‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 97 sur 232 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

objets qui s'en détacheat y ce sont de sombres sapins, des arbres de tombeaux , avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général , d'une nature sauvage , et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte ! Tout, jusqu'à leurs armes, encore oHensives à Mato-

laroslavelz , mais , depuis , seulement défensives , se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient , elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles, car ils ne les jetèrent point , la faim et le froid les leur arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ib tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de clialeur et de vie.

Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps , tantôt isolés , tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs drapeaux : c'était le froid , l'inanition qui les avait détachés de leurs colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient séparés les uns des autres , et les voilà désarmés , vaincus , sans défense , sans chefs , n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur conservation.

La plupart , attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se dispersent dans les champs avec l'espoir

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d'y trouver du pain et un abri pour la nuit qui s'approche ; mais j dans leur premier passage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à huit lieues ; ils ne rencontrent que des Cosaques et une population armée qui les entourent , les blessent , les dépouillent , et les laissent, avec des rires féroces, expirer tout nus sur la neige ! Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui ne surent pas alors, confime depuis, venger noblement une patrie qu'ils n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques et leurs haches , ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande route.

La nuit arrive alors, une nuit de seize heures!. Mais , âur cette neige qui couvre tout , on ne sait oii, s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trouver quelque racine pour se nourrir, et des bois secs pour allumer les feux ! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir; mais la tempête toujours active disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins , tout chargés de frimas , résistent obstinément aux flammes ; leur neige , celle du ciel , dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de la terre , qui se fond sous les efforts des soldats et par l'eflet des premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.

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