CHAPITRE XI
Lor$qu*enfia la flamme remportant s'éleva , autour d'elle les offîciers et les soldats apprêtèrent leurs trTsfes repas : c'étaient des lambeaux maigres et sanglants dç chair arrachés à des chevaux abattus j et , pour bien peu , quelques cuiEerées de farine de seigle délayée dans de Teau de neige* Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus roides morts marquèrent les bivouacs; les alentours étaiept jonchés
des corps de plusieurs milliers de chevaux !
Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse par une civilisation avancée, le désordre se mit vite ; le découragement et FindiscipUne se communiquèrent promptçment, Timagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors*, à chaque bivouac, à tous les mauvais passages, à tout instant , il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement : ce furent les officiers , les sous-officiers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires : ils s'encouragaient en répétant le nom de Smolensk dont ils se sentaient approcher, et où tout leur avait été promis.
Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de fi^id qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, coiiserva ou perdit sa force d'esprit ,
siiivanl son caractère, son âge, et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la discipline, ne se Iroirva plus Thomme de la circonstance. Jeté hors de
toutes ses idées arrêtées de régularité , d'ordre et de méthode, il fut saisi de dêsespmr à la vue d'un désordre si général , et jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandbmier. De Gjal/à Mikalewska, village entre Dorogobooje et Smolensk, il n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale , si ce n'est qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moscou : des canons, des armures gothiques, ornements du Kremlin , et la croix du grand Yvan y furent noyés. Trophées, gloire , tous ces biens auxquels nous avions tout sacrifié, devenaient à charge; il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des tempêtes, jetait, sans hésiter, à cette mer de neige et de glace , tout ce qui pouvait appesantir ou retarder sa marche !