‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 88 sur 232 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et c|iii d*ailleurs , donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour être exécutés.

Toutefois, malgré la faim, le froid, et le dénûnient le plus complet , le dévouement de quelques ciiirurgiens et un reste d'espoir soutenaient encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais quand ils virent que Tarmée repassait, qu'ils allaient être abandonnés , qu'il n'y avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la porte ; ils bordèrent le chemin , et nous tendirent leurs mains suppliantes!

L'Empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût, reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à Moscou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour faire exécuter cet ordre , et ce fut au Feu de ses caissons abandonnés que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin , une multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette espèce , que déjà l'on était obKgé de faire.

Pendant cette halte on vit Une action atroce. Plusieurs blessés venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces liiiséraMes , dont le butin Je Moscou surchargeait les voitures , ne reçurent

lh\ LIVRE NEUVIÈME.

qu'en murmurant ce nouveau poids ; on les contraignit à l'accepter; ils se turent. Mais à peine furentils en marche j qu'ils se ralentirent ; ils se laissèrent dépasser par leur colonne ; alors , profitant d'un instant de solitude j ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les premières voitures qui passèrent; c'était un général. On sut par lui ce crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint jusqu'à l'Empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez \ives et assez universelles pour éteindre la pitié , et concentrer en soi toutes les affections.

Le soir de cette longue journée , la colonne impériale approcha de Gjatz, surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement. On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que deux mille prisonniers russes marchaient devant , et que c'étaient des Espagnols , des Portugais , et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. Autour de l'Empereur, ces différentes impressions restaient muettes. Gaulai ncourl éclata, il s'écria : « Que c'était « une atroce cruauté ! Voilà donc la civilisation que €( nous apportions en Russie ! Quel serait sur l'ennemi tf l'effet de cette barbarie ? Ne lui laissions-nous pas

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