CHAPITRE III
Alors , me sentant au niveau de ma lourde tâche , m'y attafckant, m'y plaisant même, j'embrassai cordialement le camarade de qui j avais reçu cette heureuse et prompte impulsion ; et , sur un cheval de louage, je me lançai, plein d'espoir, dans l'intervalle qui sépare l'embouchure de la Somme de celle de l'Escaut , en suivant le littoral.
Pendant les, deux à trois jours suivants, au milieu des artilleurs subalternes de la côte , je me rompis et m'accoutumai à mon nouveau métier d'investigateur et d'interrogateur; je m'y familiarisai si bien, ainsi qu'aux termes techniques, que, arrivé à Boulogne-sur- Mejr, après une visite de l'Arsenal , le chef de bataillon d'artillerie qui y commandait me demanda si je ne sortais pas de son arme !
Ce fiit là que, le cinquième ou si^i^ième jour de ma mission, j'eus à me mesurer avec les plus importants ouvrages du génie civil et militaire , et les premières constructions navales. Je ne m'en étonnai pas, sachant d'avance la marche que j'avais à suivre, dans quel ordre mes questions devaient être posées, et comment je pouvais atteindre le but de mes instructions sans trop déceler mon ignorance. L'exemple du préfet d'Amiens m'avait démontré l'importance que me donnaient et ma position près de Napoléon , et cette mission, et les comptes-rendus qui allaient en être la conséquence. J'abordai donc sans embarras les plus célèbres ingénieurs. D'ailleurs , plus ces chefs avaient de renommée, moins ils m'imposaient, m'étant aperçu que les plus hautplacésy quand ils sont les plus liabiles, étaient toujours ceux dont l'abord était le
plus coînplaisant , le plus simple et le plus facile.
Je demandai d'abord au directeur, M. Sganzin j le plan général,. et Tindication des principaux buts que le Premier Consul s'était proposes; puis je me fis dicter en détail les noms de tous les ouvrages ordonnés , le degré d'avancement auquel chacun était parvenu, et l'époque, certaine ou présumée, de leur achèvement. J'eusse mieux fait de demander ces nom^, tout nouveaux pour moi , par écrit , que de les écrire ; cela m'en eût appris l'orthographe que j'ignorais et à laquelle je manquai. Aussi me souviens-je que, ayant prévu cet inconvénient, et craignant la déconsidération qui devait en résulter, je me plaçai de façon à dérober ce travail aux regards du célèbre ingénieur, pendant qu'il me le dictait.
Cela fait dans le cabinet , comme il s'agissait d'aller tout voir par mes yeux , et que , comme le préfet d'Amiens, M. Sganzin s'offrait pour me conduire,* je lui fis sentir, modestement ^ que je ne devais pas mettre plus longtemps aux prises tant de science aviec autant d'inexpérience ; qu'ayant à regàrfer longuement pour bien comprendre.et pour pouvoir rendre compte , je lui ferais perdre un tempâ trop précieux, et que l'un de ses ingénieurs suffirait. En outre de la convenance qui m'inspirait ce procédé , il avait un avantage , c'est que, aux réponses déjà consignées de l'ingétiieur en chef, celles de l'ingénieur en second allaient servir dé contrôle. Ainsi fut fait , et avec le^ même soin sur le terrain que sur le papier, l'un m'expliquant l'autre, c'est-à-dire en demandant à êtres d'abord placé de façon à voir l'ensemble; après quoi^