.

Mais le temps n'avait point été appelé à son Ck)nseil ; il parut s'en venger. I/hiver était si près de nous , qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur ! On sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène, et nous étrangers. Tout changea : les chemins , les figures , les courages ; l'armée devint morne, la marche pénible; la consternation commença.

A quelques lieues de Mojaïsk , il fallut traverser la Kologha. Ce n'était qu'un gros ruisseau; deux arbres, autant de chevalets , et quelques planches suffisaient pour en assurer le passage; mais le désordre était tel , et rincurie si grande , que l'Empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait que chaque corps d'armée marchât pour son compte , qu'il n'y eût point d'étatmajor, point d'ordre général, point de nœud commun , rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendants les uns des autres. L'Empereur lui-même s'était tant grandi , qu'il se trouvait à une distance démesurée des détails de son armée ; et Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et des chefs, tous Rois, Princes ou Maréchaux, était obligé à trop de ménagements. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.

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