CHAPITRE VII
doute le premier but de toute cette marche est le passage du Saint-Bernard et renvaliissement du vai d'Aosle ; et pourtant il laisse faire, sans lui, ce premier pas; sachant bien que, dans un aussi audacieux élan, toute l'ardeur, tout le sang se portent à la tété ; et que, le mouvement donné, la présence du chef y est inutile; tandis qu'en arrière, au contraire, tout peut traîner, languir, et que c'est ainsi que les grands ensembles, les mieux conçus, périssent souvent par leurs détails. C'est pourquoi, dans ce moment critique, afin de conserver à son expédition l'accord entier de vie et de mouvement indispensable, il a jugé que ce devait être ^n arrière , que c'était à tout ce qui devait suivre , qu'il fallait et la main la plus vigoureuse et l'œil du maître.
Il ne quitta donc Lausanne et Martigny que bien assuré de cet ensemble. Ce fut alors seulement qu'il crut, pour lui , le moment venu. Le temps fut en tout si bien calculé , que, au pied du mont qu'il allait franchir, une dernière nouvelle qu'il attendait lui .parvint. Elle lui apprit que son adversaire , prêt à perdre sa retraite en Italie , s'acharnait encore aveuglément, sur le Var, à T envahissement de la France. Joyeux alors, et plein d'espoir, il gravit la montagne il son tour, et ne craignit plus de montrer le conquérant de 1796 au sommet des Alpes!
Dans ce trajet, le cœur libre et dominant l'orage ■qu'il avait formé , il se livra sans préoccupation aux heureux mouvements de son caractère. Un montagnard soutenait ses pas ; il ignorait à quel chef célèbre îl servait de guide. Napoléon l'interrogea : son ambition se plut à vouloir connaître quelle était celle de ce
pauvre pâtre; en sorte que, à celui dont le rêve était l'empire du monde , ce simple berger expliqua naïvement le sien : la possession d'un petit troupeau , d'un petit champ , d'une chaumière. El le conquérant, louché de la simplicité des vœux de son humble interlocuteur, s'arrêta pour les exaucer : ce fut, sans se faire connaître, par un ordre écrit de sa main qu'il le chargea de porter, lui en laissant ignorer le contenu, afin de se dérober à la reconnaissance , et pour augmenter le bienfait par la surprise.
Parvenu sur le sommet, une halte de quelques instants fut tout entière encore à la bienfaisance. Il avait fait remplir de vivres et de vin le couvent qui couronne ce glacier; après s'être découvert devant les pieux solitaires il combla de ses dons leur saint hospice. Alors, impatient de l'Italie, il se livre à un autre montagnard , se fait ramasser, et le sommet de l'abîme le plus profond est celui dont il se fait précipiter : premier bond de cet aigle des conquêtes auquel deux autres élans vont bientôt succéder, l'un sur Milan ^ l'autre sur Alexandrie, et avec une même impétuosité !
Le passage entier dura quatre jours. Jusque-là tout avait été pour lui précautions, soins et préparatifs; mais maintenant que son projet se démasque ^ tout doit marcher à coups imprévus , à coups redoublés , se précipiter d'éclats en éclats, tout devenir foudre ! Cependant, dès ce premier pas, il apprend que, à la tête de sa colonne , tout est suspendu ; que toute l'expédition, renfermée sans vivres dans le vald'Aoste, s'y trouve arrêtée au pied d'un rocher dont l'ennemi est maître et où il est inexpugnable !