‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 104 sur 257 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

reconnaître. Il m'aborda, et sur ma. réponse il m'offrit le partage d'un souper, d'une cabane et d'une botte de paille sur laquelle nous reposerions ensemble. J'acceptai, ou plutôt je me laissai entraîner par lui jusqu'à son gîte. Là, bientôt assis et attables l'un devant l'autre, et toujours aussi embarrassé de moimême, afin d'éviter ses questions je le mis sur son propre compte.

C'était, comme les officiers de son arme savante, un homme instruit. Il remplissait les fonctions de capitaine ; mais, pour en obtenir le brevet , un coup <i' épaule à Paris lui était, disait-il, indispensable. Ce nnot fut pour moi un trait de lumière; j'y vis mon salut; et, ce téte-à-téte sur une plage déserte m'enhardissant : « Eh bien , service pour service! m'écriai-je ; <c à Paris je serai votre homme , vous ici soyez le mien ! c< Voici ma mission ! . . . Vous le voyez : administra- « lion des vivres , infanterie , génie , artillerie , trace vaux hydrauliques, batteries de terre , bâtiments de « mer, ouvrages enfin de toute nature , telle est « l'inspection qui m'est confiée. Quanta l'inspecteur, ^« que voilà en face de vous, il n'a jamais commandé '< qu'un peloton , et ne sait par quel bout prendre « sa besogne. Aidez-moi donc; et, s'il se peut, mettez- « moi la main à l'œuvre. »

Il me répondit : « Rien n'est plus facile. Nous avons « pour cela, sous la main, tout ce qu'il nous faut; « mais n'en parlons pas ce soir; il fera jour demain ; « demain je vous expliquerai tout cela sur place ; il ^< ne s'agit que de comprendre; la théorie vous ef- « frayerait, tandis que tout vous paraîtra simple en

222 LIVRE SE1Z1ÈM.E.

ce pratique; les choses vous parleront d'elles-mêmes; « eu leur prései^e quelques heures et quelques mots « suffiront; il ne vous faudra que de la volonté et du <c bon sens, et vous verrez que, de cette façon, celui « qui veut bien va vite. »

Le lendemain, en effet, il me détailla les principales parties des ouvrages d'art et des batteries de côte qui étaient en construction sur cette plage ; il m'en montra le but , m'en apprit les noms , le degré d'avancement , la mesure du temps nécessaire à l'achèvement de chacune d'elles ; puis le calibre des bouches à feu , leur portée , la raison de leurs constructions diverses et des perfectionnements inventés , enfin quels devaient être leur grand et petit approvisionnement et leur personnel.

Dès lors, comprenant sur quoi mes observations devaient porter, je me créai une méthode : je préparai sur mon livret une nomenclature de questions rangées en ordre de tableau sous plusieurs titres de colonnes. Chemin faisant, et d'ouvrage en ouvrage, de batterie en batterie, je devais remplir ces colonnes, afin que , au bout de chaque journée , je n'eusse qu'à mettre ces brouillons ensemble et au net, en forme d'états, avec un rapport, pour les envoyer au Premier Consul.

Ce n'était pas tout cependant , il s'en fallait ; un travail bien autrement difficile m'attendait au milieu des ports et des bâtiments de la flottille en construction; mais la méthode était trouvée ; il n'y avait plus qu'à l'appliquer diversement , à aller du petit fiu grand, du connu à l'inconnu ; ce n'était plus qu'une affaire d'attention et d'intelligence.

Page 1