‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 89 sur 232 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« nos blessés, une foule de prisonniei*s ? Lui man- « queraît-il de quoi exercer d'horribles représailles? »

Napoléon garda un sombre silence , mais le lendemain ces meurtres avaient cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les enceintes où , pendant la nuit , on les parquait comme des bétes. C'était sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger? L'ennemi s'y refusait. Les relâcher? Us auraient été publier le dénûment général , et bientôt , réunis à d'autres , ils seraient revenus s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort , leur donner la vie c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal venait de s'être jeté dans une si terrible alternative!

Au reste , dans leur marche vers l'intérieur de la Russie , nos soldats prisonniers ne furent pas traités plus humainement , et là pourtant l'impérieuse nécessité n'était point une excuse.

Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit ; mais cette première journée d'hiver avait été cruellement remplie : l'aspect du champ de bataille , de ces dçux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueift* de la route , les premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon contraint de céder et de fuir !

Plusieurs de nos Alliés en jouissaient avec celte se-

crête satisfaction qii'ont les inférieurs de voir leurs chefs enfin dominés et forcés de plier à leur tour. Ils se. laissaient aller à cette triste envie qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas abusé 9 et qui choque l'égalité , premier besoin des hommes. Mais cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur universel !

La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut dans une halte de ce jour : là , sur les sillons roidis d'un champ gelé et parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses paroles, se décharger du poids de Finsupportable responsabilité de tant de malheurs. Cette guerre, qu'en eflFet il avait redoutée, il en voua l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa : « C'était ce ministre russe , vendu « aux Anglais, qui l'avait fomentée! Le perfide y « avait entraîné Alexandre et lui ! »

Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux , étaient écoutées avec ce silence commandé par un ancien respect , auquel se joignait déjà celui qu'on devait au malheur. Mais le Duc de Yicence, trop impatient peut-être , s'irrita : il fit un geste de colère et d'incrédulité , et rompit , en se retirait brusquement, ce pénible entretien.

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