‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 114 sur 257 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'attitude y et les propos de plus en plus hostiles, de Moreau et de son parti contre le Premier G^nsul. On avait espéré gagner ce général à Tattentat , l'embaucher même dans la cause du Prétendant au moyen de Pi- •chegru. Ce conjuré , ancien ami de Moreau , avait été appelé, de Londres dans Paris, par Georges Cadoudal. En cela Georges et le Comte d'Artois furent trompés par un rapport de Lajolois, officier réformé, leur entremetteur : rapport d'espion , c'est-à-dire exagéré. On sait que Moreau n'accepta tacitement de ce complot <jue sa coixfidence, n'osant plus , laissant faire à d'autres, attendant d'être débarrassé du Premier Consul , -que vaguement il eut, quelques moments, la folle prétention de remplacer comme Chef de la République!

Cependfint , du côté de Napoléon , malgré l'arrestation de quelques chouans dont les allures semblaient suspectes, on ignorait la présence d'un si grand péril. On savait seulement que Drake , ministre anglais en Bavière, dont un agent secret de Bonaparte avait surpris la confiance , excitait nos mécontents à profiter d'un crime qu'il semblait prévoir; et l'on cherchait vainement à comprendre pourquoi, dans toute l'Europe , la mort prochaine du Premier Consul et la restauration de l'ancienne Dynastie étaient annoncées. L'automne da i8o3 s'était écoulé ainsi. Vers la fin même de janvier i8o4, dans Paris où nous étions revenus avec l'hiver, rien encore n'était changé dans les occupations habituelles du Premier Consul.

Février venait de commencer. Duroc, gouverneur du Palais, était absent; Caulaincourt le remplaçait. J'étais de service, quand, vers une heure après minuit,

plongé dans un sommeil profond sur mon lit de camp, jemesentis fortement secoué; et, me redressant promptement, j'aperçus près de moi ce général : « Debout! « me dit-il; il faut sur-le-champ changer les mots (c d'ordre, celui de ralliement, et monter le service « comme en présence de Tennemi! Vous me com- « prenez; il n'y a pas un instant à perdre! » J'obéis, et aussitôt j'organisai les rondes et patrouilles dans le château , dans le jardin , et aux alentours; je les multipliai dans une telle proportion, que par chaque minute chaque factionnaire fut forcé de reconnaître trois fois au moins. Ce service ainsi réglé continua plusieurs semaines , jusqu'à ce que la crise eut atteint^on terme.

Voici quelle avait été la cause de cette alerte. On a vu que jusque-là le Premier Consul , vaguement inquiet, avait pressenti un complot, et que déjà plusieurs hommes, justement suspects, étaient arrêtés. Mais on ignorait encore que parmi eux se trouvaient cinq des conjurés ! Dans la nuit du :26 janvier. Napoléon^ réveillé vers deux heures du matin , selon sa coutume, avait demandé les divers rapports de ses ministres. Un trait de lumière de son étoile fixa ses yeux sur l'interrogatoire de ces cinq prisonniers auxquels on avait attaché peu d'importance. Aussitôt, frappé d'une inspiration soudaine , il en avait ordonné le jugement.

Il semble que, ici cependant, sa fortune ait hésité. En effet les deux premiers avaient été acquittés, et c'étaient les plus coupables. Deux autres, condamnés seulement comme espions , s'étaient laissé exécuter sans trahir leur cause. Le cinquième enfin, nommé Querelle , condamné aussi , allait emporter son secret

Page 1