CHAPITRE VII
d'un précipice : ce fut leur guide. Pendant six heures ils gravirent ce sentier avec leurs mulets , leurs bagages, et sous le poids de leurs sacs, de leurs munitions et de leurs armes. Ils s'aidaient de leurs mains, se poussant, se hissant à contre-mont.. Malgré Tessoufflement ils s'excitaient entre eux par leurs chants , par leurs cris de guerre , riant de leurs chutes , raillant , insultant l'obstacle, et faisant battre la charge à leurs tamboinrs.
Les paysans rebutés s'étant enfuis, deux régiments, les 24"" et 96™*^, s'attelèrent aux pièces. Il fallut cent soldats poui* chal[jue canon de douze! Mille francs furent promis pour chaque pièce; après les avoir gagnés ils les refusèrent.
Vers midi ils avaient atteint la cime du glacier et le saint hospice. Là règne un hiver éternel : c'est l'une des plus froides extrémités de la terre , l'une deç dernières limites permises à l'audace de l'homme, à l'existence des animaux ! Quant aux végétaux, nul n'y subsiste; trop éloignée du cœur ou du centre sans doute brûlant dé notre planète et des premières couches de l'atmosphère formée de ses émanations , cette haute région leur est interdite.
Ici le danger changea de forme. Jusque-là on s'était épuisé à lutter, à surmonter cette masse gigantesque, de rocs et de glaces, dressée debout devant soi ; mais sur le revers opposé tout devint différent et plus périlleux encore! Là l'hiver, ici le printemps; là tout avait été endurci et tout obstacle, ici tout s'effondrait, se dérobait sous les pas. Un sentier sinueux pendant sur l'abime , dont chaque ressaut , dont chaque dé-
tour offrait un nouveau précipice; une neige amollie, crevassée, où s'enfonçaient leurs pas, où leurs chutes disparaissaient; hommes, chevaux, tout ce qui déyie, tout cç qui ne peut se cramponner et se retenir, s'engloutit, se perd sans retour : on en vit tomber et rouler déchirés de rocs en rocs , ou s'engouffrer pour jamais dans les profondeurs inconnues que recouv^rait cette neige molle et perfide ! Mais rien n'arrêta : l'invasion, comme un torrent, se précipita jusque dans Élroubles. Là, s'étant ralliée, elle reprit haleine, remonta ses canons, ses caissons , rechargea leurs approvisionnements ; puis, continuant, Aoste surprise fut emportée à la baïonnette. Le lendemain, Châlillon et sa forte position , inattaquables de front, furent tournées par leur droite*; trois cents hommes et trois canons autrichiens y demeurèrent prisonniers ; le reste fut poursuivi et rejeté, le 19 mai, jusque dans la ville et le fort de Bard.
Un peintre célèbre a donné pour piédestal à Napo^ léon le sommet du Saint-Bernard; et cependant, lors des trois premières journées de ce rude passage , il était resté dans liausanne , puis trois autres jours entiers à Marligny. C'est là un des traits caractéristiques du génie , à la fois ardent et contenu , de cet homme extraordinaire. C'était ainsi que, dans toutes les péripéties de l'événement qu'il avait préparé, son regard ferme envisageait le point capital , celui où sa plus grande attention devait se fixer, où sa présence avait le plus d'effet et devait être le plus utile. Hors de là, le mouvement, la hâte qu'il imprime, l'importance des coups qu'il fait porter, ne l'entraînent pas. Sans